jeudi 30 janvier 2020

"Confessions d'un enragé" de Nicolas Otero

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L’histoire : Fin des années 1970. Dans les rues de Rabat au Maroc, Liam, un petit garçon, est attaqué par un chat errant. Transporté d’urgence à l’hôpital, le diagnostic est sans appel : il a attrapé la rage. Gravement contaminé mais soigné à temps, Liam a frôlé la mort, mais sa vie s’en retrouvera changée à jamais. Hanté par le fantôme de ce chat, le jeune garçon va développer des capacités hors-norme, et une sauvagerie quasi animale...

La critique de Mr K : Très belle découverte que cette BD emprunté au CDI de mon établissement, chaudement recommandée par ma collègue documentaliste. Confessions d’un enragé de Nicolas Otero s’est révélé être une très belle expérience de lecture se situant à la confluence du récit initiatique et du fantastique sur fond de drame intime qui bouleverse une existence. Accrochez-vous, ça dépote !

Le petit Liam vit avec ses parents expatriés au Maroc, la vie est douce pour le jeune garçon : le soleil, les jeux et disputes avec son frère et une famille soudée. Lors d’une énième partie de football avec son frère, il va se faire griffer sévèrement au visage par un chat atteint par la rage. Envoyé en urgence à l’hôpital, une première injection lui sauve la vie mais le virus est en lui. Gardant une cicatrice au visage, il va surtout garder des séquelles de la maladie qui semble toujours dormir en lui. Dans ses cauchemars, la rage prend la forme du chat qui l’a agressé et avec qui il entame un long combat, de ceux que l’on mène pour garder la tête hors de l’eau, pour rester maître de sa vie.

Le récit après quelques planches d’exposition démarre fort. Nous découvrons l’histoire à travers les yeux de ce gosse de quatre ans qui au départ ne comprend pas grand-chose à ce qu’il lui arrive. L’équilibre cède la place à l’incertitude, l’incompréhension puis la peur. Ses parents, si rassurants, montrent des signes inquiétants, des bouleversements à sens uniques se produisent. La famille est obligée de rentrer en France, c’est pour le jeune garçon la nécessité de poursuivre un traitement radical et douloureux. Puis c’est le début de l’apprentissage de la peur. Car même s’il semble guéri, la maladie n’en a pas fini avec lui. Elle se matérialise alors en ce chat malade qui le poursuit et le menace. Le combat débute, les rounds s’ensuivent avec à chaque fois une défaite pour le jeune garçon qui voit sa vie s’effilocher à chaque coup de butoir. L’enfant cède la place à l’adolescent puis au jeune adulte avec les différentes phases de développement que cela implique. Déjà qu’en temps normal, ces époques de transition ne sont pas facile, avec cet handicap invisible, les marches à franchir sont très importantes voire dangereuses.

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Ce n’est pas facile de narrer cela et Nicolas Otero s’y emploie avec talent et justesse. Fulgurant dans sa manière de raconter les choses, méticuleux dans son approche psychologique, le récit bien que très sombre est addictif et particulièrement réaliste malgré des éléments fantastiques qui peuplent cauchemars et hallucinations de Liam. La métaphore filée du chat malade, de ces vies multiples que l’on égraine au fil des épreuves marquent le lecteur dans sa chair, on prend de sacrées claques avec ce récit sans concession et pourtant très tendre par moment. L’auteur y parle d’un être fragile face à la maladie mais pas que. Il est question aussi de la famille, des rapports qui changent dans une fratrie ou dans le rapport que l’on entretient avec ses parents. C’est aussi l’éclosion de la sexualité, du rapport complexe que l’on noue avec l’autre avec parfois la lumière au bout du chemin même si rien ne semble jamais définitif ou sûr. On marche constamment sur des œufs avec un Liam qui se cherche, tombe souvent, doit se relever malgré tout et parfois se perd en chemin. L’empathie fonctionne à plein régime et l’on passe par nombre d’émotions contradictoires, le ventre se noue et l’on finit l’ouvrage littéralement sur les genoux avec un dernier acte d’une grande intensité.

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Seul bémol, pour mieux expliquer la maladie, l’auteur introduit sur plusieurs planches au gré du déroulé, l’intervention d’un docteur spécialiste de la rage. Même si cet apport est nécessaire (et instructif par ailleurs), j’ai trouvé cela légèrement indigeste par moment, trop didactique. Pour autant cela ne gâche pas vraiment la lecture surtout que comme pouvez le voir sur les planches reproduites ici, l’ouvrage est de toute beauté. Un trait vif, un récit volontiers hargneux (pour ne pas dire enragé - sic -), des couleurs qui explosent la rétine malgré une tonalité globale très sombre achèvent de conquérir le cœur du lecteur prisonnier d’un récit aussi puissant qu’émouvant. Une très belle expérience que je vous encourage à tenter à votre tour.

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lundi 27 janvier 2020

"Sang chaud" de Kim Un-Su

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L’histoire : Huisu, homme de main pour la mafia de Busan, atteint la quarantaine avec pas mal de questions. Jusque-là, il n'a vécu que pour les coups tordus, la prison, les exécutions, tout ça pour se retrouver dans une chambre minable, seul, avec pour horizon des nuits passées à dilapider son argent au casino. il est temps de prendre certaines résolutions... avec un solide couteau de cuisine dans son poing serré.

La critique de Mr K : Vous aimez les polar bien noirs, servis bien frappés ? Ce roman est fait pour vous ! Sang chaud de Kim Un-Su est le premier ouvrage édité par la toute nouvelle maison d’édition Matin Calme, une équipe passionnée par l’Asie et tout particulièrement par la Corée du sud, un pays qui depuis quelques temps marque de son empreinte le paysage culturel (je pense notamment à la Palme d’or 2019 Parasite et surtout à Old Boy un de mes films culte). Les écrivains coréens percent encore peu en occident même si j’ai eu l’occasion d’en découvrir quelques-uns en lisant des ouvrages des éditions Picquier. Matin Calme propose, avec ce titre et ceux qui vont suivre dans le courant de l’année, d’explorer la face sombre entre polar et thriller d’un pays pas comme les autres et que je trouve pour ma part très attirant par le côté jusqu’au-boutiste des œuvres qu’il peut livrer. Ce n’est pas cet ouvrage qui me démentira...

