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L’histoire : En septembre 2014, au fond des eaux glacées de l’Arctique canadien, la poupe brisée d’un vaisseau fut découverte. Il s’agissait d’un bateau mythique : l’Erebus. Michael Palin – pilier des Monty Python et réalisateur de documentaires pour la BBC – redonne vie à cet extraordinaire navire, depuis sa mise à l’eau en 1826 jusqu’à ses voyages d’exploration en Antarctique qui ont conduit à sa gloire, puis à son ultime catastrophe en Arctique.

Il revisite les parcours entremêlés des hommes qui ont partagé son chemin : le fougueux James Clark Ross, qui cartographia une grande partie des régions australes et supervisa les premières expérimentations scientifiques menées sur place ; mais aussi John Franklin, homme tourmenté qui, à l’âge de 60 ans et après une carrière en dents de scie, prit le commandement du bateau. Il décrit avec brio le quotidien des hommes à bord qui, les premiers, débarquèrent sur la terre Victoria antarctique et ceux qui, à peine quelques années plus tard, finirent gelés jusqu’à en mourir dans les eaux du grand Nord, tandis que des missions de sauvetage tentaient désespérément de les atteindre.

La critique de Mr K : Quelle belle aventure livresque que cette lecture ! L’Erebus : Vie, mort et résurrection d'un navire de Michael Palin est une invitation au voyage, de ceux dont on se rappelle longtemps. Le point de vue adopté est original car il s’agit de suivre la destinée d’un navire depuis sa construction jusqu’à sa fin tragique et sa résurrection lorsque l’on a finalement retrouvé son épave plus d’un siècle après sa perte. L’auteur, un ex Monthy Python féru d’Histoire, se prête à un jeu de piste aussi palpitant qu’érudit qui a séduit dès les premières lignes le grand amateur d’Histoire et de récits maritimes que je suis !

Se déroulant au XIXème siècle, à l’époque de la splendeur britannique qui règne sur les mers, il est ici question des dernières grandes découvertes géographiques qui restent à faire pour l’homme, à savoir l’exploration approfondie des pôles Nord et Sud. L’Erebus qui au départ est censé être un navire de guerre va participer pleinement à ses expéditions polaires. Sa construction, ses différentes missions, la vie à bord, les hommes illustres qui l’ont commandé, ses avaries aussi et sa fin tragique sont au menu d’un récit basé sur les carnets de bord des capitaines et tous les documents que Michael Palin a pu trouver pour raconter l’existence de ce navire. Là où Dan Simmons avec le fabuleux Terreur nous racontait une histoire teintée de fantastique avec un brio incroyable, on est ici dans quelque chose de beaucoup plus réaliste, conforme à l’Histoire tant dans la forme que dans la démarche.

C’est ce qui fait du coup la singularité de cet ouvrage qu’on ne peut pas du coup qualifier de romanesque. Il s’apparente davantage à un livre d’Histoire comme ceux que l’on retrouve dans les bibliographies monstrueuses que fournissent les professeurs de fac à leurs étudiants d’Histoire (big up à une époque bénie de mon existence !). Attention, on ne tombe pas pour autant dans quelque chose d’indigeste car Michael Palin sait alterner les données chiffrées et sociologiques avec des passages plus narratifs purs sur les revers de fortune du navire et des hommes qui composaient ses équipages successifs. Cependant un soin vraiment tout particulier a été apporté à la rédaction du livre faisant de lui un objet hybride et fascinant. Documentariste reconnu en plus de sa carrière comique, l’auteur fait merveille en nous contant des histoires glaçantes (au sens propre comme au sens figuré) et en partageant des connaissances aussi nombreuses que captivantes.

Vous saurez tout en premier lieu de la construction d'un navire à l’époque, des buts que l’on poursuit en ce sens et de la vie quotidienne à bord. On ne verse pas dans l’excès mais l’ensemble est suffisamment complet pour se sentir membre de l’équipage à part entière. J’adore cela, partager les repas des hommes ou le luxe des officiers, essuyer des fortunes de mers plus qu’éprouvantes, affronter les aléas de la navigation au long cours à une époque au charme indéniable, explorer des terres inhospitalières peuplés de nouvelles espèces. Et puis, l’on contemple émerveillé et parfois même effrayé des paysages hors norme, devant lesquels on se sent si petits et qui nous recentrent sur notre humanité qui n’est rien face à l'ordre naturel. L’immersion est totale et d’un réalisme de tous les instants avec de nombreux extraits qui viennent étayer un récit plutôt enlevé qui fait parfois preuve même d’humour au détour d’une saillie ou d’une remarque bien sentie. Ce récit est aussi un bon coup de projecteur sur une époque, les mœurs qui l’habitent, les velléités de puissance de la Grande Bretagne et la concurrence acharnée qu’elle mène encore et toujours aux autres nations européennes dont évidemment la France qu’elle vient de battre en coalition à Watterloo. Le souffle de l’Histoire rugit donc au fil des pages donnant une densité et une dimension très forte à un ouvrage décidément plus qu’attrayant.

Et puis, dans certains chapitres, on retrouve Michael Palin lui-même dans ces déplacements à travers le monde pour retrouver les traces de l’Erebus qu’il traque comme un chasseur sa proie. Il fera des rencontres déterminantes, des découvertes éclairantes et pourra se faire une idée plus précise des péripéties qu’il nous narre avec brio. La langue est très précise, érudite mais aussi légère et parfois ironique. Les pages se tournent toutes seules et l’on s’embarque avec un plaisir certain sur cette croisière plus que mouvementée. Un très bel ouvrage qu’on ne peut que conseiller à tous les amoureux de grandes découvertes et de drames maritimes.