jeudi 30 avril 2020

"Le Mystère de la crypte ensorcelée" d'Edouardo Mendoza

Mendoza

L’histoire : Deux pensionnaires d'un collège religieux de Barcelone ont disparu. Une nonne délirante et un policier véreux promettent la liberté à un délinquant fou à condition qu'il éclaircisse le mystère...

La critique de Mr K : Chronique d’une lecture bien branque aujourd’hui avec Le Mystère de la crypte ensorcelée d’Edouardo Mendoza. La quatrième de couverture m’avait bien intrigué et amusé à la fois, l’occasion faisant le larron, j’en faisais l’acquisition lors d’un chinage de plus. Que j’ai bien fait ! L’auteur propose un ouvrage totalement délirant avec des personnages vraiment hors norme, une écriture délicieuse à souhait et en filigrane une critique féroce de la société espagnole.

Le héros, dont on ne saura jamais vraiment le nom, est interné en asile psychiatrique. Ex-délinquant amateur d’embrouilles, trois personnes viennent le chercher dans sa cellule pour essayer de résoudre une disparition mystérieuse. Le docteur de la clinique, une nonne pour le moins dérangée et un policier pourri jusqu’à la moelle ont besoin de ses services ! Pourquoi ? Cela ne nous sera jamais vraiment dit mais peu importe, comme vous allez le voir, l’intérêt de cette lecture est tout autre. Libéré provisoirement de sa geôle, le voila qui parcourt les rues de Barcelone en essayant de démêler les fils de cette affaire qui prend une tournure de plus en plus étrange au cours des découvertes successives que va faire ce héros peu commun.

La personnalité du héros m’a vraiment charmé dès le départ. Le gars est bien perché. Usant d’un langage très soutenu, baroque, il se perd en circonvolutions délirantes où se multiplient les digressions. Il faut un temps d’adaptation au départ, d’ailleurs nombre de lecteurs s’y sont perdus quand on consulte des avis sur le net, pour ma part j’ai trouvé l’entreprise jouissive dans son genre. L’érudition est source ici de passages ubuesques, de références jubilatoires et servent malgré tout le récit même si celui-ci n’apparaît que comme secondaire au final. Autour de notre héros, gravitent toute une kyrielle de personnages étranges, aux réactions parfois brutes de décoffrage et aux motivations plus que suspectes. Il y a d’ailleurs un sacré décalage entre l’aliéné mental (mais l’est-il vraiment au final ?) et les personnes qu’il croise. Cela donne des scènes ubuesques où des confrontations fortes en gueule se succèdent et provoquent irrémédiablement le rire du lecteur. En temps de confinement, ça fait son petit effet !

L’enquête en elle-même prend un aspect facultatif mais n’est pas abandonnée pour autant. Par toutes petites (mais alors toutes petites !) touches, elle progresse et l’on devine qu’elle va déranger pas mal de monde et l’on commence à comprendre les raisons qui ont poussé un commissaire de police installé à faire appel à ce marginal quelque peu à côté de ses pompes. Dans cette Espagne post franquiste où un retour des militaires au pouvoir n’est pas encore totalement exclu, les aventures du héros mettent en lumière les vices cachés d’une société qui ne s’est pas totalement remis de Franco avec son lot de contradictions, de mauvais souvenirs, une Église catholique intouchable et une corruption des élites qui prédomine sur la morale et la justice élémentaire. Cette dénonciation se fait avec une finesse toute en ironie et cynisme larvé donnant une dimension supplémentaire à cet ouvrage qui de prime abord pourrait avant tout passer pour une simple farce policière.

On passe donc un très agréable moment comme toujours avec Mendoza dont la langue inventive et gouleyante nourrit autant le lecteur que le récit qu’elle propose. C’est fun, recherché, cultivé et totalement addictif. Du pur bonheur à découvrir au plus vite si ce n'est pas déjà fait !

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lundi 27 avril 2020

"Ca fait longtemps qu'on s'est jamais connu" de Pierre Terzian

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Le contenu : Fraîchement débarqué au Québec, un écrivain français se retrouve catapulté dans le monde remuant des garderies montréalaises.

Croisant la route de Lulu l’hyperactif, de Mathieu le Zen Master ou de Tiah la princesse inuit, il apprend à connaître "la Belle Province" à travers ses enfants, ses éducatrices, ses routines et ses grèves.

La critique de Mr K : Aujourd’hui, je vais vous présenter une lecture un peu particulière, qui diffère de ce que je lis d’habitude. L’auteur est parti vivre au Canada avec son amoureuse et pour pouvoir subvenir à ses besoins, il s’est vu proposer de travailler dans divers garderies en tant que remplaçant. Ça fait longtemps qu’on s’est jamais connu de Pierre Terzian est donc un livre témoignage sur son expérience, ses observations et ses réflexions sur cette époque de sa vie et permet à l’auteur de livrer quelques réflexions personnelles pas piquées des vers sur le Québec et le monde en général.

Le livre est découpé en de multiples chapitres qui correspondent aux horaires que l’on suit dans les garderies de manière générale : l’arrivée des enfants, les jeux libres, la pause toilette, la sieste, les jeux en extérieur quand le climat le permet, le repas à la cantine ou encore le retour des parents. Non chronologique, ce témoignage n’est qu’une longue suite de rencontres avec des mômes pas tristes du tout la plupart du temps (ah, je me souviendrais longtemps de Lulu !), de brefs passages narratifs sur ses réveils à la maison avant de partir au taf et les quelques échanges qu’il peut avoir avec divers adultes (de la directrice aux encadrants, en passant par les parents).