On suit le parcours de Huisu, le bras droit d’un parrain de la mafia de la ville de Busan, la deuxième agglomération du pays. D’un naturel calme et pondéré, il gère l’hôtel de son patron, s'occupe des affaires de ce dernier, participe à quelques opérations à haut risque et se place en première ligne lors de négociations tendues. Depuis quelques temps, il se pose pas mal de questions existentielles. A quarante ans, sa vie ne lui convient plus vraiment. Sans réel domicile fixe, célibataire, il se sent non reconnu par son boss et songe clairement à mettre les voiles vers d’autres horizons avec en filigrane le rêve fou de se poser et peut-être de renouer avec son amour de jeunesse. Mais qu’il est dur de s’extirper du milieu surtout quand les événements se précipitent avec des tensions nouvelles qui apparaissent, une compétition de plus en plus rude entre caïds, une guerre de territoire qui n’en finit jamais et va faire voler en éclat les anciennes alliances et les amitiés.

Sang chaud propose une immersion totale dans le milieu du grand banditisme coréen. Véritable opéra en deux actes, ce récit nous conte une histoire certes classique mais qui surprendra tout de même les amateurs du genre par un ton et un univers géographique qui sort des sentiers battus. On retrouve la figure tutélaire des chefs que l’on doit respecter malgré leur intransigeance et leurs trahisons opportunistes, les seconds couteaux avides de pouvoir et d’argent, la main mise des criminels sur les populations et les institutions ainsi que la fulgurance de certaines opérations d’intimidation voir de conquête. On navigue constamment entre calme apparent, pas feutrés et explosions de violences intenses et brèves marquées du sceau coréen (l’arme blanche étant privilégiée, les meurtres se révèlent très graphiques et sanglants, miam !). Très cinématographique dans son écriture, ce roman emporte son lecteur par sa trame qui tantôt s’emballe et tantôt ralentit proposant de purs moments de plaisirs.

J’ai été totalement emballé dès les premiers chapitres. Kim Un-Su nous propose une brochette de personnages plus charismatiques les uns que les autres. Huisu est un modèle d’antihéros qui au fil du récit semble avoir un espace de liberté de plus en plus réduit malgré l’impression de force, de sérénité qu’il dégage et sur lequel de sourdes menaces s’accumulent. Bien malin sera celui qui réussira à deviner son sort final. Mais mon Dieu quelle tension accumulée ! La moindre scène devient dérangeante et pesante tant tout peut arriver à n’importe quel moment. À ce propos, ne vous attachez pas trop aux personnages, le casting a tendance à se faire trucider au fil des pages ! On croise nombre de personnalités étranges, déviantes et totalement perchées : un jeune malfrat totalement fou et capable du pire, un vieux tueur à gage amateur de barbecue (écrit pour moi celui là !), un ami d’enfance passé dans le camp ennemi dont il faut se méfier, des vieux de la vieille débonnaires dont l’apparence pourrait bien être trompeuse, une prostituée rangée des affaires qui tente de survivre dans la jungle phallocrate qui l’entoure... et une pléthore de seconds rôles qui donnent à voir un microcosme des plus inquiétants où parfois une étincelle d’espoir ou de bonheur scintille au milieu de la nuit. C’est toujours fugace mais cela permet de relâcher la pression un temps...

Remarquablement écrit dans un style direct, incisif avec de beaux passages contemplatifs mettant à nu le cœur et les aspirations humaines, on prend uppercuts sur uppercuts lors de la lecture avec une histoire peuplée d’âmes damnées en quête d’amour, de reconnaissance et de toujours plus de pouvoir. C’est puissant, bouleversant parfois et surtout totalement addictif. Les 480 pages de l’ouvrage se lisent d‘une traite avec un plaisir de tous les instants. Les amateurs ne doivent surtout pas passer à côté, dans le genre c’est brillant. On en redemande !

samedi 25 janvier 2020

"La Présidente" de François Durpaire et Farid Boudjellal

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L’histoire : Et si le 7 mai 2017, d'une poignée de voix, Marine Le Pen était élue Présidente de la République ?

C’est l’effervescence sur les plateaux télé. Editorialistes, politologues, politiciens se succèdent, incrédules, pour relater les neufs premiers mois de ce mandat inédit.

Une plongée dans un futur incertain et chaotique.

La critique de Mr K : Je redoutais énormément cette lecture que j’ai repoussé de plusieurs semaines avant de trouver le courage de l’entamer. C’est au CDI de mon établissement que j’ai emprunté La Présidente de François Durpaire et Farid Boudjellal, le premier tome d’une trilogie qui a fait grand bruit lors de sa sortie. Cette dystopie glaçante et réaliste est très réussie et s’avère même prémonitoire quand on compare l’évolution qu’elle propose et celle que nous subissons depuis trois ans avec Micron Ier. Certes le fond est différent, nous n’avons pas affaire à un autoritarisme nationaliste mais plutôt ultralibéral mais certains moyens mis en œuvre se retrouvent dans les deux cas notamment une certaine forme de cynisme, de dédain institutionnalisé et surtout, l’usage de la force et de la répression. Inutile de vous dire que tout cela fait peur !

Les auteurs prennent donc le parti d’imaginer la victoire de Marine Le Pen à la présidentielle de 2017. Face à un Hollande étrillé, un Macron absent (seul bémol sur la crédibilité de l’ensemble), la leader d’extrême droite accède au pouvoir et c’est le choc. À travers quatre personnages qui rentrent en résistance avec la création d’un blog, on suit les neuf premiers mois du mandat de la fifille à son papa qui fait entrer la France dans une nouvelle ère. Son installation au pouvoir, la constitution de l’équipe gouvernante et les premières applications sont décrites avec un luxe de détails et beaucoup de précisions en se basant uniquement sur le programme du FN rédigé pour la circonstance. Préférence nationale et sortie de l’Euro sont au cœur des tractations et la France change de visage.

