dimanche 29 décembre 2019

"Abattoir 5" de Kurt Vonnegut

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L’histoire : Abattoir 5 retrace l’histoire de Billy Pélerin, né à Ilium en 1922. Appelé sous les drapeaux pendant la seconde guerre mondiale, il est capturé par les allemands et fait prisonnier dans un camp à Dresde. Démobilisé en 1945, il devient opticien, passe une petite dépression nerveuse dans un hôpital militaire, puis se marie, a bientôt deux enfants et fait fortune. De retour d’un congrès d’opticien il est victime d’un accident d’avion, tous les passagers périssent sauf lui. Pendant qu’il est à la clinique, sa femme meurt. Il ne reprend pas son activité en sortant de l’hôpital mais va tout droit à New York. Là, il participe à une émission de radio où il révèle avoir été enlevé par une soucoupe volante en 1967 et amené de force sur la planète Tralfamadore. Objet de spectacle, montré nu dans un zoo, les trafalmadoriens le feront s’accoupler avec une terrienne, ancienne actrice de cinéma, elle-même kidnapée, avant de le relâcher. De retour sur terre, il comprend que les années qu’il a passé sur Trafalmadore n’ont été chez lui que quelques secondes. Bien sûr, Billy ayant atteint l’âge de quatre-vingt six ans, tout le monde est persuadé qu’il a définitivement perdu le sens des réalités et que la sénilité avance à grands pas. Mais Billy insiste pour remonter dans le passé et raconter son histoire, notamment sa vie de soldat et, ce faisant, il ne va plus cesser alors d’effectuer des sauts dans le temps, évoluant et vieillissant, ou régressant vers son enfance.

La critique de Mr K : Cela faisait un petit bout de temps qu’Abattoir 5 de Kurt Vonnegut prenait son mal en patience dans ma PAL. Trouvé par hasard lors d’une expédition chinage de plus, j’avais été ravi de le dégoter en seconde main car ce livre a une aura particulière chez de nombreux amis internautes. Il est même considéré comme un classique bien que quasiment inclassable dans son contenu, l’ouvrage se situant à la confluence du récit de guerre et de la SF. C’est lors de ma réorganisation de PAL de cet été que ce dernier s’est rappelé à moi et j’ai franchi le pas quelques semaines plus tard. À la fois désarçonnant et touchant, je n’ai vraiment pas été déçu !

À travers une narration destructurée, l’auteur nous invite à suivre la vie plus que mouvementée de Billy Pélerin, son double fictif. En effet, ce dernier a de nombreux points communs avec l’auteur à commencer par un emprisonnement durant la seconde guerre mondiale et l'expérience traumatisante qui l’accompagne : la captivité puis la destruction injustifiable de la ville de Dresde par les alliés. Survivant de cet événement tragique, devenu simple opticien, enlevé par des extra-terrestres, rescapé d’un crash aérien, il est capable de voyager dans le temps. Le futur de Billy fait déjà partie de son passé et il lui reste à vivre des événements dont il garde déjà le souvenir...

Le lecteur navigue à vue avec d’abord un choix de narration original qui fait mouche. Il ne faut pas longtemps pour se mettre au diapason je vous rassure et l’on passe allégrement par toutes les époques qu’a pu ou va vivre Billy. Les études avortées par l’envoi au front, la captivité, le retour à la vie normale, l’expérience du rapt intersidéral ou encore ses témoignages radiophoniques sont autant de tranches de vies qui ont été comme mixées et réorganisées à la manière du Pulp Fiction de Quentin Tarantino. Il faut cependant un petit temps pour que le stratagème employé prenne tout son sens mais la révélation est vraiment éclatante et la curiosité ne se dément pas tout au long de la lecture pour savoir où tel ou tel paragraphe va nous mener. Très didactique, jamais obscur, l’ouvrage propose vraiment une autre façon de lire sans jamais provoquer l’ennui ou le désintéressement.

Abattoir 5 est aussi pour moi un grand cri contre la connerie humaine et plus particulièrement la guerre et les crimes qui l’accompagnent. Les souvenirs liés à la captivité composent bien la moitié de l’ouvrage et proposent une plongée sans concession sur l’atmosphère et les conditions de vie des prisonniers. C’est très réaliste, volontiers ironique à l’occasion, très intimiste parfois avec des passages d’une puissance évocatrice qui prend à la gorge. Cet amoncellement de souvenirs a été calqué sur les témoignages des survivants qui se révélaient bien souvent parcellaires et discontinus. L’effet est vraiment saisissant et propose un voyage aux confins de l’absurdité pour une guerre sans véritables héros, des sociétés perdues et au final un constat implacable sur l’Homme.

En terme d’écriture, on ne fait pas ici dans la fioriture. Chaque mot et phrase est pesé, sans atermoiements inutiles, on va à l’essentiel et cette apparente naïveté stylistique ne fait que renforcer la force de ce pamphlet antimilitariste à la fois juste et mesuré. Un roman culte qui mérite amplement ce qualificatif, une expérience de lecture différente et vraiment indispensable. À bon entendeur...

