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L’histoire : Il n'y a pas de détectives privés en Irlande. Les habitants ne le supporteraient pas. Le concept frôle de trop près l'image haïe du mouchard. Jack Taylor le sait. Viré pour avoir écrasé sciemment son poing sur le visage d'un ministre, cet ancien flic a gardé sa veste de fonction et s'est installé dans un pub de Galway. Son bureau donne sur le comptoir. Il est chez lui, règle des broutilles, sirote des cafés noyés au brandy et les oublie à l'aide de Guinness. Il est fragile et dangereux. Une mère qui ne croit pas au suicide de sa fille de seize ans le supplie d'enquêter. "On l'a noyée" sont les mots qu'elle a entendus au téléphone, prononcés par un homme qui savait. De quoi ne plus dormir. Surtout si d'autres gamines ont subi le même sort. Surtout si la police classe tous les dossiers un par un...

La critique de Mr K : Superbe découverte que Delirium tremens de Ken Bruen, premier volume d’une série littéraire mettant en scène Jack Taylor, un ex flic complètement borderline, alcoolique notoire, amateur de formulations chocs et d’ellipses mémorielles. Dans le domaine du polar servi bien noir, cet ouvrage se pose là et malgré un résumé plutôt classique pour ce genre de production, je peux vous dire que j’ai rarement lu quelque chose d’aussi frais et bien frappé pour rester dans la métaphore éthylique...

Jack Taylor est clairement une épave. Devenu détective privé occasionnel après un coup d’éclat malheureux le mettant en cause avec une huile gouvernementale, le voila réduit à traîner ses guêtres de pub en pub, le gazier s’enfilant les verres avec un talent somme toute impressionnant. Il collectionne donc les cuites, les rencontres farfelues, les trous noirs mais aussi les gueules de bois et les réveils difficiles. Son avenir semble derrière lui, il ressasse ses illusions perdues et à l’occasion repense à sa jeunesse.

Mais voila qu’un jour, une femme vient le voir pour lui demander d’enquêter en sous main sur le pseudo suicide de sa fille. Elle en est sûre, les conclusions officielles sont erronées, la p’tite n’a pu commettre l’irréparable. Connaissant bien la maison Poulaga, Jack ne tarde pas à découvrir qu’elle n’est pas la seule victime dans ce cas, que régulièrement des affaires sont classées masquant sans doute une organisation criminelle de grande ampleur. Ne pouvant compter que sur ses moments de lucidité (pas nombreux), des amis tout aussi jetés que lui et un vieux barman à la figure paternelle, le voila parti en croisade contre lui-même et des forces adverses redoutables. Ce ne sera pas de tout repos et l’espoir est bien mince de rétablir une vérité qui pourrait faire du mal à beaucoup de monde...

Autant vous dire de suite, l’enquête en elle-même passe très vite au second plan, l‘essentiel ici est ailleurs, j’en parlerai par la suite. Pour autant, cette quête de vérité n’est pas inintéressante, le suspens est bien mené et même si très vite, on devine où les pas de Jack vont le mener, on est happé par le background et les ficelles cachées à l’œuvre derrière cette série de disparitions dramatiques. Indics, rencontres impromptues, visites de lieux particulièrement glauques sont au menu avec son lot de surprises et de rebondissements parfois complètement loufoques ou dramatiques. Ça tape dur dans ce roman et pas seulement sur le zinc d’un bar, le héros s‘en prend plein la tête et on pourrait presque comparer son enquête à un chemin de croix parsemé d’embûches et dont le principal opposant est lui-même.

Delirium tremens est surtout l’occasion pour le lecteur de découvrir Jack Taylor, un anti-héros particulièrement amoché par la vie. Esprit nébuleux, dépendance poussée à l’alcool, mauvaises fréquentation, vie de patachon, impulsivité sont son quotidien décrit ici avec une économie de mots qui facilite l’empathie pour un personnage plutôt repoussoir au départ mais qui au fil des chapitres livre des parcelles d’humanité qui nous le rendent vite sympathique. Il y a de l’inspecteur Rebus en lui (mon inspecteur favori, je suis un grand fan de Ian Rankin) même si là on est tout de même au bout du bout. Les petits flashback qui nous sont assénés concernant son adolescence puis ces débuts finissent d’enfoncer le clou et offrent un personnage vraiment complexe qui cache ses fêlures derrière l’image de poivrot fini qu’il donne à voir. Certains diront que ce n’est pas original et je ne peux qu’abonder en leur sens mais c’est ici réalisé avec un grand talent et la lecture se révèle très très addictive (un jour de lecture pour ma part et c’était dur de s’interrompre).

Il faut dire que le style est épatant et original. Les chapitres très courts (souvent pas plus de cinq pages) se feuillettent sans forcer à la manière d’un thriller mais avec une forme parfois étrange mêlant citations, mise en page différente (des passages peuvent s’apparenter à de mini listings), punchlines irrésistibles de Jack en roue libre et un hachage du rythme qui accélère le récit et le rend totalement incontrôlable. J’ai adoré et c’est un peu le cœur remué (la fin est terrible !) que l’on referme cet ouvrage en espérant dégoter le suivant au plus vite pour continuer de suivre les traces bouillonnantes d’un personnage principal vraiment à part. Une petite bombe que tous les amateurs du genre se doivent absolument de lire !