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On retrouve des têtes connues de la politique avec notamment des cadres du FN mais aussi des ténors de la droite "dite" forte qui n’hésitent pas à franchir le Rubicon et à s’allier à la nouvelle maîtresse de l’Élysée. Cela donne une belle brochette de réactionnaires et d‘arrivistes au pouvoir qui laissent libre court à leurs idées flirtant avec le parfum des années 30. Terminée la République égalitaire et protectrice, on rentre dans l’ère de la suspicion et de la morale rétrograde toute puissante. Parsemée de rappels sur l’origine du Front National, des événements clés de notre histoire (la guerre d’Algérie par exemple), des biographie des hommes et femmes qui se rallient à la Présidente, c’est aussi l’occasion pour les auteurs de se repencher sur la face sombre de notre Histoire. Les démagogues et xénophobes de l'époque ont eu des descendants idéologiques, plus présents que jamais aujourd'hui et ne guettant qu’une faiblesse pour pouvoir obtenir les clefs du pays. Cela fait froid dans le dos et donne à réfléchir.

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En parallèle, on suit les réactions de la classe politique et des journalistes... Et là, la nausée monte très vite. À les entendre, c’est la faillite du système, de la gauche, on n’avait rien vu venir... Bref, personne ne se remet vraiment en cause à commencer par les ténors des médias qui aiment tant pourtant allumer des feux pour le buzz et exciter monsieur tout le monde. De mon côté, cela fait des années que je me tiens à l’écart de ces fidèles serviteurs du pouvoir macroniste et des extrémistes de tout poil (seul le Canard enchainé trouve grâce à mes yeux), cette ambiance délétère et criminelle envers notre République est très bien rendue une fois de plus. Et au final, même eux y trouvent leur compte même si des résistances s’organisent notamment dans la télévision et radio publique.

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La rigueur narrative et contextuelle fait écho à un noir et blanc de toute beauté. Les dessins précis, factuels presque, donnent ses lettres à noblesse à une BD vraiment bluffante mais aussi consternante. Nous n’avons jamais été aussi proche de la catastrophe, je dirai même que nous y sommes avec un pouvoir actuel ne reculant devant aucun stratagème inique et même antidémocratique pour asseoir son autorité. Il prépare en cela admirablement le terrain à Le Pen et ses troupes. M’est avis qu’on a pas fini de trembler et que la République est réellement en danger. Je vais essayer de dégoter les deux tomes suivants pour poursuivre ce voyage uchronique aussi saisissant qu’essentiel. La Présidente est un ouvrage à lire !

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jeudi 23 janvier 2020

"Autochtones" de Maria Galina

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L’histoire : Dans une ville d'une ex-république soviétique, à la frontière entre l'Est et l'Ouest de l'Europe, aujourd'hui envahie de touristes, débarque un certain Christophorov. Il arrive de Saint-Petersbourg, se prétend journaliste ou historien et enquête sur un groupe artistique et littéraire des années vingt, "Le Chevalier de Diamant". Ce groupe aurait créé un opéra, La Mort de Pétrone, qui ne donna lieu qu'à une seule représentation : la légende raconte qu'une crise de folie collective aurait frappé le public, se terminant en orgie générale. Peut-être parce qu'on aurait versé dans le champagne des invités de la poudre de cantharide, un puissant aphrodisiaque...

À la suite de ce scandale, le groupe fut dissout et ses membres semblent s'être évanouis sans laisser de traces. Christophorov tente de remonter leur piste, en interrogeant quelques vieux mémorialistes ou collectionneurs, tous ravis de lui prêter main forte. Un peu trop ravis, peut-être ?

À mesure que son enquête avance, Christophorov remarque dans la ville une kyrielle de détails ou de phénomènes qui suscitent une impression d'inquiétante étrangeté. Et les autochtones qui s'intéressent de plus en plus près à ses recherches ne sont pas les moindres de ces étrangetés...

La critique de Mr K : C’est avec impatience que j’attendais le second roman traduit en France de Maria Galina, une auteure russe qui m’avait diablement séduit en 2017 avec L’Organisation, un ouvrage inclassable et hypnotisant à souhait. Ce sont les éditions Agullo qui s’y recollent avec ce livre aussi déroutant et séduisant que le premier, un voyage livresque détonant aux confins de l’étrange, de l’Histoire et du roman policier.

L’action se déroule dans une petite ville de l’Est de l’Europe. On y suit l’enquête très minutieuse et particulièrement tortueuse d’un homme qui cherche des informations à propos d’un mystérieux groupe artistique qui aurait dans un lointain passé effectué une prestation théâtrale au cours de laquelle les spectateurs auraient totalement perdus la tête, cédant à une forme de folie collective peu commune et se livrant à une orgie dantesque ! Sacré postulat de départ, non ? Le héros (mais pouvons-nous réellement le qualifier ainsi ?) veut faire la lumière sur cet événement. Pourquoi ? Il faudra patienter avant d’avoir le fin mot de l’histoire surtout que les investigations avançant, des éléments troublants viennent se joindre à la fête et le comportement des autochtones passe de surprenant à franchement étrange voire inquiétant.

Maria Galina est une auteure qui se mérite. Avec elle, on n’est pas dans le "easy-reading", comprendre qu’il faut s’accrocher tant sa narration est particulière. Comme dans ma précédente lecture, elle a l’art de manipuler l’ellipse, de multiplier les changements de cadre sans prévenir son lecteur au préalable. Les débuts sont donc déroutants, il faut s’accrocher pour se réhabituer à cette écriture si particulière mais tellement fine à la fois. On retrouve ce style si érudit, proche de la pièce d’orfèvrerie qui m’avait tant séduit lors de ma lecture de L’Organisation. Bravo au passage, à la traductrice Raphaëlle Paché pour son immense travail aussi précis qu’indispensable. Je commence à bien la connaître via mes lectures et force est de constater que dans son domaine, c’est une sacrée référence.