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jeudi 26 décembre 2019

"Pars vite et reviens tard" de Fred Vargas

pars viteL’histoire : Ce sont des signes étranges, tracés à la peinture noire sur des portes d'appartements, dans des immeubles situés d'un bout à l'autre de Paris. Une sorte de grand 4 inversé, muni de deux barres sur la branche basse. En dessous, trois lettres : CTL. A première vue, on pourrait croire à l'œuvre d'un tagueur. Le commissaire Adamsberg, lui, y décèle une menace sourde, un relent maléfique. De son côté, Joss Le Guern, le Crieur de la place Edgar-Quinet, se demande qui glisse dans sa boîte à messages d'incompréhensibles annonces accompagnées d'un paiement bien au-dessus du tarif. Un plaisantin ou un cinglé ? Certains textes sont en latin, d'autres semblent copiés dans des ouvrages vieux de plusieurs siècles. Mais tous prédisent le retour d'un fléau venu du fond des âges...

La critique de Mr K : Ça faisait déjà deux ans que je n’avais pas lu Fred Vargas, une auteure que j’aime tout particulièrement et dont je recherche régulièrement les titres qui me manquent dans nos séances de chinage. À part les deux derniers volumes sortis qu’il me reste à trouver, celui-ci est un ancien titre qui m’avait jusque là échappé. Le tort est désormais réparé avec Pars vite et reviens tard que j’ai dégoté par un heureux hasard il y a peu. L’attente avait été longue, je n’ai donc pas attendu longtemps avant de le sortir de ma PAL. À l’instar des précédents opus mettant en avant le commissaire Adamsberg, je l’ai dévoré en un temps record.

Dans ce volume, je reviens en arrière dans la chronologie. En effet, Adamsberg vient d’être nommé à la tête du commissariat où il officie par la suite. Il doit prendre ses marques, à commencer par se rappeler le nom de ses hommes. Bon, il est toujours accompagné de Danglard son second qui ne tourne pour le moment qu’à la bière, il croise pour la première fois les pas d’Estalère et surtout de Violette Rettancourt, une enquêtrice de choc à la langue bien pendue (ma chouchoute). C’est aussi dans ce roman que l’on nous apprend les origines de La Boule, le chat qui par la suite passe son temps à flemmarder sur la photocopieuse des lieux (je suis un inconditionnel). Il y a un côté jubilatoire à retrouver toute cette troupe d’enquêteurs aux caractères bien trempés, très divers mais qui ensemble fonctionnent très bien dans les recherches qu’ils doivent mener. C’est aussi l’époque où Adamsberg et Camille ont encore une relation plus ou moins suivie même si ça finit par se gâter. Le commissaire reste toujours aussi charismatique entre réflexions nébuleuses, petites promenades méditatives et intuitions d’une acuité extraordinaire. Pas de doute, on est bien à la maison !

L’enquête en elle-même commence lentement. Le chiffre 4 peint à la mode ancienne sur des portes, des annonces étranges proclamées en pleine rue et des cadavres qui commencent à s’accumuler et finissent par semer la panique dans tout Paris. On croise d’étranges personnages dans des quartiers populaires qui cachent une Histoire trouble, de celles que les autorités ont étouffées par peur des représailles. L’ombre de la Peste ressurgit dans les esprits car les cadavres ont été noirci au charbon, des puces de rats sont retrouvés sur les lieux des crimes et une menace sourde plane. Comme à son habitude, Vargas prend son temps, détaille ses personnages secondaires, nous donne à voir l’âme à vif de protagonistes à l’apparence simple, basique mais qui au fil du déroulé s’enrichissent et montrent des trajectoires de vie torturées mais toujours crédibles. Impossible de se détacher de son étreinte, de son talent de conteuse emprunt d’amour pour ses personnages et d’un don de la narration somme toute rare.

L’Histoire se mêle donc à la danse étrange que se livrent les personnages avec des révélations fracassantes, des scènes de vie d’une truculence et d’une justesse de tous les instants, un Adamsberg qui a fort à faire avec un assassin retors et une vie personnelle des plus compliquée. L’addiction est immédiate en tout cas, on rentre dans un roman de Vargas comme on s’installe dans un bon fauteuil moelleux, enveloppant. Quel plaisir de lecture, quelle langue exquise à la lecture et au final quel beau moment passé entre ces pages ! Décidément, je ne me lasse pas des aventures d’Adamsberg.

Déjà lus, appréciés et chroniqués du même auteur :
L'Homme à l'envers 
Sous les vents de Neptune
Dans les bois éternels
Un lieu incertain
L'homme aux cercles bleus
Coule la Seine
Sans feu ni lieu
Ceux qui vont mourir te saluent
- L'Armée furieuse
- Temps glaciaires

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lundi 23 décembre 2019

"Le Signe du singe" de Bruno Gauscher

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L’histoire : D’habitude je ne parle pas aux canards. Mais à vrai dire ce n’est pas moi qui ai commencé. C’est le canard – enfin le canard de la bouée en forme de canard, celui qui était près de moi à la plage. Je vous explique. J’étais allongé sur ma serviette, en train de bronzer, j’ai fait un petit somme et quand je me suis réveillé des gens s’étaient installés juste sur ma droite. Il y avait un grand parasol, plusieurs serviettes, des sacs, des pelles et un seau, et là à quelques centimètres de moi la bouée-canard, vous voyez la bouée standard avec sa couleur bien jaune, le bec orange et les deux grands yeux ronds dessinés façon BD, noirs sur fond blanc...

La critique de Mr K : Chronique d’une lecture singulière aujourd’hui avec Le Signe du singe de Bruno Gauscher, un recueil se composant de 41 micro-récits ne dépassant pas chacun les quatre à six pages. Peut-on pour autant parler de nouvelles ? Rien n’est moins sûr tant les écrits proposés ici s’en détachent, bousculent les codes établis et proposent des textes aussi incisifs que nébuleux lorgnant parfois vers les exercices de style chers à Queneau.