Ce livre est tout d’abord très drôle. L’ayant lu en plein confinement, il m’a fait du bien. Il faut dire que Pierre Terzian en a vu de toutes les couleurs et en premier lieu avec les gamins. Sans filtres, naturels et complètement azimutés parfois, cela donne lieu a des échanges verbaux parfois surréalistes (l’auteur s’en donne à cœur joie en la matière), des comportements immatures et ridicules ou encore des réactions délirantes. Très cosmopolite par les populations qu’il attire, le Québec propose un brassage culturel et ethnique impressionnant et certains passages en témoignent avec parfois des incompréhensions et des liens étonnants. On se marre beaucoup, l’auteur un peu moins... Le métier est complexe tout de même.

C’est d‘ailleurs là que surgit l’aspect tendre et parfois même mélancolique de l’ouvrage. Il opère ses remplacements essentiellement dans des quartiers populaires et certains mômes sont vraiment touchants par leur rudesse, leurs propos ou encore leur recherche d’affection. Ils ne sont malheureusement pas tous égaux, notamment en terme d’origine sociale, cela se sent au détour d’un regard, des vêtements qu’ils portent ou encore l’attitude des parents à leur égard. Face à cette paupérisation, ce déclassement, comme d’habitude dans nos démocraties libérales, on détruit des postes, on n’allonge pas les moyens et le système fabrique des exclus (comme quoi l’exemple canadien est bien un mirage lui aussi !). Certes ils sont tout petits et ont encore toutes leurs chances pour réussir dans la vie mais quel départ parfois pour certains !

J’ai aussi bien aimé le style, très direct et découpé. L’ensemble s’apparente à des tranches de vie bien senties qui se dégustent sans modération. J’ai lu d’ailleurs ce livre en un temps record, incapable que j’étais de le reposer. Une vraie petite pépite d’humanité à découvrir et parcourir sans modération.

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samedi 25 avril 2020

"Fog" de James Herbert

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L’histoire : Cela commença par un tremblement de terre. Dans la confusion, au milieu des cris des victimes, personne ne prêta vraiment attention à ce brouillard jaunâtre qui s’échappait de la terre éventrée et que le vent eut tôt fait d’emporter vers la campagne anglaise. Puis des massacres inexplicables, déments, furent signalés sur le passage de la nappe de brouillard. Elle se mit à croître, progressant inexorablement vers les zones les plus peuplées d’Angleterre...

La critique de Mr K : Chronique d’un petit plaisir bien régressif aujourd’hui avec Fog de James Herbert, un auteur que j’aime pratiquer à l’occasion. Auteur d’ouvrages horrifiques sentant bon la série B, il me déçoit rarement, sachant que j’attends avant tout de ce genre de lecture de la détente entre suspens, gore et action. On peut dire qu’au niveau hémoglobine et scènes détonantes on est servi, pour le suspens c’est plutôt râpé... mais vraiment dans l’ensemble on passe un bon moment.

Suite à un tremblement de terre aussi soudain que destructeur, un mystérieux brouillard est libéré des profondeurs de la terre. Il sème le chaos sur son chemin car il a la propension à rendre fous les êtres vivants qui le respirent. Des animaux aux êtres humains, tous deviennent des psychopathes en puissance se réjouissant de la souffrance et de la mort qu’ils peuvent essaimer. Holman lui, en a réchappé, hospitalisé et maintenu en contention le temps que les effets disparaissent, le voila immunisé contre le Mal. Il devient, bien malgré lui, le champion de la cause humaine face à cette menace d’un nouveau genre dont les origines vont révéler bien des secrets cachés et obliger les autorités à utiliser les grands moyens.

Je vous le dis tout de go, pour l’originalité on repassera. Clairement, le scénario est cousu de fil blanc pour qui aime le genre et le pratique depuis un certain temps. On devine très vite les origines de ce brouillard meurtrier mais au final on s’en fiche un peu. L’intérêt est d’abord de suivre les descriptions du mal que l’auteur se complaît à faire le long de chapitres intermédiaires bien barrés qui ne lésinent pas sur le sadisme et le gore. Certains vous diront que c’est de la violence gratuite, que c’est trop... Pour ma part, c’est tellement exagéré, gros, qu’on n’y croit pas une seconde. Ce côté outrancier au contraire provoque de belles marades et ravira les amateurs de thrash bien saisi. Les âmes sensibles s’abstiendront par contre, au risque de faire des cauchemars à n’en plus finir. Il faut dire que le brouillard réveille en chacune de ses victimes ses pulsions les plus viles, les plus secrètes et gare à celles et ceux qui croisent son chemin.

Au delà des scènes bien salées que propose l’ouvrage, j’ai aimé l’ambiance de fin du monde qui y règne. Les règles n’ont plus cours, l’anarchie guette et le chaos et la destruction sont de mises. Il y a une ambiance à la Romero qui plane dans ces pages, cela donne lieu à des scènes dantesques et même à ce que l’on appelle des "plans monuments" au cinéma. Je ne vous dévoile pas grand-chose mais sachez que même la capitale y passe à un moment et que cela donne lieu à des scènes assez indescriptibles. La tension est bien rendue notamment quand on pénètre dans les arcanes du pouvoir et que l’on assiste de l’intérieur à la gestion de crise. C’est plutôt bien mené même si l’on peut relever quelques incohérences de ci de là avec des situations pour le moins abracadabrantesques.

Le scénario comme dit plus haut ne surprend pas, il en va de même pour les principaux personnages qui sont des archétypes lus et relus. Pour autant, on éprouve une certaine satisfaction à subir nombre de situations bien horribles. Plutôt creux dans leurs motivations, parfois risibles dans les sentiments qu’ils éprouvent (l’histoire d’amour entre Holman et Christine est d’une ringardise absolue), on ne s’attache pas vraiment à eux et l’on est plus là pour attendre la prochaine scène d’horreur. L’écriture fait le job sans briller mais se révèle efficace avec le découpage classique chez cet auteur (comme dans la très bonne Trilogie des Rats) où il alterne de courts chapitres qui s’apparentent à des mises à mort de persos plus que secondaires et un retour à la trame principale. Le rythme est effréné et ne laisse pas de répit sauf au milieu du roman lors de la révélation de la nature du mal qui pour le coup est un peu longuette.