Le livre en lui-même s’apparente à un véritable labyrinthe pour le héros comme pour le lecteur. Le développement de la trame principale est très lent, l’auteure se plaisant à distiller les révélations au compte-gouttes, jouant sur notre impatience et sur celle de l’enquêteur. Ce dernier se heurte aux silences, aux non-dits mais aussi aux fausses pistes que lui livrent les habitants du crû qui soufflent le chaud et le froid. Que cachent-ils donc ? Certains feignent l’ignorance et d‘autres le baladent dans tous les sens du terme. Nous ne pouvons donc qu’accompagner cette quête avec des sentiments de malaise et de curiosité mêlés qui captent l’attention et nous font poursuivre une lecture parfois ésotérique dont il est difficile de démêler le vrai du faux. Les références pleuvent, nous plongeant dans une ambiance et un univers à la fois familier et déviant. Moi qui adore l’originalité et les surprises en lecture, j’ai été servi.

Pour autant, Autochtones ne saurait se résumer à cela, il nous réserve aussi des moments plus légers avec des scènes cocasses ou très banales du quotidien. On en apprend plus sur les mœurs de chacun, sur le milieu artistique, les ficelles à l’œuvre dans les affaires des pontes de la ville ou encore sur la cuisine juive traditionnelle (on rit beaucoup à cette occasion). Loin de s’essouffler par ses ajouts à priori secondaires, le récit garde une puissance indéniable tout du long, les pièces s’assemblent petit à petit pour aboutir à une fin magistrale. Une très belle lecture donc qui satisfera les amateurs de littérature russe, d’érudition littéraire et de récits originaux.

mardi 21 janvier 2020

"Les Trois mousquetaires" d'Alexandre Dumas

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L’histoire : Le roman raconte les aventures d'un Gascon désargenté de 18 ans, D'Artagnan, monté à Paris faire carrière afin de devenir mousquetaire. Il se lie d'amitié avec Athos, Porthos et Aramis, mousquetaires du roi Louis XIII. Ces quatre hommes vont s'opposer au premier ministre, le Cardinal de Richelieu et à ses agents, dont la belle et mystérieuse Milady de Winter, pour sauver l'honneur de la reine de France Anne d'Autriche.

La critique de Mr K : Cela faisait un bon bout de temps que je souhaitais relire Les Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas, un ouvrage qui a marqué fortement mon parcours de lecteur lorsque j’étais bien plus jeune. En fait, il y a déjà bien huit ans, j’ai dégoté lors d’un chinage la suite de ce roman, Dix ans après, que je n’ai jamais lu. Pour autant, je voulais avant de le découvrir revenir sur les premières aventures de D’Artagnan que le temps avait quelque peu estompé dans ma mémoire. C’est désormais chose faite, il ne me restera plus qu’à lire la suite dans le cours de l’année à venir.

Tout le monde connaît plus ou moins la trame de ce roman d’aventure historique culte. On découvre tout d’abord, le jeune et impétueux D’Artagnan qui part de sa Gascogne natale pour monter à la capitale muni des recommandations de son père. Son objectif: servir le roi en intégrant le corps des mousquetaires sous l’égide de M. de Treville vieille connaissance de son paternel. Très vite, il va faire la rencontre de trois hommes qui deviendront ses amis : Athos, Porthos et Aramis, personnages hauts en couleur avec qui il va vivre de nombreuses aventures. Le tout s’emballe d’ailleurs assez vite avec la lutte d’influence qui se joue autour de Louis XIII avec notamment un Cardinal Richelieu machiavélique à souhait qui souhaite évincer la reine Anne d’Autriche pour qui il nourrit une rancune tenace. Complots, course poursuite, espionnage et franche camaraderie sont au programme d’une lecture plaisir à nulle autre pareil.

Même si ma préférence va toujours à La Reine Margot, ce roman ci est vraiment de toute beauté. À commencer par sa galerie de personnages qu’on n’oublie pas, la fiction croisant la vérité historique à de nombreuses reprises. Il y a bien sûr le groupe de héros avec ses personnalités bien tranchées, complémentaires et plus que fouillées. Les personnages secondaires ne sont pas en reste, chacun a le droit à son traitement de faveur, à sa digression expliquant ses motivations et ses actes. L’ouvrage faisant plus de 600 pages, vous imaginez que les détails ne manquent pas et l’on se passionne pour ce savant mélange de fiction rondement menée et ses arrêts sur image de certaines réalités de l’époque.

Historiquement avec Dumas, on ne prend pas de risques. Tout ici est d’une justesse de chaque instant, et l’on connaît le talent du bonhomme pour explorer l’Histoire de France, la transcender par des destins individuels de son crû et sa façon unique de nous la rendre attrayante. L’accent est mis ici sur les luttes d’influences se situant au plus près des sphères de pouvoir avec notamment la traditionnelle opposition entre le spirituel (la religion) et le temporel (le matériel), le couple royal qui se déchire continuellement, les contradictions des camps en présence, les règles tacites qui s’appliquent à chacun dans une société française engoncée dans des traditions pluriséculaires et une période complexe en terme de géopolitique, la France étant encore et toujours menacée par ses plus vieux ennemis : les Anglais. Ce fut un réel bonheur de replonger dans une époque que j’ai toujours trouvé fascinante entre monarchie absolue, début des grandes découvertes et lents progrès de la science.

Mais Les Trois mousquetaires, c’est avant tout un sacré roman d’aventure qui n’a pas pris une ride. Il s’en passe de belles durant toutes ces pages avec des rebondissements à tire-larigot, des échanges vifs et bien sentis, des scènes de repas dantesques, de la baston virevoltante, des amours contrariés qui prennent au cœur, des moments plus légers... pas le temps de s’ennuyer dans ces conditions avec en plus la science de la narration hors norme d’un auteur qui aime à égarer ses lecteurs, à semer diverses pistes réservant parfois de bonnes surprises. L’écriture est toujours aussi magique, le charme opère et l’on ne peut que se laisser porter par le souffle retentissant qui emporte tout avec lui au gré des sentiments divers et mêlés suscités par cette lecture. Un re-reading jubilatoire et jouissif.

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samedi 18 janvier 2020

"Allegheny River" de Matthew Neill Null

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L’histoire : Dans Allegheny River, animaux et humains cohabitent au fil du temps, dans un équilibre précaire, au sein d’une nature ravagée par la main de l’homme. Tour à tour épique et intimiste, c’est un univers de violence et de majesté qui prend vie sous la plume lyrique et puissante de ce jeune écrivain. Ce livre, récompensé par le prix Mary McCarthy, acquiert une dimension universelle, car si le monde qui y est décrit peut nous sembler lointain, une chose est certaine : il s’agit bien du nôtre.