Pas de résumé vraiment possible pour vous décrire le contenu des textes, ceux-ci sont très variés et n’ont pas de réel lien entre eux. Sachez simplement que l’on y rencontre à chaque fois un personnage à qui le quotidien réserve quelque chose dans le déroulé de la journée ou une réflexion que l’on peut se faire face à un événement ou une interaction sociale. Oui, je sais, c’est vague mais je ne peux vraiment pas faire mieux. Il est ici question de l’humain dans toute sa complexité et tous les aspects de nos vies sont abordés : amour / haine, vie et mort, jeunesse et vieillesse, routine et moments exceptionnels, et bien d’autres situations sont au rendez-vous dans cet ouvrage bien souvent malicieux où les textes défilent rapidement.

En toute honnêteté, tout n’est pas à garder à mes yeux dans ce recueil, des histoires font mouche (une grande majorité), d’autres m’ont laissé totalement froid. Question de contenu, de thématique abordée aussi, il faut reconnaître par contre que le style est toujours impeccable et la langue se révèle vraiment inventive. On passe d’un ton à un autre en toute liberté et parfois avec fracas, la finesse d‘écriture permet à notre auteur de proposer un large spectre d’émotions et d’expériences humaines avec une économie de mot vraiment poussée à son paroxysme (bon, je vous l’accorde c’est tout de même plus long que des haïkus).

Facile d’accès, l’ouvrage propose finalement une belle réflexion sur nous autres homo sapiens, chacun y trouvera d’ailleurs un peu ce qu’il veut avec quelques textes à l’interprétation libre virant à la métaphysique sur certaines séquences. Un livre vraiment à part, qui ne plaira pas à tout le monde tant sa forme peut désarçonner mais une fois qu’on a pris le pli, il est presque impossible de s’en échapper. Avis aux amateurs !

dimanche 22 décembre 2019

2 X 21 !

Aujourd'hui c'est le jour de Mr K. Il a 21 ans. 2 fois ! La chance hein !? Cette journée a une saveur un peu particulière, déjà parce qu'il fait pour la première fois sa choucroute familiale dont il vient d'avoir la recette et ça c'est un évènement (on rigole pas avec la bouffe chez nous) (oui aujourd'hui c'est quand même lui qui cuisine son repas d'anniversaire, il parait que c'est précieux une choucroute et d'autant plus une première choucroute (cherchez pas !)) mais aussi parce que c'est son dernier anniversaire relativement tranquille.

Et oui, l'année prochaine à la même date, il faudra compter avec un petit gnome qui demandera beaucoup d'attention. Finies les journées tranquillou bilou à ne penser qu'à soi (je sais, je donne vachement envie de faire des enfants (c'est ma spécialité)). Non, ne soyez pas triste pour lui, m'est avis qu'il sera d'autant plus heureux !


(autant prendre des notes dès maintenant !)

Bon anniversaire mon chéri ! Bonne choucroute, bon gâteau et bonne année à venir. Ton cadeau c'était déjà moi (ouais je suis modeste), bientôt tu vas avoir double dose. Chanceux !

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mardi 17 décembre 2019

"Matilda" de Roald Dahl

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L’histoire : A l'âge de cinq ans, Matilda sait lire et a dévoré tous les classiques de la littérature. Pourtant, son existence est loin d'être facile, entre une mère indifférente, abrutie par la télévision et un père d'une franche malhonnêteté. Sans oublier Mlle Legourdin, la directrice de l'école, personnage redoutable qui voue à tous les enfants une haine implacable. Sous la plume acerbe et tendre de Roald Dahl, les événements se précipitent, étranges, terribles, hilarants. Une vision décapante du monde des adultes !

La critique de Mr K : Aaaah Roald Dahl ! C’est toute mon enfance, mes premiers amours livresques et un doux parfum de nostalgie m’envahit quand je repense à lui. Je n’avais jamais lu Matilda par contre, j’ai juste vu l’adaptation ciné de De Vito à l’époque de sa sortie. C’est dans un vide grenier que je suis tombé sur le présent volume et par n’importe lequel : la collection 1000 soleils de chez Gallimard ! J’ai profité d’un gros coup de moins bien pour le sortir de ma PAL et le moins que je puisse dire c’est que j’ai bien fait !

Matilda est un petite fille précoce qui à cinq ans sait déjà lire, écrire et compter. Autodidacte, elle n’a pas eu le choix. En effet, les membres de sa famille sont d’une rare bêtise et ne se préoccupent pas d’elle : une mère obsédée par ses parties de loto et son feuilleton télévisuel, un père bourru, malhonnête et beauf au possible, et un grand frère qui suit la voie toute tracée par leurs parents. Heureusement, Matilda est débrouillarde et dès ses quatre ans, elle commence à fréquenter la bibliothèque du village où elle fait ses premières armes de lectrice. Et puis, c’est le début de l’école et la rencontre magique avec sa maîtresse, la si belle et gentille Mlle Candy. Mais une ombre plane, celle de la terrible directrice qui s’apparente à un véritable ogre qui déteste les enfants et qui aime plus que tout au monde les humilier et les faire souffrir. Matilda a plus d’un tour dans son sac, de nombreux amis et bientôt la guerre est déclarée !