Mais ne boudons pas notre plaisir, prenons ce livre pour ce qu’il est avant tout : un bon divertissement pour tout amateur d’horreur. On ne peut pas crier au génie mais les pages se tournent toutes seules et l’on a sa dose de sensations fortes. Des fois, cela suffit et c’est le cas aujourd’hui.

Ouvrages déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
-Le Sombre
-Pierre de Lune
-La Lance
-Le Survivant

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jeudi 23 avril 2020

"Les Fontaines du paradis" d'Arthur C. Clarke

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L’histoire : Lorsque Vannevar Morgan arrive à Taprobane un jour de l'an 2142, cet ingénieur de génie — à qui la Terre doit déjà le Pont qui unit l'Europe à l'Afrique — est tout entier tendu vers un nouveau projet.

Il veut construire un immense Transporteur Spatial qui, grâce à un réseau de cristal de diamant, reliera la Terre à l'Espace, sera comme un escalier menant aux étoiles. Ce sera le début de la civilisation interplanétaire.

Un obstacle demeure. Il n'y a pour le Transporteur qu'un seul site d'implantation possible : le sommet de la Montagne Sacrée de Taprobane. Et là, dans un monastère, des moines prient depuis un temps immémorial...

L'ingénieur et le vénérable gardien du lieu s'affrontent. Le dynamisme de la science contre la foi inébranlable, la technologie conquérante contre la sagesse sans armes...

La critique de Mr K : Ça faisait un bail que je n’avais pas pratiqué Arthur C. Clarke, un auteur culte s’il en est à qui on doit le cultissime 2001, Odyssée de l’espace. Je vous présente aujourd’hui ma lecture plus mitigée de Les fontaines du paradis qui explore une nouvelle fois les thématiques chères à l’auteur à savoir la science et la foi, les rencontres et les désaccords qui nouent leurs rapports ambigus. La quatrième de couverture m’avait fortement attiré quand mon regard s’est posé sur cet ouvrage dans un bac de vide grenier, malheureusement un sujet passionnant ne garantit pas pour autant une lecture pleinement satisfaisante. Tout n’est pas à jeter, loin de là, mais quelques écueils ont gâché quelque peu mon plaisir.

Tout part d’un projet grandiose qui pourrait changer le quotidien de l’humanité et accélérer son évolution. Imaginez un ascenseur spatial, une machine capable de propulser des êtres humains, des denrées dans l’espace à des millions de kilomètres. Il y a assurément là des enjeux de développements faramineux que ce soit au niveau des progrès techniques mais aussi financiers. Mais voila, il y a un sérieux hic. Pour être efficient, ce système ne peut qu’être installé en un seul point du globe terrestre déjà occupé par une communauté spirituelle plurimillénaire. Le roman s’attarde sur le développement du projet en lui-même, sa faisabilité puis sa construction. En parallèle, d’autres chapitres s’attardent sur le glorieux passé de cette communauté et sur les habitants qui vont être chassés de ce rocher pas comme les autres. La fin du livre verra un renversement de situation se mettre en place, remettant chacun face à ses responsabilités et ses errances.

Cet ouvrage s’apparente d’abord a un bon gros trip d’ingénieur avec une idée folle, celle de l’ascenseur spatial. Relativement nouveau à l’époque de son écriture (1979), Clarke oscille entre le scientifique qu'il était et le vulgarisateur de talent qui sait raconter des histoires. Que ce soit à travers son personnage principal, littéralement possédé par son projet et prêt à beaucoup de choses pour imposer sa vision au monde, les détails plus ou moins techniques qui émaillent l’écrit ou encore les éléments de géopolitiques futuristes glissés ça et là, on prend une belle claque en terme de prospection. Réaliste dans son traitement, on veut croire en cette histoire d’éternelle conquête technologique que notre espèce croit pouvoir continuer sans jamais en payer le prix. Comme dans d’autres ouvrages du maître, tout finit par se retourner contre son créateur. Bien mené, volontiers philosophique par moments dans les thèmes abordés et les questions en sous-texte qui apparaissent, on se plaît à imaginer la Terre quelques siècles après notre ère et ce n’est d’ailleurs pas des plus rassurants !

L’autre pan de cette œuvre vire plus dans le mysticisme et la foi. Clarke revient sur le passé de l’endroit choisi par la construction, nous racontant des luttes fratricides et le règne de rois anciens. Je dois avouer que je n’ai pas toujours saisi le rapport avec le récit principal. Le lien est plus que ténu et je soupçonne l’auteur d’avoir voulu en filigrane parler du Sri Lanka (lieu qui inspire Taprobane) et où l’auteur a séjourné un temps avec un plaisir manifeste. Cela donne lieu à de très belles pages emplies de poésie où l’on croise des personnages marquants mais au final, cela m’a un peu perdu, cela donne un côté un peu bancal à une œuvre pourtant ambitieuse.

Autre souci, le style. Je l'ai trouvé par moment un peu vieilli, pour ne pas dire ampoulé. Croyez moi, ça me coûte d’écrire cela sur un écrivain que j’admire profondément mais certains passages se sont révélés indigestes, ralentissant l’action et donnant envie de zapper des passages entiers, ce que je déteste faire... Heureusement cette sensation de creux, assez présente en milieu d’ouvrage finit par s’estomper avec cinquante dernières pages de haute volée et un final qui m’a bien plu à défaut de me surprendre.

Vous l’avez compris, Les Fontaines du paradis est loin d‘être le meilleur ouvrage de cet auteur et même si on y trouve de très bon moments, de belles réflexions sur l’humanité, il lui manque la magie et la percussion d‘autres titres de l’auteur. À réserver vraiment aux fans ultimes d’Arthur C. Clarke !

