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L’histoire : Dans une ville d'une ex-république soviétique, à la frontière entre l'Est et l'Ouest de l'Europe, aujourd'hui envahie de touristes, débarque un certain Christophorov. Il arrive de Saint-Petersbourg, se prétend journaliste ou historien et enquête sur un groupe artistique et littéraire des années vingt, "Le Chevalier de Diamant". Ce groupe aurait créé un opéra, La Mort de Pétrone, qui ne donna lieu qu'à une seule représentation : la légende raconte qu'une crise de folie collective aurait frappé le public, se terminant en orgie générale. Peut-être parce qu'on aurait versé dans le champagne des invités de la poudre de cantharide, un puissant aphrodisiaque...

À la suite de ce scandale, le groupe fut dissout et ses membres semblent s'être évanouis sans laisser de traces. Christophorov tente de remonter leur piste, en interrogeant quelques vieux mémorialistes ou collectionneurs, tous ravis de lui prêter main forte. Un peu trop ravis, peut-être ?

À mesure que son enquête avance, Christophorov remarque dans la ville une kyrielle de détails ou de phénomènes qui suscitent une impression d'inquiétante étrangeté. Et les autochtones qui s'intéressent de plus en plus près à ses recherches ne sont pas les moindres de ces étrangetés...

La critique de Mr K : C’est avec impatience que j’attendais le second roman traduit en France de Maria Galina, une auteure russe qui m’avait diablement séduit en 2017 avec L’Organisation, un ouvrage inclassable et hypnotisant à souhait. Ce sont les éditions Agullo qui s’y recollent avec ce livre aussi déroutant et séduisant que le premier, un voyage livresque détonant aux confins de l’étrange, de l’Histoire et du roman policier.

L’action se déroule dans une petite ville de l’Est de l’Europe. On y suit l’enquête très minutieuse et particulièrement tortueuse d’un homme qui cherche des informations à propos d’un mystérieux groupe artistique qui aurait dans un lointain passé effectué une prestation théâtrale au cours de laquelle les spectateurs auraient totalement perdus la tête, cédant à une forme de folie collective peu commune et se livrant à une orgie dantesque ! Sacré postulat de départ, non ? Le héros (mais pouvons-nous réellement le qualifier ainsi ?) veut faire la lumière sur cet événement. Pourquoi ? Il faudra patienter avant d’avoir le fin mot de l’histoire surtout que les investigations avançant, des éléments troublants viennent se joindre à la fête et le comportement des autochtones passe de surprenant à franchement étrange voire inquiétant.

Maria Galina est une auteure qui se mérite. Avec elle, on n’est pas dans le "easy-reading", comprendre qu’il faut s’accrocher tant sa narration est particulière. Comme dans ma précédente lecture, elle a l’art de manipuler l’ellipse, de multiplier les changements de cadre sans prévenir son lecteur au préalable. Les débuts sont donc déroutants, il faut s’accrocher pour se réhabituer à cette écriture si particulière mais tellement fine à la fois. On retrouve ce style si érudit, proche de la pièce d’orfèvrerie qui m’avait tant séduit lors de ma lecture de L’Organisation. Bravo au passage, à la traductrice Raphaëlle Paché pour son immense travail aussi précis qu’indispensable. Je commence à bien la connaître via mes lectures et force est de constater que dans son domaine, c’est une sacrée référence.

Le livre en lui-même s’apparente à un véritable labyrinthe pour le héros comme pour le lecteur. Le développement de la trame principale est très lent, l’auteure se plaisant à distiller les révélations au compte-gouttes, jouant sur notre impatience et sur celle de l’enquêteur. Ce dernier se heurte aux silences, aux non-dits mais aussi aux fausses pistes que lui livrent les habitants du crû qui soufflent le chaud et le froid. Que cachent-ils donc ? Certains feignent l’ignorance et d‘autres le baladent dans tous les sens du terme. Nous ne pouvons donc qu’accompagner cette quête avec des sentiments de malaise et de curiosité mêlés qui captent l’attention et nous font poursuivre une lecture parfois ésotérique dont il est difficile de démêler le vrai du faux. Les références pleuvent, nous plongeant dans une ambiance et un univers à la fois familier et déviant. Moi qui adore l’originalité et les surprises en lecture, j’ai été servi.

Pour autant, Autochtones ne saurait se résumer à cela, il nous réserve aussi des moments plus légers avec des scènes cocasses ou très banales du quotidien. On en apprend plus sur les mœurs de chacun, sur le milieu artistique, les ficelles à l’œuvre dans les affaires des pontes de la ville ou encore sur la cuisine juive traditionnelle (on rit beaucoup à cette occasion). Loin de s’essouffler par ses ajouts à priori secondaires, le récit garde une puissance indéniable tout du long, les pièces s’assemblent petit à petit pour aboutir à une fin magistrale. Une très belle lecture donc qui satisfera les amateurs de littérature russe, d’érudition littéraire et de récits originaux.