C’est drôle mais dès le premier chapitre, j’ai retrouvé toute la magie de Roald Dahl et en premier lieu sa manière toute particulière de raconter une histoire avec un point de vue distancié, volontiers ironique par moment. Cet homme là ne prend pas nos enfants pour des imbéciles et cela se ressent instantanément. Pas de niaiserie excessive, un humour qui fait mouche et des passages plus flippants qui garantissent un plaisir de lire de tous les instants. D’ailleurs, même les grands se régalent, l’écriture pleine de finesse, le vocabulaire enrichi et les situations dantesques s’alignent avec un bonheur certain.

Les personnages sont toujours aussi bien croqués avec une protagoniste principale craquante à souhait, qui ne prend jamais la grosse tête malgré ses facilités et s’avère d’une malice contagieuse. Cette petite fille a de l’énergie à revendre, une maturité incroyable et un don étrange qui prendra toute son importance par la suite. On aime aussi tout autant l’institutrice bienveillante qui cache un douloureux secret, les amis délurés de Matilda qui affrontent bravement la directrice en chef (cela donne des face-à-face dantesques et rigolos comme tout). Et puis, les méchants sont pas mal non plus avec une famille épouvantable dans tous les sens du terme et une Mlle Legourdin qui porte vraiment bien son nom. Bon, certes, c’est de la littérature jeunesse, tout cela est bien exagéré mais franchement on s’en paie une bonne tranche et l’ensemble se lit d’une traite.

Et puis, il y a un fond sérieux très intéressant avec la place d’une enfant mal-aimée dans sa famille qui touchera les plus sensibles d’entre vous. L’approche pédagogique différenciée pour aider Matilda à progresser et les discussions qu’elle a avec sa maîtresse peuvent être interprétées à différents degrés. Derrière ce qui pourrait s’apparenter à une petite histoire sans relief, se cache un récit profond et source de réflexion pour une jeune pousse en devenir. C’est diablement malin et rudement bien écrit, il serait dommage de ne pas le donner à lire aux jeunes qui vous entourent. Pour ma part, je pense que la future Little K n’y coupera pas !

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dimanche 15 décembre 2019

"Le Monde à l'endroit" de Ron Rash

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L’histoire : Chaparder des plants de cannabis, rien d’extraordinaire pour Travis Shelton. Cette fois, le père Toomey le prend en flagrant délit et le lui fait payer. Le gamin ne se came pas ; il n’a pas mauvais fond, juste envie de tailler la route. Fuyant l’humiliation paternelle et un présent étriqué, il croise celle de Léonard. Ce prof aux leçons décalées pourrait l’aider à remettre son monde à l’endroit.

La chronique de Mr K : Sacrée claque que cette lecture effectuée en un temps record et qui risque de me trotter longtemps dans la tête tant elle m’a fasciné et régalé. Le Monde à l’endroit de Ron Rash nous propose un voyage éprouvant au cœur d’une Amérique profonde, où le destin de chacun paraît implacable et où l’espoir de s’en sortir est parfois bien mince...

Travis est ce que l’on peut appeler un "petit con". Fils d’un agriculteur bien bouseux qui le destine à prendre sa suite, il traîne sa flemme et son refus de l’ordre établi. Avec ses potes, il zone, picole, rêve aux filles et parfois va pêcher des truites dans une rivière voisine. C’est lors d’une expédition de ce type qu’il tombe sur la plantation illégale de cannabis du vieux Toomey. Il voit l’occasion de se faire un max de blé avec peu d’efforts et coupe quelques pieds qu’il revend à Léonard, un ancien prof déchu devenu dealer de dope. L’argent facile est tellement séduisant... Travis retourne plusieurs fois sur les lieux, grisé par sa réussite première. Bien mal lui en prend, il finit par se faire chopper par les Tomey qui vont le marquer à vif pour lui faire passer l’envie de recommencer.

Craignant l’ire paternelle et souhaitant rompre avec son ancienne vie, il emménage chez Léonard devenu pygmalion presque malgré lui, les choses s'étant faites sans vraiment réfléchir, instinctivement, naturellement même. Le temps s’écoule donc entre reconstruction de soi, quête d’un passé local et effroyable longtemps enfoui, amour naissant et peut-être une porte de sortie grâce à l’obtention d’un diplôme pro, lui l’ancien élève de lycée parti avant la fin du cycle. Tout pourrait aller pour le mieux si les anciens démons ne pouvaient pas se réveiller... le dernier acte de ce récit sera jusqu'au-boutiste et d’une logique implacable.

Tout est contraste dans cet ouvrage. Ainsi les rapports humains décrits sont un savant mélange d’humanité pure et de violence larvée qui peut ressurgir au détour du moindre chapitre. Léonard, Travis et Dena forment à leur manière une petite famille dans ce mobilhome planqué au milieu de nulle part. Chacun a fui une réalité difficile et compte sur les autres même si personne ne l’avouera jamais. Il y a de la pudeur, de la douleur et de la joie dans l’évocation de ces destins brisés. On ne peut qu’éprouver de l’empathie pour Léonard injustement viré de son poste d’enseignant et qui par la même occasion perd sa femme et sa petite fille. Dena, une junkie obsédée par sa dose de Quaalude n’est pas mal non plus dans son genre, elle concentre en elle toute la misère faite aux femmes et la douloureuse et lente reconstruction qu’elles peuvent essayer d’entamer. Et puis, il y a Travis en manque de repères (surtout l’image du père qui tour à tour est symbolisée par son géniteur, son bourreau puis Leonard) qui se raccroche à ce qu’il peut et qui tend vers un avenir meilleur malgré les difficultés.

