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L’histoire : Lui, c'est Rudi. Il n'a pas trente ans. Elle, c'est Dallas. Bien malin qui pourrait dire pourquoi tout le monde l'appelle comme ça. Même elle a oublié son nom de baptême... Rudi et Dallas travaillent à la Kos, une usine de fibre plastique. Le jour où l'usine ferme, c'est leur vie qui vole en éclats, alors que tout s'embrase autour d'eux.
A travers l'épopée d'une cinquantaine de personnages, Les Vivants et les Morts est le roman d'amour d'un jeune couple emporté dans le torrent de l'histoire contemporaine. Entre passion et insurrection, les tourments, la révolte, les secrets de Rudi et Dallas sont aussi ceux d'une ville où la lutte pour la survie dresse les uns contre les autres, ravage les familles, brise les règles intimes, sociales, politiques. Dans ce monde où la raison financière l'emporte sur le souci des hommes, qui doit mourir ? Qui peut vivre ?

La critique de Mr K : Quelle claque mes amis, quelle claque ! De Gérard Mordillat, j’avais déjà lu deux livres qui m’avait fait forte impression. Ces femmes là et La Tour abolie sont des ouvrages qui m’avait marqué par leur engagement et la force du récit. Les Vivants et les morts est de la même trempe, je dirais même qu’il leur est supérieur, sans doute parce qu’il est beaucoup plus réaliste dans son traitement, plus rugueux et que par bien des manières il m’a fait penser au très bon film En guerre qui m’avait traumatisé lors de notre passage au cinéma. Cette plongée dans un village touché de plein fouet par les déviances du système capitaliste ne laisse pas indifférent et l’on ressort sur les genoux de cette lecture à la fois poignante et passionnante.

Ce livre est un livre chorale, un livre-monde comme diraient les spécialistes. Au gré de trois grandes parties, subdivisées en tout petits chapitres qui n’excèdent jamais plus de cinq pages, on partage le quotidien de pléthore de personnages qui vont être confrontés de manière directe ou indirecte à la fermeture de l’usine locale qui fait vivre toute la communauté. Cette petite ville fictive, située dans l’est de la France (nous n’en saurons pas grand chose de plus) représente toutes ces localités et territoires désindustrialisés qui ont subi (et subissent encore) les effets délétères de la mondialisation et du capitalisme qui sacrifie les masses au nom de la sacro-sainte productivité et l’enrichissement démesuré de quelques-uns. Le portrait est glaçant, sans concession et propose une vision réaliste qui emporte tout avec elle.

L’humain est au centre de cet ouvrage qui, loin d’être hors sol ou dans la démonstration facile, nous propose une exploration de personnages très variés et souvent complexes. Jeunes ouvriers épris de justice au tempérament fougueux, vieux de la vieille qui n’ont plus beaucoup d’illusions, cadres naïfs qui vont vite se rendre compte que leurs supérieurs se moquent aussi d’eux, des instances supérieures cyniques, syndicats dépassés par leur base qui ne supportent plus leurs arrangements et concessions, la colère qui gronde et la répression étatique, une ville sur le point de mourir avec la fin de l’usine et une misère qui s‘installe partout, des couples qui se font et se défont, et la vie qui continue malgré tout avec son lot de joies et de drames. Le programme est vaste, le livre dense (830 pages tout de même !) mais la lecture est d’une richesse et d’une profondeur incroyable. Difficile de lâcher le volume tant l’auteur s’y entend pour accrocher le lecteur.

Les personnages sont d’une justesse de tous les instants. Jamais lisses, leurs destins sont exposés sans fard avec leur lot d’erreurs, d’hésitations et de grandes aspirations. L’humanité dans toutes ses contradictions est révélée par petites touches, assénées les unes après les autres et l’ensemble forme un tout cohérent, révélateur des liens qui se créent dans une communauté touchée de plein fouet par un grand malheur. Toutes les générations sont concernées, chacun réagit comme il peut, selon son caractère, ses motivations ou même ses croyances. Il est question de travail majoritairement mais pas que. Mariages, naissances, liens parents / enfants, projets d’avenir, les copains, les habitudes du samedi soir, la sexualité, le rapport aux autres sont autant de thématiques qui complètent la principale et enrichissent le roman qui prend une dimension impressionnante. On passe donc par toutes les émotions, on rit, on s’étonne, on est surpris, on pleure, on a envie de hurler et d’aller tout faire péter... Je peux vous dire que cette lecture met le cœur à rude épreuve et que l’empathie fonctionne à plein sauf si vous êtes réactionnaire de droite et / ou macroniste... dans ce cas là, passez votre chemin !

Les Vivants et les morts est aussi une charge d’une grande puissance sur les réalités que nous côtoyons depuis déjà trop longtemps. Les puissants qui n’ont cure des plus fragiles et ne pensent qu'à leur intérêt personnel, les puissances financières jamais inquiétées par les États dits démocratiques, la justice et les questions de morales, les médias aux ordres qui endorment la populace (les morts) pour mieux protéger l’iniquité du système ou encore les chiens de garde qui obéissent aux ordres et maintiennent le calme public / la paix sociale à coup de matraques. Le livre date de 2004 mais franchement durant toute ma lecture je pensais à notre pays aujourd’hui, pays où les tensions sociales ont grimpé en flèche, où la cohésion nationale n’existe plus, un pays désindustrialisé incapable de répondre aux demandes d’urgence en pleine pandémie... Mordillat, à travers cet ouvrage, nous en explique les mécanismes bien mieux que n’importe quel journaleux avide de scoop et de clash. Mordillat titille notre intelligence, nourrit notre libre-arbitre et au final réveille notre citoyenneté dans le sens noble du terme (les vivants).

Les Vivants et les morts est donc un incontournable dans son genre, un livre grandiose, vibrant, quasi incantatoire et ô combien nécessaire en cette période trouble. Un grand et gros coup de cœur que je vous invite à lire au plus vite.