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lundi 20 avril 2020

"La Chance vous sourit" d'Adam Johnson

couv29721197L’histoire : Tour à tour grinçantes, bouleversantes, drôles et déchirantes, ces six novellas offrent au lecteur une nouvelle façon de voir le monde, s’imposant chacune comme un bijou de subtilité et d’intelligence.

On y croise notamment un ancien gardien de prison de la Stasi, qui reçoit devant sa porte d’étranges colis anonymes tout droit venus du passé ; deux déserteurs ayant fui la Corée du Nord et son régime totalitaire pour tenter de reconstruire leur vie à Séoul ; un homme en plein désarroi face à la grave maladie de sa femme, qui ressuscite à la vie sous forme d’avatar le président américain récemment assassiné afin de profiter de ses conseils ; ou encore un livreur UPS à la recherche de la mère de son fils de deux ans après que celle-ci a disparu en Louisiane lors du passage de l’ouragan Katrina...

La critique de Mr K : Un recueil de nouvelles venu tout droit d’Amérique aujourd’hui au programme de ma chronique avec La Chance vous sourit d’Adam Johnson paru en mars juste avant le confinement aux éditions Albin Michel et leur très belle collection Terres d’Amérique. Six textes composent le présent volume, six textes insolites ancrés dans des réalités très différentes et écrites avec brio, procurant par là même un plaisir de lecture qui monte crescendo.

On commence avec la nouvelle Nirvana qui tient son nom du groupe de Kurt Cobain qu’aime écouter la femme paralysée du héros narrateur. Ce dernier éprouve un désarroi profond face à cette situation et pour l’aider, il a fabriqué une machine lui permettant de créer un hologramme d’un président US décédé qui pourrait lui prodiguer des conseils. J’ai trouvé cet aspect SF finalement anecdotique, cette nouvelles se distingue surtout au niveau du traitement de la psyché torturée de cet homme désarmé face au destin et ses multiples questionnements sur son couple. C’est profond, l’émotion affleure rapidement pour ne plus lâcher le lecteur. On démarre très bien !

Dans Ouragans anonymes, un homme s’est vu confier son enfant par son ex dont il n’a plus de nouvelles depuis le passage de Katrina, l’ouragan terrible qui a dévasté toute une partie des USA. Pas des plus doués comme père, il s’efforce de retrouver la disparue à l’aide de sa nouvelle compagne et de son fils encore très jeune (2 ans). Ce texte est avant tout une belle réussite concernant la reconstruction des suites du drame météorologique qui est survenu et a bouleversé la vie de milliers de personnes. Des visions dantesques nous sont proposées ici et font échos aux désordres intérieurs qui habitent un personnage pas sûr de lui et de ce qu’il veut. Belle plongée encore cette fois-ci !

Dans Le Saviez-vous ?, la narratrice a un cancer et nous offre ses réflexions sur sa vie, son couple, le sexe et le travail d‘écrivain. C’est le plus intimiste de tous les récits et un de ceux qui marquent le plus le lecteur tant on pénètre dans l’esprit de cette femme condamnée dont le rendu psychologique est de haute volée. Pas de fioritures ou de faux semblants ici, mais le constat net d’une vie qui arrive à sa fin et provoque un retour sur soi nourrissant une réflexion intense. Cet écrit est assez bluffant et rude à la fois.

La nouvelle suivante, George Orwell était un de mes amis nous propose de suivre Hans, l’ex directeur d’un centre pénitencier de la Stasi est-allemande. Il reçoit d’étranges colis qui vont lui rappeler son passé, lui qui vit très bien avec et se concentre sur sa promenade quotidienne avec son chien depus que sa femme l’a quitté. J’ai adoré cette nouvelle pleine de faux semblants, de zones d’ombre que l’on occulte et qui ressurgissent quand on ne s’y attend pas. Il y a aussi des face à face fascinants ici entre bourreau et victimes, présent et passé. C’est mené de main de maître et la fin est un modèle du genre qui laisse le lecteur à genou. Bravo !

Prairie obscure est sans doute le texte le plus abrupt, le plus dérangeant du lot, c’est pour cela d’ailleurs qu’il est mon préféré. Je n’en dirais pas trop pour ne pas déflorer le contenu. Il y est question de cryptographie, de pédopornographie et de jardinage avec un personnage principal ambigu au centre du récit : Mr Rose. Les frontières du bien et du mal sont ténues dans ce texte, on est constamment sur le fil du rasoir comme le personnage principal, l’auteur se plaît à jouer avec nos nerfs tout en conservant l’analyse au scalpel de ses personnages comme il le montre depuis le début du recueil.  Rien que pour cette nouvelle qui est vraiment brillante, ce livre mérite d’être lu !

L’ouvrage se termine avec la nouvelle éponyme La Chance vous sourit où l’on suit deux transfuges coréen du Nord depuis leur arrivée en Corée du sud. Très différents l’un de l’autre, ils ne réagissent pas du tout de la même façon. À coup de flash-back, de tranches de vie et quelques révélations bien senties, on s’oriente vers une fin surprenante qui arrache un sourire au lecteur.

Bel ouvrage vraiment que celui-là ! L’auteur s’y entend pour proposer des textes courts mais efficaces, où il exprime un talent indubitable pour proposer des personnages d’une grande complexité, aborder des thématiques pas évidentes et fournir au passage de belles réflexions sur l’être humain. L’écriture est une merveille de concision, de précision et explore les chairs et les âmes avec une justesse impressionnante qui achève de captiver le lecteur, emprisonné de ces pages aussi singulières que fascinantes. Un recueil de nouvelles qui fera date, je vous le dis ! Les amateurs ne doivent pas hésiter, foncez, vous ne le regretterez pas !


vendredi 17 avril 2020

"Les Voisins d'à côté" de Linwood Barclay

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L’histoire : La petite ville de Promise Falls est sous le choc : les Langley viennent d'être sauvagement assassinés.