Dur dur cependant d’y parvenir dans un monde sans pitié, où les occasions sont rares de se faire une place au soleil. Et pourtant, petit à petit les choses semblent s’arranger, pas après pas, le jeune reprend confiance en lui, travaille d’arrache pied et touche du doigt quelque chose qui quelques mois auparavant lui paraissait impossible. Cela donne de très belles pages du type roman d’apprentissage, initiatique, même lors des échanges qu’il peut avoir avec Leonard ou encore avec sa petite copine qui l’ouvrent à d’autres horizons. Mais il suffit d’un rien pour que l’être bascule et un petit faux pas peut détruire le plus beau des édifices, et Travis n’est pas au bout de ses peines.

En filigrane, Ron Rash nous parle du poids du passé, de son impact sur le présente et des conséquences parfois importante d’un élément qui ressurgit du lointain. Entre chaque chapitre, on trouve des extraits d’un mystérieux registre tenu par un médecin de campagne durant la Guerre de Sécession. Au début, on se demande bien ce que ça vient faire là mais au fil du déroulé, on se rend compte que la petite histoire rejoint la grande et qu’une vérité va se révéler et bousculer les événements. C’est extrêmement bien mené, très fin et surtout cela n’épargne personne. On est donc bien loin du manichéisme, chacun devra compter ses morts et accepter ce passé encombrant et pourtant fondateur.

Et puis, il y a la superbe évocation des lieux, de la nature avec de très belles pages sur les joies de la pêche en milieu sauvage, du réconfort que procure la nature à une âme esseulée cherchant le calme, la sérénité pour une introspection nécessaire. C’est beau tout simplement, on se laisse bercer par ces moments d’accalmie après et avant la tempête qui peut se lever à n’importe quel moment avec les antagonistes présents dans l’ouvrage. Tout cela est remarquablement servi par la langue très agréable de l’auteur, à la fois fine, élégante et accessible. On se laisse porter par un plaisir de lecture intense, magnifié par une trame prenante et déstabilisante parfois. On referme Le Monde à l'endroit heureux de cette expérience intense et jubilatoire. Une sacrée lecture, je vous avais dit !

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vendredi 13 décembre 2019

"Gare au garou !", anthologie présentée par Barbara Sadoul

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L’histoire : Dans la nuit, quelqu'un crie au loup. A-t-il rêvé ? Ou la pleine lune annonce-t-elle le retour d'une créature de légende ? La métamorphose d'un homme, intégrale ou non, consciente ou pas, provoque toujours un sentiment de fascination et d'horreur... Qui sera le garou : un être nouveau, un personnage funeste ou miraculeux ?

Huit auteurs (de Pétrone à Brad Strickland) nous présentent leur vision du mythe de l'homme-loup et nous font découvrir ses différentes facettes. Et si Claude Seignolle et Suzy McKee Charnas s'attachent à raconter les confessions de la créature, Robert E. Howard nous plonge dans un univers où transformation rime avec abomination.

Mais une question centrale demeure : du bipède ou de l'animal, qui s'avérera le plus enclin à se laisser emporter par ses instincts primitifs ? Car, au final, n'est-il pas plus difficile d'être un homme qu'un loup, comme le suggère Bruce Elliott ?

La critique de Mr K : Avis aux amateurs de grandes créatures poilues amatrices de chair fraîche aujourd’hui avec cette anthologie de Barbara Sadoul Gare au garou !. J’avais déjà lu et apprécié trois volumes de nouvelles fantastiques recueillies par ses soins et j’avais apprécié le mix improbable des époques et des styles. On reprend ici la même recette avec nos amis lycanthropes au cœur de tous les textes. De vieux classiques à des visions plus contemporaines, on balaie ici un vaste panorama de focus différents sur cette créature mythique à la fois repoussoir et fascinante. Après une introduction fort instructive sur l’évolution du mythe et la symbolique qu’on peut y déceler, on rentre vite dans le vif du sujet.

On commence fort avec un extrait du Satyricon de Petrone où il nous raconte la mésaventure d’un jeune homme accompagnant par mégarde un être hybride. Deux pages seulement composent ce texte qui garde une fraîcheur étonnante vu son âge. Qui a dit que les œuvres du premier siècle avant J.-C. étaient poussiéreuses ? On enchaîne d’ailleurs avec un texte moyenâgeux de Marie de France tiré de ses fameux lais. Dans Bisclavret, elle nous livre un récit chevaleresque typique de l’époque où un homme lycanthrope se fait voler son amour par une traîtresse. Mais la bougresse ne perd rien pour attendre ! Cette nouvelle est terrible, efficace, diablement bien écrite et le final vaut son pesant d’or.

Sur l’autre rive d’Eric Steinbeck est déjà plus récent (mi XIXème siècle) et propose le texte le plus poétique du recueil. Un village se trouve près d’un cours d’eau qui semble séparer le monde en deux. Gare à celui ou celle qui serait tenter de le traverser, attirer par de mystérieuses fleurs au charme vénéneux ! Très beau texte entre onirisme et fantastique pur, on aime se laisser balader par un auteur à la langue gracieuse et au charme intemporel. Un beau coup de cœur ! S’ensuit Le Chien de la mort de Robert E. Howard. L’auteur de Conan de barbare se surpasse en proposant un court texte aussi flippant qu’immersif. Un homme poursuit un fugitif dans une forêt sombre mais le danger ne viendra pas forcément d’où il pense. Ambiance crépusculaire, faux-semblants et coups de théâtre qu’on ne voit pas venir son au RDV. J’ai adoré !

