lelivrejaune(1)L’histoire : Un pirate s’échoue sur les rivages de Carcosa, la Cité d’Ailleurs. Persuadé d’être mort, il est amené au Roi en jaune, hanté par le souvenir de ses amours. Ce dernier lui propose de revenir à la vie s’il parvient à le débarrasser de sa malédiction.

La critique de Mr K : Attention OLNI ! Cet Objet Livresque Non Identifié détone dans les parutions littéraires françaises et le voyage est pour le moins étrange (c’est un euphémisme). Le Livre jaune de Michael Roch convie donc le lecteur à une exploration bien barrée de l’esprit humain à travers l’histoire de ce pirate échoué sur un mystérieux rivage, qui guidé par un aveugle, va rencontrer le roi jaune, une figure tutélaire mélancolique marquée du sceau d’une malédiction. Ils passent ensemble un marché : si le naufragé réussit à lever le mauvais sort, il retrouvera la vie. Commence alors un voyage hors norme...

Un voyage où finalement chaque lecteur y apportera ce qu’il est. En effet, l’ouvrage s’apparente à un cheminement intérieur d’une rare intensité avec une descente aux enfers vertigineuse, la quête de la rédemption et un dénouement métaphysique. Au niveau de la construction, c’est donc classique, je dirais universel à l’image des contes à haute portée philosophiques que l’on trouve dans toutes les cultures du monde. Livre sur la reconstruction de soi, sur l’introspection nécessaire qui nous mène à nous améliorer ou à nous libérer, on explore tous les aspects de la personnalité de Jacq Crochet (car il s’agit bien de lui) avec un luxe de détails inouïs. Parfois des ouvrages de seulement 150 pages peuvent se révéler bien plus riches que d’énormes volumes qui conjuguent vacuité et lieux communs.

C’est tout le contraire ici où on ne cesse de naviguer à vue. Clairement ce roman divisera forcément ses lecteurs. Je vais redire ce que j’ai pu exprimer pour d’autres lectures de cet acabit : pour pénétrer dans cet ouvrage et surtout l’apprécier à sa juste valeur, il faut absolument adopter une attitude de lâcher prise, accepter de ne pas tout comprendre tout de suite, faire parfois des allers retours entre les chapitres car on fait face à un récit intimiste d’un rare hermétisme. L’auteur se plaît à mélanger fantasmes et éléments réels pour ériger le parcours d’un personnage complexe auquel on s’attache cependant très vite. Il faut trouver son rythme de lecture, se laisser porter par les nombreuses images et références qui composent ce recueil. Si vous y arrivez, vous connaîtrez comme moi une certaine forme de félicité, de celle que l’on éprouve que trop rarement lors de la lecture d’un livre.

Derrière ce parcours initiatique du personnage principal mais aussi les figures récurrentes du guide aveugle ou encore de la femme aimée pour le moins insaisissable, on a de très belles pages sur des composantes essentielles de la vie humaine, à commencer par l’amour qui occupe vraiment une place centrale. Depuis L’Écume des jours de Vian (mon livre préféré que j’amènerai emporter avec moi sur une île déserte) ou plus contemporain La Mécanique du coeur de Mathias Malzieu, je n’avais pas pris une aussi belle claque sur cette thématique abordée de manière fantastique. Passion, rage, ressentiment, tristesse, les sentiments du héros le passent littéralement à la moulinette et le conduisent très loin dans son introspection. Entre ces atermoiements et autres tortures intérieures, l’auteur nous assène des vérités plutôt rudes d’ailleurs sur la condition humaine mais qui conduisent à de profondes réflexions et à une construction générale du livre assez jubilatoire.

Le Livre jaune a donc un côté exceptionnel, rare et précieux. Le contenu passionnant et tortueux est magnifié par une écriture originale et tout bonnement géniale. Très inventive, foisonnante, toujours dans la progressivité du portrait intérieur en mouvement et sans jamais se contempler elle-même (elle reste à tout moment accessible malgré tout), je suis tombé sous le charme. Michael Roch à sa manière renouvelle la langue française et à mes yeux se révèle être un auteur à part dans le paysage littéraire national. Le style est osé, mix improbable entre le récit classique et la poésie en prose (des passages sont vraiment sublimes) et m’a totalement convaincu. Une expérience hors norme qui me marquera pour longtemps.