Singulières et puissantes, ces nouvelles, ancrées dans la région des Appalaches, résonnent d’une inquiétante actualité.

La critique de Mr K : Allegheny River de Matthew Neill Null est ma première incursion en 2020 dans la très belle collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel que je pratique désormais depuis un certain temps avec un bonheur de lecture toujours renouvelé. Cet auteur m’avait totalement conquis avec Le Miel du lion, un roman noir au souffle puissant qui lorgnait vers Jack London, un de mes auteurs préférés lors de mes jeunes années lecture. Matthew Neill Null nous revient avec un recueil de huit nouvelles ayant comme fil conducteur les hommes et leur rapport à la nature. Ce fut une lecture express, intense et assez magistrale. Décidément ce jeune auteur est plus que doué !

Huit nouvelles, huit situations différentes se situant dans un décor, un cadre semblable : la Pennsylvanie avec les montagnes, la rivière éponyme, des milieux ruraux isolés où les communautés humaines existantes se retrouvent d’une manière ou d’une autre seules face à l’ordre naturel avec des rapports de force sans compromis où tantôt la nature ou les hommes l’emportent. Ces nouvelles se composent de très beaux passages sur la faune, la flore, les petites splendeurs quotidiennes que la Nature nous offre et des focus sur des humains en proie aux désirs et tiraillements liés à notre espèce.

Un commis voyageur qui démarche une famille de rednecks pour leur vendre une charrue miraculeuse, un chasseur vivant en ermite avec sa femme au fin fond des bois, une nouvelle présentant l’évolution du rapport entre les ours et les hommes dans un comté, un accident de rafting qui rappelle aux hommes la nature indomptable des éléments, une équipe de chercheurs étudiant les poissons qui font une rencontre révélatrice, une histoire d’amour entre un jeune garçon et une internée de force dans une île-hospice en temps d’épidémie, un oncle qui fait une mauvaise blague à ses deux nièces ou encore une partie de chasse qui apprendra bien des chose au protagoniste principal... voila autant de situations éclairantes sur l’humain et ses velléités.

C’est avec un plaisir sans faille que l’on enchaîne ces courts récits qui mêlent les émotions contradictoires et transportent le lecteur au cœur d’une certaine Amérique. Matthew Neill Null n’a pas son pareil pour planter un décor, tout particulièrement quand la Nature y est prégnante. Les descriptions dynamiques fourmillent de détails. On est dans un naturalisme qui touche en plein cœur car accompagné par une poésie de tous les instants (quel beau travail de traduction !). Renouvellement de la narration, des figures de style aériennes et enlevées, une grande beauté s’échappe de ces pages. On s’arrête, le sourire aux lèvres, au bord du remous tumultueux d’une rivière qui réserve bien des surprises, on accompagne la danse gracieuse d’un poisson remontant le courant, on gambade en forêt avec les seigneurs des forêts que sont les ours ou les cerfs, on explore des grottes séculaires regorgeant de merveilles naturelles, ou tout simplement, on s’allonge sous les frondaisons pour écouter le doux bruissement des branches et des feuilles au gré de la brise frémissante.

Mais le tableau est loin d’être idyllique, la lecture s’avère aussi belle qu’âpre avec un sous-texte bien cruel qui nous rappelle la réalité sombre de notre époque mais qui a débuté bien avant (certains des récits se déroulent au XIXème siècle). Dénaturalisation et disparition des milieux naturels, les espèces menacées par la surexploitation humaine et l’artificialisation des lieux, la cruauté des hommes et leur égocentrisme assassin sont autant d’uppercuts assénés par l’auteur avec finesse à son lecteur captif. Je peux vous dire que l’on passe par tous les états et que l’on ne sort pas indemne d’un tel ouvrage. Lumineux et ténébreux, vifs et contemplatifs, les récits composant Allegheny River se complètent à merveille, donnent à voir des trésors de sagesse et imposent une fois de plus la nécessité de conserver notre monde, si beau et si menacé à la fois. Une grande claque littéraire.

jeudi 16 janvier 2020

"Star Wars IX : L’Ascension de Skywalker" de J.J. Abrams

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L'histoire : La conclusion de la saga Skywalker. De nouvelles légendes vont naître dans cette bataille épique pour la liberté.

La critique Nelfesque : Bon, ben, tu feras avec le synopsis ci dessus fournit par Allociné hein ? Dans tous les cas si t'es fan de la saga, tu payes ta place, tu te poses pas (trop) de questions et tu termines cette trilogie au cinéma. Après, c'est pas dit que tu ailles voir les prochains mais ça c'est une autre histoire.

C'est donc mardi dernier que nous sommes allés voir "L'Ascension de Skywalker" au cinoche. Oui, on a mis le temps... Déjà pour éviter les cohortes d'impatients qui se massent dans les salles au moment de la sortie d'un Star Wars, allant jusqu'à réserver leurs places des semaines à l'avance (ce qui pour moi est une ineptie mais soit), aussi parce qu'on avait prévu de le voir plus coolos avec des copains début janvier et puis finalement qu'on a vu tous les 2 parce qu'avec mon ventre qui pousse j'évite de m'éloigner trop de ma maternité (mais ça aussi c'est une autre histoire).

Star Wars, soit vous aimez la saga et vous avez déjà vu ce film depuis sa sortie, soit vous vous en fichez éperdument. Du coup dans les deux cas, ça m'évite de vous résumer l'histoire et je vais tout de suite me concentrer sur mon avis sans faire la rabat-joie ("gnagnagna c'est plus ce que c'était Star Wars depuis qu'il y a Disney aux manettes") et sans faire la spécialiste ("oui alors là c'est vraiment n'importe quoi cette résurrection hein !") parce qu'il y aurait des choses à dire mais je ne suis pas assez râleuse ou pointue sur le sujet pour disserter là-dessus. Je laisse Mr K le faire sans doute juste après moi. Dans le genre fan de la franchise et râleur il se pose là (hum...) !