Bruce Elliott prend la suite avec Hors de la tanière, un texte terriblement malin où il inverse le phénomène : un loup se réveille dans la peau d‘un humain dans une cage ! Le procédé avait déjà été effectué par Ursula Le Guin par le passé mais ça marche encore. Le texte est très intimiste, on vit littéralement l’expérience à travers les sentiments et perceptions de ce loup totalement désappointé. Le récit bien mené va jusqu’au bout de son concept et l’on ressort vraiment épaté par ce court texte. Le Gâloup de Claude Seignolle n’est pas de la même trempe, j’aime beaucoup l’auteur mais cette chasse au loup-garou m’a semblé pesante et la vingtaine de pages m’a paru bien longue. Je suis un peu déçu étant amateur du monsieur. Mais bon... personne n’est parfait !

Malgré un titre des plus rigolos, Nibard de Suzy Mckee Charnas est sans doute la nouvelle la plus réussie du recueil avec cette histoire de jeune fille harcelée pour cause de poitrine prononcée qui va prendre sa revanche car depuis l’apparition de ses règles, elle change d’apparence à chaque pleine lune ! Un récit frais, une héroïne très attachante et des branleurs qu’on aimerait bien punir sévèrement composent un texte âpre, sec et qui claque ne ménageant personne et explorant en profondeur son protagoniste principal. Pour terminer, Brad Strickland avec Et la Lune brille pleine et lumineuse propose un récit SF bien tenu où il nous présente le dernier loup garou dans un monde où la Nature en net recul a laissé la place à l’artificialisation de la Terre par un Homme qui décidément n’a rien compris. Étonnant et déstabilisant, j’ai aimé cette variation peu commune du mythe.

On passe donc d’excellents moments avec ces différents textes qui ont tous leur particularité et apportent chacun leur pierre à l’édifice. Le mythe du loup-garou a toujours nourri l’imagination et au-delà de la description d’une créature monstrueuse, aux appétits voraces, on peut y voir de temps à autre un miroir, une introspection sur notre nature profonde et sur la difficulté à être humain tout simplement. Le recueil vaut donc le détour pour tous les amateurs de fantastique et à l’occasion de petits frissons bien sentis. L’hiver se prête bien au jeu je pense, laissez-vous tenter !

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mardi 10 décembre 2019

"Récits barbares" de Gérard Manset

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L’histoire : Depuis longtemps déjà, Gérard Manset, le plus mystérieux des chanteurs-compositeurs, fascine et enchante. Comme il l'a pratiqué dans la musique et dans ses épopées lyriques, il offre avec ces Récits barbares des contes maîtrisés où terreur et féerie se répondent et se conjuguent. Edgar Poe, Maeterlinck et les surréalistes ne sont pas loin.

Il est question d'enfants et d'animaux, énigmatiques, propres à susciter de multiples interprétations. Tous ces récits sont autant de perles éclatantes reliées par un fil secret, qui tient à une langue savoureuse, onirique et précise à la fois.

Ils disent que l'enfant est notre double. Celui qui vient nous murmurer à l'oreille l'avenir du monde.

La critique de Mr K : C’est une bien étrange lecture que je vais vous présenter aujourd’hui avec ces Récits barbares de Gérard Manset. Je connais et apprécie beaucoup l’auteur-compositeur notamment pour son magistral album La Mort d’Orion aussi planant que mélancolique. Par contre, c’est la première fois que je le fréquentais en tant qu’écrivain et le voyage, bien que rempli d’embûches, vaut le détour.

Ce recueil se compose de six nouvelles d’environ 30 à 50 pages chacune, la dernière est cependant plus courte et se révèle être une mise en abîme des cinq précédentes. Au cœur de ces contes bien barrés, on retrouve à chaque fois une figure enfantine, une âme plus ou moins innocente qui va éprouver le monde dans sa complexité, sa bizarrerie et parfois sa cruauté. Ces récits mêlent éléments de fantaisie, fantastique pur, onirisme parfois, surréalisme à l’occasion et également même des éléments de récits de terreur. Le mix peut paraître improbable à première vue et cela se confirme durant toute la lecture avec une déstabilisation quasi constante du lecteur qui ne sait pas forcément à quoi se raccrocher... L’adhésion s’est faite pour moi de façon progressive, il a fallu s’accrocher, donner sa chance à certains récits qui m’ont paru de prime abord obscurs. Au final aucun n’est vraiment en deçà des autres même si chacun je pense y trouvera ce qu’il veut et même ce qu’il peut parfois !

Difficile de résumer les contes en eux-mêmes tant les histoires sont différentes de ce que l’on peut lire habituellement, on nage bien souvent en plein délire avec un imaginaire foisonnant et neuf. On rencontre des protagonistes pour le moins insolites voire déconcertants avec notamment une petite fille qui échange son corps avec sa meilleure amie qui s’avère être une biche, un petit garçon qui vient d’être acheté en guise d’animal de compagnie au marché par deux chimpanzés pour leur progéniture ou encore un prince accro aux fleurs et aux femmes qui crée un être hybride des deux passions qui l’animent... Ceci n’est qu’une infime partie du contenu de ce recueil qui réserve nombre de surprises dans le développement de ces intrigues dont on ne se doute jamais de la tournure qu’elles vont prendre.

