couv50091728

L’histoire : Grand-maman est entrée en maison de repos un 2 janvier. Elle y est décédée 5 ans plus tard. Il y eut donc 5 fois 52 semaines de lessives, de visites, de bisous, de sourires. Mais aussi une semaine et demie de dentier perdu, 17 jours de lunettes égarées, 14 jours d’hospitalisation, 5 anniversaires, 8,7 litres de liquides renversés, 4 Noëls et demi, 3650 tartines, principalement à la confiture. Ses angoisses. Mes réponses. Mes angoisses. Sans réponse. Et l’odeur de pisse, évidemment.

La critique de Mr K : Je vous propose aujourd’hui de vous faire découvrir un petit recueil de nouvelles miniatures dans le même format que Alors, c’est du jazz de Marc Menu déjà aux éditions Quadrature, lu et apprécié en février dernier. Dans Les Dimanches d’Angèle, Linda Vanden Bemden nous invite à suivre les visites qu’elle a fait tous les dimanches auprès de sa grand-maman et dont elle avait publié les textes et réflexions inhérentes sur un réseau social bien connu. Depuis le 10 février de cette année, on peut retrouver toute cette matière dans le présent recueil qui se lit en un temps record et avec un plaisir intense entre émotions contradictoires et langue incisive qui touche toujours juste.

C’est en tout 77 micro-textes (de trois lignes à une trentaine maximum) qui sont ici donnés à la lecture et qui touchent au quotidien d’une vieille femme dans une maison de repos et sur les sentiments et réactions de sa petite-fille. Depuis les raisons de son admission, à sa disparition, en passant par le quotidien d’un tel établissement, l’auteure ne nous épargne rien enchaînant les discussions, situations et autres détails à priori banals mais finalement très parlants et reflets de notre société. Car observer une maison de retraite, c’est un peu comme observer le monde. Derrière ces personnes âgés diminuées pour la plupart, se cachent des êtres humains qui ont bien vécu et ont encore des choses à vivre !

Jeux interdits

Deux amoureux assis dans leur chaise roulante se bécotent avec difficulté. S’ils se penchent trop, ils tombent. S’ils ne se penchent pas, ils ratent une tranche d’amour pur. Le temps de leur élan romantique, ils encombrent sans pudeur l’allée principale qui mène au restaurant. Après le baiser, ils gloussent, la main devant la bouche, se traitent mutuellement d’imbéciles puis se font houspiller par l’infirmière.

L’admission, les repas, les promenades, l’attente dans les chambres, les échanges avec les proches, les disputes entre pensionnaires, les anecdotes croustillantes, les histoires d’amour et les inimitiés, la routine du quotidien, le remplacement des pensionnaires disparus, la politique de management des établissements de ce type sont autant de thématiques traitées avec justesse et un sens de l’économie des mots hors du commun. Chaque écrit se tient, conjugue grâce et précision d’une écriture épurée donnant à voir une humanité à fleur de mot qui émeut le lecteur. Le procédé est assez bluffant surtout qu’il s’agit pour l’auteure de témoigner de quelque chose qu’elle a vécu, trouver la nécessaire distance, rire de tout même quand on côtoie parfois le tragique est louable et à aucun moment cela ne sonne faux durant la lecture de cet ouvrage.

À Froid

Aujourd’hui, en les repliant, je mesure la propension à rétrécir des pulls tricotés main, lavés en machine, à froid, cycle délicat. Énorme, la propension ! Heureusement, ces dernières années, elle va de pair avec la même propension qu’a grand-maman à rétrécir.

On se prend immédiatement d’affection pour cette grand-mère qui yoyotte un peu mais qui régulièrement assène une vérité élémentaire et garde une tendresse immense pour sa petite fille. On rit, on pleure aussi au gré des anecdotes comptées. On raconte que les personnes âgées retournent en enfance, certains textes du recueil en sont la parfaite illustration avec des disputes pour une question de place ou encore des coups pendables et autres mauvaises blagues qui ont lieu dans la maison de repos. C’est un monde étrange parfois, ubuesque que l’on découvre ici avec des soucis nombreux chassés par le temps et les nouvelles lubies étranges des pensionnaires.

Rafraîchissant mais aussi parfois triste et éclairant, Les Dimanches d'Angèle souffle le chaud et le froid mais dégage une force tranquille, un appétit pour l’humanité indéniable et il est très bien écrit. On se souviendra longtemps d’Armande, Hortense, Séraphine, grand-maman et les autres.