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Et bien perso j'ai passé un très bon moment. Le film dure 2h22 et c'était déjà la fin que je ne m'en étais même pas rendue compte. Il n'y a pas de temps mort, c'est rythmé, les persos sont sympa avec des petites touches d'humour bienvenues parfois, des courses poursuites bien foutues, ce qu'il faut d'anciens persos qui ressurgissent pour un dernier coucou et, gage de qualité, il y a même des chevauchées de chevalmouth sans déconner (comprenne qui pourra !) !

Scénaristiquement ça casse pas des briques mais on passe un bon moment et la relation Rey / Kylo Ren n'est pas sacrifiée sur l'autel Disney (alors rien que pour ça je dis MERCI !). Ce sont d'ailleurs les scènes mettant en jeu ces deux personnages ensemble qui sont les plus intéressantes. J'irais même jusqu'à dire qu'heureusement qu'ils sont là mais si je fais ça, je vais râler et j'ai dit non (hum) !

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J'ai bien ri face au comique de certaines situations. Je suis pas sûre que c'était l'effet escompté mais en le prenant ainsi on se marre bien de certaines postures de personnages qui, disons le tout net, se la pètent puissance 10.000. Je n'ai pas eu de réel moment d'émotion mais je ne vais pas voir Star Wars pour ça hein, j'ai tout de même frémi pour quelques personnages historiques mais non ouf finalement ça va ils sont sauvés, c'est bon les enfants vous pouvez respirer. La seule disparition importante ici ne m'a pas attristée, c'est comme ça et c'est tout à fait logique d'un point de vue logistique... Je l'aurais déjà fait mourir à l'épisode précédent donc bon.

Voilà globalement "L'Ascension de Skylwaker", c'est pas foufou. Les révélations sont un peu tirées par les cheveux mais si on n'est pas trop regardant là dessus côté spectacle on ne boude pas notre plaisir. Finalement ça fait du bien d'aller au ciné parfois uniquement avec cet objectif en tête. Je n'en attendais ni plus ni moins.

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La critique de Mr K : 4/6. Ça y est, ça en est fini de cette trilogie qui au final s’avère bien fadasse malgré des moments de brios indéniables. Cet épisode vaut les deux précédents, c’est une belle soupe qui manque de saveur. Heureusement que deux personnages principaux réhaussent le niveau car sinon c’était le naufrage assuré à mes yeux.

Le début du métrage commence très mal avec un artifice scénaristique assez ridicule et le retour d’un méchant que l’on croyait mort depuis bien longtemps. Il faut dire que les bad guys manquent de charisme dans cette trilogie, du coup on ressort l’artillerie lourd. Alors même si c’est vraiment réchauffé, on se félicite d’avoir un vrai antagoniste (non, ce n’est pas Dark Vador, rêvez pas non plus !). On retrouve donc Rey et sa fine équipe en quête de ce sith bien planqué qui prépare sa revanche en utilisant Kylo Ren toujours aussi paumé et perché. Ce dernier pourtant n’est toujours pas fixé et l’on sent des atermoiements chez lui qui pourraient le refaire basculer de l’autre côté. Le reste de l’histoire est une compilation de scènes échevelés, de passages héroïques à décoller la rétine, d'autres sur l’amitié écrits par un enfant de huit ans et de créatures gadgets qui permettront à Mickey de vendre plein de figurines et de s’enrichir encore un peu plus.

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Clairement, pour éviter de m’énerver, j’ai pris ce film pour ce qu’il est : une série B bien guimauve, complètement what the fuck, bourrée d’invraisemblances mais qui remplit sa mission de spectacle démesuré. C’est beau, ça pète dans tous les sens et globalement on ne s’ennuie pas. Rien d’original, le scénario coule de source et Disney oblige, ça finit bien. Je rêve d’une victoire écrasante des Sith, métaphore d’une dictature ultralibérale répressive à la mode Macron. Ça aurait eu de la gueule mais les enfants auraient pleuré... et il ne faut jamais faire pleurer les gamins. L’élément qui franchement a douché mon enthousiasme très vite est la narration choisie, l’extrême découpage des séquences à la mode jeu vidéo ou film de mecs en slips (Marvel and co), on prend vraiment les spectateurs pour des abrutis et je trouve qu’on perd en portée. Je vous raconte pas la génération de zappeurs qu’on nous prépare...

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Bref, j’étais bien parti pour lui mettre 3/6 voir 2/6 quand cet empaffé d’Abrams trouve le moyen de ressortir des Ewoks (horreur, malheur, je déteste ces bestiaux sauf en BBQ !)... Mais voila, il y a Adam Driver et son perso d’éternel adolescent perdu qui cherche la reconnaissance du père qui l’a délaissé. Que j’aime le perso de Kylo Ren qui m’a ému profondément et offre deux scènes particulièrement touchantes (le duel sur l’épave et la scène finale). J’avoue, j’ai pleuré ! Même pas honte, franchement balaise cet arc narratif et rien que d’y penser j’ai les poils. Quel jeu d'acteur, quelle intensité dans le regard ! I love this guy! Rey n’est pas mal non plus avec ce lien ésotérique qui la relie à lui, le mystère sur ses origines. Tout ici est enfin révélé et je me suis fait avoir. Bon, c’est un peu gros mais ça passe et explique bien ce qui a précédé. La vraie force de cette trilogie réside vraiment dans la relation unique qui relie ces deux personnages. Là dessus, on est vainqueur et ce film mérite bien la note que je lui attribue.

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Né l’année de sortie du tout premier Star Wars, je suis tombé dedans tout petit et même si je ne peux que me plaindre de la direction mercantile de la franchise, on passe un bon moment et au cinéma l’effet sur le spectateur est assez bluffant. C’est en tout cas le dernier que j’irai voir au cinéma, les studios ayant décidé de partir vers d’autres horizons et d’autres domaines de l’univers crée par Lucas. Personnellement, je vais me rabattre sur des comics forts séduisants et surtout continuer à regarder les séries animées qui sont loin d‘être ridicules. Que la Force soit avec vous !