Il faut en fait bien souvent accepter de se laisser porter, de laisser de côté notre sens commun et de s’ouvrir à une forme d’impressionnisme appliqué à l’écriture-lecture. Récits initiatiques, parfois mystiques, il est beaucoup question de l’enfance, de la candeur mais aussi de la découverte de l’autre. La vie et la mort sont abordées sans tabou dans des scènes qui peuvent à tout moment basculer dans le voyage intérieur mêlant sensations et réflexions intimes. Oui je sais, ça a l’air barré... Et vous savez quoi ? Ça l’est complètement ! Rajoutez dessus une écriture parfois ésotérique qui fera autant appel à votre compréhension qu’à votre ressenti profond et vous obtenez un ouvrage vraiment à part, qui certainement divisera ceux qui oseront le débuter. Une expérience à tenter pour les plus aventureux des lecteurs !

dimanche 8 décembre 2019

"Thésée, Ariane et le Minotaure" d'Évelyne Brisou-Pellen

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L’histoire : Quand il découvre que son père n'est autre qu'Egée, le roi d'Athènes, le jeune Thésée décide de le rejoindre. Menacée par cet intrus, Médée, la nouvelle épouse du roi, tente de l'empoisonner. Il en réchappe par miracle et devient prince d'Athènes. Mais la cité vit des jours difficiles. Tous les neuf ans, elle doit livrer à Minos, le roi de Crête, sept jeunes garçons et sept jeunes filles, destinés à être offerts en pâture au Minotaure qu'il garde enfermé dans un labyrinthe. Le jeune prince décide d'affronter le monstre et se mêle aux otages. Pour accomplir sa périlleuse mission, il se fait une alliée providentielle : Ariane, la propre fille de Minos, tombe éperdument amoureuse de lui...

La critique de Mr K : Retour en enfance rafraîchissant aujourd’hui avec Thésée, Ariane et le Minotaure d’Evelyne Brisou-Pellen. J’ai depuis mon plus jeune âge toujours adoré les récits mythologiques et j’ai eu l’occasion de découvrir cette auteure au collège dans un autre registre. Mes souvenirs concernant l’ouvrage en question sont confus (Le Mystère de la nuit des pierres si je me souviens bien...) mais je me rappelle l’avoir dévoré et avoir gagné mes galons de futur grand lecteur avide de nouvelles sensations. Quelle surprise donc de la retrouver aux manettes de la réécriture d’un mythe aussi connu que celui de Thésée ! Trouvé dans mon casier de prof dans une énième opération séduction d’un éditeur de livres para-scolaires, je dois avouer qu’il n’est pas resté longtemps dans ma PAL. Il ne m’a pas fallu plus de deux heures pour dévorer cet ouvrage qui mêle la trame légendaire et dossier d’étude appliqué aux niveaux 6ème et 5ème. Je m’attarderai ici uniquement sur la partie littéraire.

Evelyne Brisou-Pellen se propose donc de nous raconter en détail l’existence de Thésée depuis ses mystérieuses origines jusqu’à son fameux morceau de bravoure au fin fond du labyrinthe enfoui sous le palais de Minos à Knossos. Très jeune, comme toujours avec les héros antiques, Thésée révèle de belles habiletés physiques, morales et même de commandement (il faut le voir jouer avec ses camarades avec la peau du lion de Némée). Courage et fidélité le caractérisent et au fil de sa croissance, il s’épaissit et gagne en confiance. Vient le temps de la révélation sur le mystère entourant sa naissance : il est fils de roi et par n’importe lequel, Égée, le souverain d’Athènes, rien de moins que la cité grecque la plus puissante de l’époque !

Il part donc pour cette cité pour se révéler à son père, connaît moult péripéties sur le chemin, affronte de multiples adversaires plus retors et extraordinaires les uns que les autres et finit par arriver au palais de son géniteur naturel. C’est le choc pour ce dernier, Thésée doit affronter sa belle-mère Médée (l’archétype de la vieille peau relou soit dit au passage...) et finir par apprendre le triste et dramatique tribut que doit verser la cité au roi Minos de Crête. Athènes doit envoyer douze filles et garçons en sacrifice au minotaure, créature monstrueuse résidant dans une demeure dont nul n’est jamais revenu ! N’écoutant que sa témérité (et sa folie diront certains), Thésée s’impose pour le voyage et va devoir affronter cet être cauchemar tout en conquérant au passage le cœur de la belle Ariane...

La plupart d’entre nous connaissons cette histoire par cœur, il n’y a donc pas de réelle surprise lors de cette lecture quand on est adulte. On se remémore de beaux moments d’anthologie (l’histoire des voiles et le drame qui s’ensuit notamment), et l’on se plait à suivre ce jeune impétueux qui ne doute de rien. Le tour de force de l’auteure réside dans le fait qu’elle réussit à dépoussiérer le mythe sans pour autant le trahir. Thésée est ici fait de chair et de sang, il doute parfois, s’emporte, se prépare le matin, succombe au charme d’Ariane et tout cela en mettant en avant son humanité. Le héros est dont palpable, on pourrait le toucher du doigt et je pense que cet aspect des choses est loin d’être anecdotique, permettant même aux plus jeunes de s’identifier à cet être d’exception qui a tout de même ses propres défauts.

Cette aventure est aussi le prétexte pour donner de belles leçons de vie, sur la nécessaire abnégation dont nous devons tous faire preuve pour réaliser nos rêves, c’est aussi apprendre parfois à renoncer comme dans le dernier chapitre de ce livre finalement bien cruel en premier lieu pour Égée mais aussi Thésée et Ariane. Belle histoire que celle-ci, très bien mise en mots par Evelyne Brisou-Pellen qui conserve une forme classique (surannée diront certains) pour garder l’aspect mythique du récit. En cela, le texte pourra paraître un peu ésotérique aux lecteurs les plus fragiles, heureusement de nombreuses notes de bas de page ont été glissées pour faciliter la compréhension. Le livre se prête aussi très bien à la lecture à voix haute lors d’une soirée de conte et de réflexion.