Qui pouvait en vouloir à cette famille en apparence tranquille ? Oui a bien pu commettre cet acte aussi barbare que gratuit ? Les rues de cette banlieue réputée paisible sont-elles encore sûres ? Seul témoin du drame : Derek Cutter, dix-sept ans, qui n'aurait jamais dû se trouver là. Alors que tous les regards se tournent vers cet ado déjà connu pour quelques méfaits, Jim Cutter, bien décidé à prouver l'innocence de son fils, va mener sa propre enquête et découvrir que 'certains sont prêt à aller très loin pour préserver les apparences...

La critique de Mr K : C’est en tout début d’année lors d’un chinage de plus que je suis tombé sur Les Voisins d’à côté de Linwood Barclay, un auteur de thriller que j’affectionne tout particulièrement. Même s’il n’a pas inventé l’eau chaude en la matière, il possède une science du récit assez épatante et propose toujours des histoires bien ficelées, qui rendent addict de manière définitive et proposent des heures de plaisir de lecture intense. Ce n’est pas cet ouvrage qui me fera mentir !

Des coups de feu claquent dans la nuit, une famille est exécutée de sang froid dans une banlieue américaine typique. Les Langsley étaient pourtant des gens sans histoires et ce crime épouvantable frappe de plein fouet le voisinage et plus particulièrement leurs voisins immédiats qui habitent dans la même allée. Le fils, Derek était sur place la nuit du crime, caché dans le sous-sol en attendant que les proprios partent pour y faire venir sa petite amie pour une semaine à venir sentant bon la transgression. L’enquête débute, elle piétine même jusqu’au jour où la police découvre que Derek était présent le soir du meurtre, il n’en faut pas moins pour qu’il soit accusé du triple homicide qui a été commis. Jim, le père de Derek ne peut y croire, en parallèle il mène sa propre enquête. Il va tomber de Charybde en Scylla au fur et à mesure qu’il va lever des secrets jusqu’ici bien gardés...

On retrouve tout le talent de Linwood Barclay pour nous immerger dans un quotidien qui bascule dans l’horreur. Au fil des premiers chapitres (après un prélude assez éprouvant où se noue le crime en lui-même), il installe tranquillement ses personnages à force de flashback bien sentis qui posent les bases. Un héros dépassé par les événements mais qui garde son sang froid malgré les fêlures du passé, une épouse qui boit un peut trop et semble cacher des choses, un président d‘université autocentré et désagréable au possible, un flic faussement débonnaire, un maire populiste et très ambitieux et toute une foule de personnages secondaires qui au départ ne sortent pas du lot peuplent ces pages. On n’a finalement en face de nous que des quidams lisses, sans réelle consistance qui mènent leur barque sans faire de vague.

Très vite le vernis des apparences commence à se fissurer. Des découvertes étranges et des révélations vont libérer la parole, précipiter les événements et la réaction en chaîne peut débuter. Prenant de l’ampleur, n’épargnant pas grand monde du casting du livre, les certitudes s’ébranlent sérieusement. Chacun a quelque chose à cacher et contribue à l’édification d’un sac de nœuds difficile à dénouer pour le héros, la police mais aussi le lecteur qui bien des fois voit ses hypothèses réduites à néant au gré d’une phrase bien placée ou d‘une fin de paragraphe qui vient le cueillir sans qu'il s'en aperçoive de prime abord. C’est diaboliquement bien construit et même si on ne tombe pas dans la surenchère d'hémoglobine ou de révélations extraordinaires (les personnages sont tous des gens du commun), ce thriller fait son petit effet, on ne se doute vraiment pas de la résolution de l’énigme et les phases de suspens sont vraiment haletantes.

Très bien écrit dans une langue simple, vive et qui cerne à merveille les enjeux, les personnages et leur psychologie, c’est un régal de se faire balader durant 520 pages. C’est bien simple, on ne les sent pas passer et on en redemande. En période de confinement, c’était plus qu’il n’en faut pour passer un excellent moment. Avis aux amateurs !

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé:
- Cette nuit-là
- Crains le pire

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mercredi 15 avril 2020

"Les Vivants et les morts" de Gérard Mordillat

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L’histoire : Lui, c'est Rudi. Il n'a pas trente ans. Elle, c'est Dallas. Bien malin qui pourrait dire pourquoi tout le monde l'appelle comme ça. Même elle a oublié son nom de baptême... Rudi et Dallas travaillent à la Kos, une usine de fibre plastique. Le jour où l'usine ferme, c'est leur vie qui vole en éclats, alors que tout s'embrase autour d'eux.
A travers l'épopée d'une cinquantaine de personnages, Les Vivants et les Morts est le roman d'amour d'un jeune couple emporté dans le torrent de l'histoire contemporaine. Entre passion et insurrection, les tourments, la révolte, les secrets de Rudi et Dallas sont aussi ceux d'une ville où la lutte pour la survie dresse les uns contre les autres, ravage les familles, brise les règles intimes, sociales, politiques. Dans ce monde où la raison financière l'emporte sur le souci des hommes, qui doit mourir ? Qui peut vivre ?

La critique de Mr K : Quelle claque mes amis, quelle claque ! De Gérard Mordillat, j’avais déjà lu deux livres qui m’avait fait forte impression. Ces femmes là et La Tour abolie sont des ouvrages qui m’avait marqué par leur engagement et la force du récit. Les Vivants et les morts est de la même trempe, je dirais même qu’il leur est supérieur, sans doute parce qu’il est beaucoup plus réaliste dans son traitement, plus rugueux et que par bien des manières il m’a fait penser au très bon film En guerre qui m’avait traumatisé lors de notre passage au cinéma. Cette plongée dans un village touché de plein fouet par les déviances du système capitaliste ne laisse pas indifférent et l’on ressort sur les genoux de cette lecture à la fois poignante et passionnante.

