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L’histoire : Dans Allegheny River, animaux et humains cohabitent au fil du temps, dans un équilibre précaire, au sein d’une nature ravagée par la main de l’homme. Tour à tour épique et intimiste, c’est un univers de violence et de majesté qui prend vie sous la plume lyrique et puissante de ce jeune écrivain. Ce livre, récompensé par le prix Mary McCarthy, acquiert une dimension universelle, car si le monde qui y est décrit peut nous sembler lointain, une chose est certaine : il s’agit bien du nôtre.

Singulières et puissantes, ces nouvelles, ancrées dans la région des Appalaches, résonnent d’une inquiétante actualité.

La critique de Mr K : Allegheny River de Matthew Neill Null est ma première incursion en 2020 dans la très belle collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel que je pratique désormais depuis un certain temps avec un bonheur de lecture toujours renouvelé. Cet auteur m’avait totalement conquis avec Le Miel du lion, un roman noir au souffle puissant qui lorgnait vers Jack London, un de mes auteurs préférés lors de mes jeunes années lecture. Matthew Neill Null nous revient avec un recueil de huit nouvelles ayant comme fil conducteur les hommes et leur rapport à la nature. Ce fut une lecture express, intense et assez magistrale. Décidément ce jeune auteur est plus que doué !

Huit nouvelles, huit situations différentes se situant dans un décor, un cadre semblable : la Pennsylvanie avec les montagnes, la rivière éponyme, des milieux ruraux isolés où les communautés humaines existantes se retrouvent d’une manière ou d’une autre seules face à l’ordre naturel avec des rapports de force sans compromis où tantôt la nature ou les hommes l’emportent. Ces nouvelles se composent de très beaux passages sur la faune, la flore, les petites splendeurs quotidiennes que la Nature nous offre et des focus sur des humains en proie aux désirs et tiraillements liés à notre espèce.

Un commis voyageur qui démarche une famille de rednecks pour leur vendre une charrue miraculeuse, un chasseur vivant en ermite avec sa femme au fin fond des bois, une nouvelle présentant l’évolution du rapport entre les ours et les hommes dans un comté, un accident de rafting qui rappelle aux hommes la nature indomptable des éléments, une équipe de chercheurs étudiant les poissons qui font une rencontre révélatrice, une histoire d’amour entre un jeune garçon et une internée de force dans une île-hospice en temps d’épidémie, un oncle qui fait une mauvaise blague à ses deux nièces ou encore une partie de chasse qui apprendra bien des chose au protagoniste principal... voila autant de situations éclairantes sur l’humain et ses velléités.

C’est avec un plaisir sans faille que l’on enchaîne ces courts récits qui mêlent les émotions contradictoires et transportent le lecteur au cœur d’une certaine Amérique. Matthew Neill Null n’a pas son pareil pour planter un décor, tout particulièrement quand la Nature y est prégnante. Les descriptions dynamiques fourmillent de détails. On est dans un naturalisme qui touche en plein cœur car accompagné par une poésie de tous les instants (quel beau travail de traduction !). Renouvellement de la narration, des figures de style aériennes et enlevées, une grande beauté s’échappe de ces pages. On s’arrête, le sourire aux lèvres, au bord du remous tumultueux d’une rivière qui réserve bien des surprises, on accompagne la danse gracieuse d’un poisson remontant le courant, on gambade en forêt avec les seigneurs des forêts que sont les ours ou les cerfs, on explore des grottes séculaires regorgeant de merveilles naturelles, ou tout simplement, on s’allonge sous les frondaisons pour écouter le doux bruissement des branches et des feuilles au gré de la brise frémissante.

Mais le tableau est loin d’être idyllique, la lecture s’avère aussi belle qu’âpre avec un sous-texte bien cruel qui nous rappelle la réalité sombre de notre époque mais qui a débuté bien avant (certains des récits se déroulent au XIXème siècle). Dénaturalisation et disparition des milieux naturels, les espèces menacées par la surexploitation humaine et l’artificialisation des lieux, la cruauté des hommes et leur égocentrisme assassin sont autant d’uppercuts assénés par l’auteur avec finesse à son lecteur captif. Je peux vous dire que l’on passe par tous les états et que l’on ne sort pas indemne d’un tel ouvrage. Lumineux et ténébreux, vifs et contemplatifs, les récits composant Allegheny River se complètent à merveille, donnent à voir des trésors de sagesse et imposent une fois de plus la nécessité de conserver notre monde, si beau et si menacé à la fois. Une grande claque littéraire.