Très bel ouvrage vraiment que je ne peux que vous conseiller pour appréhender une matière essentielle à la formation de l’individu, à la compréhension de l’humain, de ses désirs et du sens que l’on peut donner à la vie en général.

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mercredi 4 décembre 2019

"L'Expérience" d'Alan Glynn

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L’histoire : Une mémoire inépuisable, des capacités démultipliées, que feriez-vous à la place de Ned Sweeney ?

New York, années 2000. Tout ce que Ray Sweeney, lobbyiste, sait de son grand-père Ned, c’est que ce dernier a mis fin à ses jours en sautant par la fenêtre d’un hôtel de Manhattan. Jusqu’à ce qu’il rencontre Clay Porter, ex-conseiller de Richard Nixon, qui semble avoir bien connu Ned. Et le vieil homme a une autre histoire à raconter : celle d'une drogue mystérieuse développée par la CIA, décuplant l’intelligence de ses utilisateurs.

New York, années 50. Simple employé dans une agence de publicité de Madison Avenue, Ned vit une expérience des plus particulières. Au contact d'une substance étrange, il est comme transporté au-dessus de ses capacités, il pénètre les arcanes de la haute société, rencontre Marlon Brando, Dylan Thomas et Marilyn Monroe, voit son horizon s’élargir de façon littéralement hallucinante. Mais combien de temps peut-il tenir un tel rythme, et à quel prix ?

La critique de Mr K : Belle expérience de lecture dont je vais vous parler aujourd’hui avec L’Expérience d’Alan Glynn sorti récemment aux éditions Sonatine qui décidément ont le don de proposer des ouvrages qui sortent des sentiers battus avec ici une petite merveille de suspens alternant révélations familiales, manipulations politiques et industrielles, et passages délirants au-delà des portes de la perception chères à Huxley. Accrochez-vous ça dépote !

D’un chapitre à l’autre, on alterne deux points de vue. Il y a tout d’abord Ray, un lobbyiste navigant dans les milieux de la politique qui au détour d’une rencontre va voir sa perception du passé familial changer. Son grand-père ne se serait pas suicidé et sa dramatique disparition serait liée à une substance hallucinogène aux effets incroyables. Piqué dans sa curiosité, il mène l’enquête, rencontre d’anciennes relations de son aïeul et va peu à peu toucher du doigt une vérité bien dérangeante.

En parallèle, on suit l’histoire de Ned, le fameux grand-père disparu, publiciste qui suite à une soirée particulièrement chargée se retrouve en possession d’une mystérieuse drogue aux capacités plus qu’épatante : elle permet au sujet de dépasser ses capacités intellectuelles et de devenir en quelque sorte un surhomme. Malheureusement pour lui, l’addiction est rapide et des hommes lui courent après avec des intentions pas des plus claires. C’est le début d’une fuite en avant qui ne peut que se terminer mal et mettre à jour des arrangements que la morale réprouve et qui pourtant régissent la vie politique et publique des États-Unis de l’époque (et encore d’aujourd’hui j’imagine...).

La gestion des deux destins croisés est un modèle du genre, l’un complète l’autre à la manière d’un puzzle que deux joueurs différents complètent à tour de rôle, livrant peu à peu des indices sur la nature des forces en présence qui pourtant avancent masquées. Derrière le drame familial et la quête des origines, l'ouvrage se livre à une dissection sans fard des dysfonctionnements de la démocratie américaine avec les politiques et leurs liens ténus avec certains lobbys, les mensonges d’État pour cacher des réalités peu amènes ou encore des arrangements entre puissants pour gonfler leur chiffre d’affaire. Dissimulation et destruction de preuves, services de polices aux ordres, chantages meurtriers, humiliations et isolements forcés sont autant de ficelles usitées par des forces obscures pour qui une vie humaine a peu de poids face à des intérêts parfois colossaux.

Malheureux pions plongés dans une partie qui les dépassent, les deux personnages principaux sont très touchants et très souvent au bord de la perdition (surtout Ned). Très fouillés, confrontés à leur passé mais aussi à des perspectives futures tour à tour effrayantes ou prometteuses, on nage en pleine paranoïa et délire parfois notamment lors des scènes où les protagonistes sont sous l’influence de la fameuse drogue. Cela donne des moments vertigineux où le génie se dispute à la folie, où les barrières s’effondrent entre l’individu lambda et celui qui pourrait changer la face du monde.

Tout cela est remarquablement mis en scène par une langue ciselée et élégante qui fait mouche, accroche le lecteur et emporte le lecteur dans une Amérique pas si lointaine que ça (on ose imaginer les tractations en cours entre l’administration Trump et certaines puissances financières US). Malgré une tension de tous les instants, un fil directeur qui ne laisse pas de place au doute (on connaît la fin du grand-père dès le départ), on ne peut s’empêcher de tourner les pages, poussé par un sens de la narration d’une rare efficacité et une immersion totale dans un background d’une grande richesse. L'Expérience est typiquement le genre de lecture qui ne prend pas ses lecteurs pour des imbéciles, suscite évasion et réflexion, et au final procure un plaisir de lire exceptionnel. À découvrir absolument !