Ce livre est un livre chorale, un livre-monde comme diraient les spécialistes. Au gré de trois grandes parties, subdivisées en tout petits chapitres qui n’excèdent jamais plus de cinq pages, on partage le quotidien de pléthore de personnages qui vont être confrontés de manière directe ou indirecte à la fermeture de l’usine locale qui fait vivre toute la communauté. Cette petite ville fictive, située dans l’est de la France (nous n’en saurons pas grand chose de plus) représente toutes ces localités et territoires désindustrialisés qui ont subi (et subissent encore) les effets délétères de la mondialisation et du capitalisme qui sacrifie les masses au nom de la sacro-sainte productivité et l’enrichissement démesuré de quelques-uns. Le portrait est glaçant, sans concession et propose une vision réaliste qui emporte tout avec elle.

L’humain est au centre de cet ouvrage qui, loin d’être hors sol ou dans la démonstration facile, nous propose une exploration de personnages très variés et souvent complexes. Jeunes ouvriers épris de justice au tempérament fougueux, vieux de la vieille qui n’ont plus beaucoup d’illusions, cadres naïfs qui vont vite se rendre compte que leurs supérieurs se moquent aussi d’eux, des instances supérieures cyniques, syndicats dépassés par leur base qui ne supportent plus leurs arrangements et concessions, la colère qui gronde et la répression étatique, une ville sur le point de mourir avec la fin de l’usine et une misère qui s‘installe partout, des couples qui se font et se défont, et la vie qui continue malgré tout avec son lot de joies et de drames. Le programme est vaste, le livre dense (830 pages tout de même !) mais la lecture est d’une richesse et d’une profondeur incroyable. Difficile de lâcher le volume tant l’auteur s’y entend pour accrocher le lecteur.

Les personnages sont d’une justesse de tous les instants. Jamais lisses, leurs destins sont exposés sans fard avec leur lot d’erreurs, d’hésitations et de grandes aspirations. L’humanité dans toutes ses contradictions est révélée par petites touches, assénées les unes après les autres et l’ensemble forme un tout cohérent, révélateur des liens qui se créent dans une communauté touchée de plein fouet par un grand malheur. Toutes les générations sont concernées, chacun réagit comme il peut, selon son caractère, ses motivations ou même ses croyances. Il est question de travail majoritairement mais pas que. Mariages, naissances, liens parents / enfants, projets d’avenir, les copains, les habitudes du samedi soir, la sexualité, le rapport aux autres sont autant de thématiques qui complètent la principale et enrichissent le roman qui prend une dimension impressionnante. On passe donc par toutes les émotions, on rit, on s’étonne, on est surpris, on pleure, on a envie de hurler et d’aller tout faire péter... Je peux vous dire que cette lecture met le cœur à rude épreuve et que l’empathie fonctionne à plein sauf si vous êtes réactionnaire de droite et / ou macroniste... dans ce cas là, passez votre chemin !

Les Vivants et les morts est aussi une charge d’une grande puissance sur les réalités que nous côtoyons depuis déjà trop longtemps. Les puissants qui n’ont cure des plus fragiles et ne pensent qu'à leur intérêt personnel, les puissances financières jamais inquiétées par les États dits démocratiques, la justice et les questions de morales, les médias aux ordres qui endorment la populace (les morts) pour mieux protéger l’iniquité du système ou encore les chiens de garde qui obéissent aux ordres et maintiennent le calme public / la paix sociale à coup de matraques. Le livre date de 2004 mais franchement durant toute ma lecture je pensais à notre pays aujourd’hui, pays où les tensions sociales ont grimpé en flèche, où la cohésion nationale n’existe plus, un pays désindustrialisé incapable de répondre aux demandes d’urgence en pleine pandémie... Mordillat, à travers cet ouvrage, nous en explique les mécanismes bien mieux que n’importe quel journaleux avide de scoop et de clash. Mordillat titille notre intelligence, nourrit notre libre-arbitre et au final réveille notre citoyenneté dans le sens noble du terme (les vivants).

Les Vivants et les morts est donc un incontournable dans son genre, un livre grandiose, vibrant, quasi incantatoire et ô combien nécessaire en cette période trouble. Un grand et gros coup de cœur que je vous invite à lire au plus vite.

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lundi 13 avril 2020

"Le Nouveau western" de Marc Fernandez

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L’histoire : 900 kilomètres à vélo dans un décor de western pour retracer la vie extraordinaire d'un chevalier mythique mais véritable : le Cid, figure espagnole légendaire aux résonances actuelles, digne d'un personnage de polar.

Rodrigo Díaz de Vivar, plus connu sous le nom du Cid, n'est pas que le héros d'une pièce de théâtre. Ce fut un chevalier. Un vrai. Banni par le roi Alphonse VI, il a traversé l'Espagne au XIe siècle. Il a gagné des batailles. Contre les Musulmans, et avec eux. Un mercenaire avant l'heure. Un combattant légendaire.

Si le Cid voyageait à cheval, c'est sur son VTT – baptisé Tornado – que Marc Fernandez suit sa route de Burgos, ville natale du chevalier, jusqu'à Valence, où il mourut en 1099. Une épreuve et un défi pour l'auteur, à la découverte d'une partie méconnue de l'Espagne, médiévale, immensément vide. 900 kilomètres à vélo, 11 302 mètres de dénivelé positif dans un décor de western, pour retracer la vie extraordinaire d'une figure mythique digne d'un personnage de polar.

La critique de Mr K : Lecture bien rafraîchissante aujourd’hui avec Le Nouveau western de Marc Fernandez, un auteur que je découvre avec ce titre qui diffère à priori de ses productions habituelles. En plein confinement, quinze jours déjà au moment de ma lecture, il me semblait bien sympathique d’accompagner l’auteur sur les traces du Cid, personnage marquant de mes années littéraires (quelle pièce que celle de Corneille !) et surtout, héros de la culture espagnole injustement méconnu en France. Dans ce livre hybride, on partage à la fois l’expérience sportive et culturelle que mène l’auteur et l’on redécouvre l’Histoire du Cid lors des différentes étapes d’un périple hors du commun. Suivez le guide !