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mardi 14 janvier 2020

"Trois ombres" de Cyril Pedrosa

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L’histoire : Joachim vit paisiblement à l’écart du monde avec ses parents. Mais un soir, ne parvenant pas à trouver le sommeil, ils remarquent des ombres qui semblent les attendre sur la colline en face...

Ces dernières apparaissent sous la forme de trois cavaliers et s’évanouissent dès que l’on s’en approche. Ces "choses" sont là pour Joachim. Son père aura-t-il raison de se battre contre l’inéluctable ?

La critique de Mr K : Quelle claque mes amis ! Quelle claque ! De celle dont on ne se remet que doucement. C’est bien simple, j’étais liquide en refermant l’ouvrage tant il m’a ému. Trois ombres de Cyril Pedrosa prenait la poussière dans notre PAL collective de BD depuis trop longtemps, c’est en remettant le nez dedans en tout début d’année que j’arrêtais mon choix sur lui. Que j’ai bien fait ! Entre conte, roman initiatique et récit intimiste, voila un roman graphique qui prend à la gorge et ne relâche son étreinte qu’en toute fin de volume.

Joachim vit seul avec ses parents au milieu de nulle part. Sans attaches, quasiment en autarcie, ils vivent d’amour et d’eau fraîche. Les journées sont rythmées par les tâches du quotidien et des moments de partage. Si ce n’est pas le bonheur, ça y ressemble fortement, les liens familiaux sont forts et tout particulièrement entre le papa protecteur et son jeune fils toujours près à le suivre partout où il va. Mais un beau jour (ou peut-être une nuit...), Joaquim distingue trois ombres au loin qui semblent l’observer attentivement. Menace sourde et silencieuse, ces trois cavaliers sont là pour Joachim comprennent-ils assez vite. Pour le père, impossible de se laisser faire, il prend son fils avec lui et part loin pour échapper au danger qui le guette... Commence alors un périple aussi fou que déroutant qui nous emmène loin, très loin dans tous les sens du terme.

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J’ai été happé par ce récit dès les première planches. La faute d’abord à un recueil de toute beauté. J’ai adoré le parti pris du dessinateur. Ses traits souples, dynamiques, emprunt de noirceur distillent de-ci de-là de multiples détails qui donnent vie à des personnages très attachants et une époque indéterminée très bien rendue. Le noir et blanc est aussi subtil que sublime, il donne un cachet particulier et une certaine hauteur de vue à une histoire plus que prenante.

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On est conquis de suite par Joachim et ses proches, je ne suis pas loin de penser que c’est un peu la vie que j’aurai voulu avoir. De la tranquillité, les joies simples d’une existence rurale entre labeur quotidien et émerveillement devant le cycle immuable de la nature, l’absence de communauté humaine et des déviances qui l’accompagnent. Oui, vraiment, on aimerait partager les jours de cette famille où tout se construit autour de l’amour, la curiosité et le respect. C’est d‘autant plus dur du coup de voir la cellule familiale se briser par la suite avec cette séparation brutale qu’il va falloir gérer et cette fuite en avant pour éviter le pire.

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L’auteur ne se départit jamais de la finesse scénaristique qui caractérise les dix premières planches, tout ici est abordé avec une extrême sensibilité et sans pathos. Il est question des choses de la vie, de l’amour parent-enfant (qui prend une importance cruciale pour nous aujourd’hui au Capharnaüm Éclairé), de l’expérience que l’on accumule mais aussi de la servitude, de la souffrance et de la Mort. Au fil du déroulé, la tension monte, on sent bien que les choses évoluent vers une certaine fin (que j’ai deviné assez vite). Notre cœur commence à battre la chamade , on angoisse pas mal je dois dire et au final on est cueilli, littéralement ébranlé par la force du récit, son intelligence et sa profonde humanité.

Difficile d’en dire plus sans révéler trop de choses, cette BD se déguste avec un plaisir renouvelé. C’est beau, mélancolique, parfois marrant et toujours dosé de main de maître. Nourrissant la réflexion, interrogeant notre rapport aux autres et à la vie, voila un volume qui trouvera une très belle pièce dans notre bibliothèque. Trois ombres est une vraie perle que je vous encourage à découvrir au plus vite !

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dimanche 12 janvier 2020

"Sauf que c'étaient des enfants" de Gabrielle Tuloup

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L’histoire : Un matin, la police entre dans un collège de Stains. Huit élèves, huit garçons, sont suspectés de viol en réunion sur une fille de la cité voisine, Fatima. Leur interpellation fait exploser le quotidien de chacun des adultes qui entourent les enfants. En quoi sont-ils, eux aussi, responsables ?

Il y a les parents, le principal, les surveillants, et une professeure de français, Emma, dont la réaction extrêmement vive surprend tout le monde. Tandis que l'événement ravive en elle des souvenirs douloureux, Emma s'interroge : face à ce qu'a subi Fatima, a-t-elle seulement le droit de se sentir victime ? Car il est des zones grises où la violence ne dit pas toujours son nom...

La critique de Mr K : Décidément les lectures de début 2020 dépotent et sont de grande qualité, attention petite bombe livresque en approche! Sauf que c’étaient des enfants de Gabrielle Tuloup, sorti au tout début de l’année est de ces livres qui marquent à la fois par le sujet, la manière de l‘aborder et la langue employée pour mener à bien le récit. Cet ouvrage gagne sur tous les tableaux, tour à tour, il émeut, interroge et procure un plaisir de lecture durable.

À travers le regard d’une multitude de personnages, Gabrielle Tuloup nous invite à réfléchir sur la place de l’abus sexuel dans notre société et plus particulièrement ici dans une cité difficile et au collège où sont scolarisés les bourreaux. Car oui, les violeurs (et leurs complices) sont ici très jeunes, tout le monde pensaient les connaître à commencer par leurs parents et leurs professeurs. Quand la jeune Fatima porte plainte auprès de la Police suite au viol en réunion qu’elle a subi, le placement en garde à vue des accusés avec arrestation au collège, c’est le choc et l’incompréhension. Chacun a son niveau doit accepter et intégrer cette information. Mais face à la réalité sordide, c’est l’heure des remises en question, des questionnements. Comment en est-on arrivé là ? Quelles sont les logiques cachées derrière de tels actes ? Quelle résilience possible pour les principaux protagonistes ? Quels échos et répercussions un tel traumatisme peut-il provoquer sur les proches et moins proches de la victime? Autant de questionnements profonds traités ici avec justesse et mesure. Et ça fait du bien dans ce monde qui ne tourne pas rond, régit par l’immédiateté, le buzz et la sacralisation du Moi égoïste !