Pas vraiment sportif à ce que j’en ai compris, l’auteur s’est donc lancé un pari fou : suivre le parcours du Cid depuis son exil forcé jusqu’à sa conquête de Valence. Au programme, la découverte de l’Espagne du vide comme on l’appelle, portion du territoire ibérique qui comme notre diagonale du vide en France est en plein marasme économique et où certaines localités ont été complètement désertées de leurs habitants. C’est aussi des paysages grandioses qui rappellent Sergio Leone et des vestiges du passé qui replongent Marc Fernandez dans un moyen-âge flamboyant avec son lot de batailles homériques et de traditions ancestrales. Et puis, c’est un voyage aux racines de sa famille qu’entreprend l’auteur avec un passage tout aussi douloureux que touchant sur la terrible guerre civile espagnole qui a marqué durablement les esprits et divise encore les espagnols en 2020 (voir la polémique sur le déplacement de la dépouille du Caudillo et la percée récente de l’extrême droite aux élections).

Le Nouveau western présente donc deux visages. C'est d'abord une œuvre légère qui ne se prend pas trop au sérieux, à commencer par l’auteur lui-même qui va vraiment se dépasser durant ce voyage malgré des difficultés physiques sérieuses. Je m’y suis totalement retrouvé, moi dont les seuls sports que je pratique très régulièrement sont le yoga, le jardinage et la lecture (j’ai les doigts très musclés si si !). Ne se prenant pas pour un cador mais doté d’un moral impressionnant (malgré quelques baisses de régime à l’occasion d’étapes éprouvantes), on rit beaucoup de ses déconvenues (désolé), de ses états d’âme changeants. La narration en joue beaucoup et fait passer un bon moment de lecture. On a quasiment l’impression de participer avec lui au voyage (la fatigue en moins !). Au final, il a parcouru tout de même 961 km en douze jours avec 11302 mètres de dénivelé positif. Les chiffres sont impressionnants !

La difficulté est donc là mais elle en vaut la peine comme l’auteur le précise à de nombreuses reprises. Il faut dire qu’il traverse des décors naturels de toute beauté digne de vieux westerns qui ont bercé notre enfance : canyon, montagnes abruptes, vallées encaissées et villages déserts peuplent la route que suivent Marc Fernandez et son accompagnateur (oui, il n’était pas seul). La route se fait donc plus douce (malgré une chaleur parfois accablante) et l’on s’arrête avec lui aux bords des routes pour admirer tel paysage depuis des points de vue uniques. Loin de nous assommer par des descriptions à n’en plus finir, on est ici dans l’immédiateté, la convocation des sentiments et sensations brutes que l’on ressent à l'instant T : une odeur, un goût, une vision, les petits détails qui font la différence et marquent durablement l’esprit.. Du coup, les pages se font légères et s’envolent irrémédiablement sans que l’on ne s’en rende vraiment compte.

Cela s’applique aussi à la partie plus historique qui s’intercale entre les parties intimistes. Là encore, la matière est dense mais réduite à l’essentiel, on échappe au cours d’Histoire rébarbatif (moi ça ne m’aurait pas dérangé étant médiéviste de formation) et le Cid se fait accessible. Le personnage est diablement séduisant, en avance sur son temps pour certaines choses et surtout fidèle toujours à ses principes. On le redécouvre ici avec des extraits de textes anciens, des passages relatés avec la plume vive de l’auteur mais aussi les visites qu’il entreprend, vestiges d'une épopée datant de 1000 ans déjà. C’est prenant, on est littéralement embarqué et emballé par les propos et ce qu’ils sous-entendent.

Un seul défaut à déplorer avec cet ouvrage, il se lit très vite. 189 pages seulement... mais 189 pages de haut vol où l’on s’amuse, découvre et voyage au fil de pages remarquablement écrites. Une lecture idéale pour se délasser, se cultiver et s’évader.

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vendredi 10 avril 2020

"The Last Days of American Crime" de Rick Remender et Greg Tocchini

The Last days of American CrimeL’histoire : Marginaux contre État sécuritaire : voici l'histoire du "dernier crime américain !". Le gouvernement des États-Unis a prévenu : dans deux semaines, terrorisme et crime organisé seront éradiqués de la surface du globe. Un laps de temps nécessaire à Graham pour monter le cambriolage du siècle...
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La critique de Mr K : Petite incursion dans la Bdthèque de Nelfe aujourd’hui pour moi avec un triptyque bien hardboiled comme je les aime et que ma douce a bien apprécié en son temps même si elle a totalement oublié d’en faire la chronique ! The Last Days of American Crime de Rick Remender et Greg Tocchini propose un récit enlevé autour d’un casse qui pourrait rapporter gros sous fond de menace terroriste généralisée (médiatisée ?) et de basculement d’une démocratie dans l’autoritarisme. Cela ne vous rappelle rien ?

Graham est un malfrat des plus actifs mais il aimerait bien prendre sa retraite au soleil et donner un semblant d’espoir à sa vieille mère atteinte du syndrome d’Alzheimer. Pour cela, il compte profiter de la suppression par le gouvernement américain du papier-monnaie au profit de cartes chargées par des machines. Justement, Graham a trouvé le moyen d’en dérober une mais il ne peut réaliser ce coup seul, il va faire appel à un couple de jeunes truands dont la très belle Shelby. Commence alors un compte à rebours haletant avec son lot d’imprévus, d’effusion de sang et de punchlines bien senties !

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En parallèle, le pays est en ébullition car le gouvernement a décidé de révolutionner la lutte contre le crime face à la recrudescence d’attentats terroristes. Dans quinze jours, un signal sera émis qui agit sur les cerveaux et empêche quiconque de perpétrer volontairement une action illégale. La découverte de cette information sensible par le grand public met le feu aux poudres, des émeutes se déclenchent un peu partout, tout le monde semble vouloir toucher une dernière fois au vertige de la criminalité. L’ambiance est donc électrique et accompagne à merveille le récit principal.

Dans le genre rentre dedans, cette BD fait fort. Ça dépote sévère entre phrasé à la Audiard, bastons d’anthologie et exécutions sommaires graphiques. Les bad guys ont la part belle dans ce récit mené tambour battant, sans temps morts. On ne s‘ennuie pas une seconde et l’on se demande bien où tout cela va nous mener. Polar bien noir sur-vitaminé, volontiers anarchiste par moment (yes !), on prend une belle claque et mêmes si certains arcs narratifs sont attendus / prévisibles, les auteurs nous réservent de belles surprises et ça part parfois dans tous les sens. Dans le genre hardboiled, ça se pose là et l’ensemble est délectable à souhait si on est amateur. Les âmes sensibles passeront leur chemin par contre...

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Bien qu’ils soient tous repoussoirs, on apprécie beaucoup les personnages hauts en couleur qui peuplent ces pages. Tensions intérieures, trajectoires de vie tendues, relations complexes sont au menu avec parfois au détour de quelques planches, un espoir, une petite touche de douceur... jamais trop longue tout de même car un lourd fatum plombe tous les protagonistes et va faire le tri au fil des pages.

Ce triptyque est aussi un très bel objet en soi, de toute beauté, le style explosif et coloré fait merveille, sort de l’ordinaire pour un néo polar qui fera date et propose une expérience extrême. À découvrir au plus vite pour tous les amateurs du genre !

lundi 6 avril 2020

"Le Riz" de Shahnon Ahmad

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L’histoire : Lahuma et sa femme Jeha sont paysans en Malaisie. Ils possèdent quelques arpents de terre et, pour subsister, n'ont qu'une ressource - la récolte de riz. C'est le riz qui ordonne leurs destins -, dicte ses exigences, impose jour après jour les mêmes obsessions. Et lorsque survient l'accident, lorsque Lahuma est blessé, c'est au tour de Jeha et de ses filles de descendre dans la rizière et d'affronter les sangsues, les crabes, les oiseaux, jusqu'à l'épuisement...
Pour raconter le prix d'une poignée de riz, Shahnon Ahmad - qui est né lui aussi en milieu rural - n'a eu sans doute qu'à observer et se remémorer. Son livre, en cela, est un précieux témoignage. Mais c'est d'abord un roman envoûtant, incantatoire, qui fait vibrer, sur un rythme de sourate, la force souveraine des grands cycles de la nature.

La critique de Mr K : Ce livre végétait depuis bien longtemps dans ma PAL et puis, sur un coup de tête, je me décidai à entamer la lecture, et j’ai bien fait ! Le Riz de Shahnon Ahmad est de ces ouvrages que l’on garde longtemps en mémoire, un récit en apparence simple qui vire à la parabole, présentant une histoire à la portée universelle où l’Homme et sa condition sont exposés de manière limpide et profonde. Suivez-moi dans cette découverte littéraire malaisienne au charme incroyable !

Ce court ouvrage de 250 pages nous raconte le quotidien d’une famille de paysans malais, le long d’un cycle de culture du riz. Avec moult détails et un rythme lent, calqué je trouve sur le style des griots ou encore des sourates du Coran, on suit les différentes étapes de cette culture très spécifique, exigeante et fragile. L’irruption du malheur n’est cependant jamais loin et plus que probable avec les risques liés aux parasites de toutes sortes (crabes, oiseaux) ou encore les intempéries qui peuvent réduire à néant en un instant les efforts consentis durant des semaines. Lahuma et les siens cependant résistent jusqu’au jour où un accident terrible va remettre tout en question, précipiter les événements et nécessiter une réorganisation totale de la cellule familiale. Le cycle doit continuer malgré tout, malgré les blessures, la souffrance, le mort et la folie car la Nature et le temps ne cessent d’exister alors que nous ne sommes que de passage.

Le Riz va au-delà de la chronique familiale, une description du travail de la terre par l’homme mais aussi de la terre sur l’homme. Ce cycle immuable, répétitif conditionne tout le rapport à l’autre, l’écoulement du temps et l’organisation des journées mais aussi les rapports de solidarité et hiérarchiques (au sein du village et même de la famille). On est bien souvent dans le domaine de la parabole, avec la culture du riz comme moteur de la condition humaine, l’épuisant et le relançant au gré des événements et des étapes de sa culture.

Les frontières sont floues dans cet ouvrage entre les catégories humaines, végétales, animales, tout est lié avec Allah comme grand ordonnateur de l’ensemble ainsi que des emprunts mystiques à certaines croyances et religions originelles. Chaque événement touchant les hommes a son pendant naturel, ils se répondent, se complètent et s’interpénètrent, donnant à lire un roman d’une grande mélancolie où finalement l’espoir est mince mais rentre dans un cycle encore et toujours naturel. Malgré ce fatum lourd qui s’impose peu à peu, la dislocation de l’équilibre fragile instauré par Lahuma et les siens, on est hypnotisé par cette écriture très simple, tirant parfois vers l’incantation et la répétition. Simplicité ne veut pas dire pour autant superficialité, bien au contraire, le contenu est ici profond et bouleversant, explorant les âmes et les chairs avec un luxe d’humanité et une empathie qui nourrit le lecteur dans ce qu’elle a de plus brute et donc de plus réelle. C’est le coeur serré que l’on quitte cette lecture qui donne le vrai prix d’une poignée de riz.

Très prenante, cette lecture prend à la gorge, on partage le quotidien monotone mais aussi toutes les émotions et sentiments ressentis par ces personnages si humains, ballottés par des éléments qui les dépassent. Tout y passe de l’amour à la folie, et c’est un condensé de vie humaine d’une rare justesse et sensibilité qui compose ce roman d’une grande force d’évocation tout au long des pages qui s’égrainent toutes seules. Une lecture à nulle autre pareille que je vous invite à découvrir !

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