La caractérisation des personnages est un modèle du genre, on est bien loin des clichés véhiculés par les médias. On sent bien d’ailleurs que l’auteur est professeur car pour une fois j’ai trouvé très bien rendu le fonctionnement interne d’un établissement scolaire, les rapports hiérarchiques, les règles du Droit scolaire mais aussi les réactions des uns et des autres face à un événement épouvantable. Pour en avoir vécu un du même genre lors de mes premières années en Seine Saint Denis, j’ai trouvé ce livre très justement écrit, avec pudeur sans pour autant écarter ou masquer l’horreur. Du crime, on ne saura pas grand chose, Gabrielle Tuloup s’attarde sur les conséquences psychologiques et factuelles : arrestations, messages internes, enquête policière, retour de garde à vue pour certains, le quotidien des personnages principaux... Comme on change régulièrement de focalisation, pas d’ennui ou de redondance, plutôt une série de pièces de puzzle qui s’assemblent les unes les autres pour mieux explorer l’impact d’un tel acte.

On croise donc nombre de personnages qui chacun réagissent à sa manière : un proviseur passionné qui se pose des questions sur son avenir et l’image de son établissement, une jeune professeur idéaliste qui prend une grande claque et craque, des surveillants incrédules qui peuvent flirter avec les limites morales, certains jeunes solidaires des bourreaux au nom de l’omerta et de la loi du silence, la mère d’un accusé totalement abasourdie et dépassée... autant de destins individuels ou collectifs qui nous permettent d’appréhender une réalité sociale compliquée et un déphasage bien nette avec la réalité et la notion du bien et du mal chez certains. Autant vous dire que bien qu’addictive, cette lecture est rude, prend vraiment à la gorge et écœure même parfois (voire énerve). Je ne peux d’ailleurs m’empêcher de comparer cette expérience au magistral Dans l’enfer des tournantes de Samira Bellil qui m’avait marqué fortement lors de sa lecture (style totalement différent par contre).

Au 2/3 de l’ouvrage, un virage s’opère et complète la trame. Un des personnage revient sur son propre passé et l’on comprend alors mieux ses réactions précédentes. Le lien peu à peu se fait entre les événements et c’est l’occasion de mieux comprendre certains processus psychologiques. Dans cette partie, qui peut surprendre au préalable, le rythme est plus lent, le contenu encore plus intimiste et cette petite touche complète admirablement bien ce qui a précédé. Quand la boucle est bouclée et que l’on a lu l’intégralité, on se rend compte du talent narratif caché derrière ce livre. C’est malin, drôlement bien tourné et surtout sans concessions.

En terme de style, c’est un vrai régal. Simple mais exigeant, des chapitres courts qui s’égrainent rapidement, des émotions qui perlent de toutes les phrases sont autant d’outils au service d’un plaisir de lecture incroyable et une réflexion d’une grande profondeur sur nos vies et notre société bien malade. Une sacrée expérience que je vous conseille très fortement de tenter tout en sachant qu’il faut avoir le cœur bien accroché !

mercredi 8 janvier 2020

"La Triste fin du petit Enfant Huître et autres histoires" de Tim Burton

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L’histoire : Fidèle à son univers d'une inventivité si particulière, mêlant cruauté et tendresse, macabre et poésie, Tim Burton donne le jour à une étonnante famille d'enfants solitaires, étranges et différents, exclus de tous et proches de nous, qui ne tarderont pas à nous horrifier et à nous attendrir, à nous émouvoir et à nous faire rire. Un livre pour les adultes et pour l'enfant qui est en nous.

La critique de Mr K : Lecture spéciale Noël avec cet ouvrage qui n’a que trop tardé à être sorti de ma PAL. Je suis fan de Tim Burton depuis toujours et j’ai été ravi d’accueillir La Triste fin du petit Enfant Huître et autres histoires au sein de ma bibliothèque. Ce fut une très belle expérience de lecture qui mêle mélancolie, poésie et belles illustrations, on passe un moment inoubliable et totalement magique.

23 histoires composent ce recueil à la saveur très particulière. 100% burtoniens, ces récits parfois très courts et en vers, nous emmènent loin, très loin dans l’imagination débordante d’un auteur vraiment atypique. On retrouve sa fascination pour l’enfance et les malheurs qui parfois l’entourent, la noirceur de la destinée humaine et son goût pour une esthétique sombre que ce soit au niveau des illustrations et des textes que Burton a entièrement réalisés lui-même. L’objet est très beau en lui-même, l’édition est bilingue ce qui permet de passer allègrement de la VO à la VF pour un plaisir renouvelé.

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Comme il fallait s’y attendre d’une œuvre de Tim Burton, les histoires sont ici bien souvent cruelles mais toujours poétiques et à fleur de mot. On croise nombre de personnages interlopes, vous savez les fameux marginaux de la vie qu’affectionne tout particulièrement l’auteur. Le petit enfant huître, le garçon à tête de melon, la fille vaudou, l’enfant tâche ne sont que quelques uns des personnages farfelus mais néanmoins touchants qui errent dans ces pages. On retrouve l’inversion des valeurs si chère à son cœur car l’étrange devient normal et le normal devient étrange, provoquant une foule d’émotions contradictoires dans le cœur du lecteur littéralement conquis par un ouvrage qui emporte tout sur son passage.

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Petit bijou macabre à l’humour noir dévastateur, on redécouvre Tim Burton sous un autre support et on plonge dans son univers avec plaisir. On y retrouve sa patte qui nous rappelle aussi bien Les Noces funèbres, Frankenweenie que son superbe court métrage Vincent. La langue délicate, les illustrations aussi glauques que touchantes sont autant de petits diamants bruts qui nous transportent et nous ravissent. Un grand et beau moment de lecture.

Posté par Mr K à 19:14 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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