Danses du destinL’histoire : J'ai tiré, il est tombé dans le caniveau. Je me souviens du bruit. Sourd. Un sac de terre sur le pavé. Je ne savais même pas qui c'était. Après je lui ai encore donné des coups de pied. La haine. Je ne croyais pas que c'était possible, haïr à ce point. Haïr un inconnu qu'on vient de tuer. Haïr un mort. Je ne sais pas combien de fois il aurait fallu que je le tue pour cesser de le haïr. Mes coups de pied l'ont fait rouler jusqu'au bord du quai. Il est tombé dans le canal entre deux bateaux. Je l'ai vu disparaître dans l'eau noire.

Je tue mon père sans le savoir. Tu veux comprendre pourquoi. Elle, Il devait la tuer. Nous n'en savons pas plus. Vous non plus. Ils se demandent ce qui a bien pu se passer.

La critique de Mr K : Chronique d’un ouvrage différent aujourd’hui, Danses du destin de Michel Vittoz appartient à cette catégorie d’ouvrage qui marquent durablement leur lecteur : une trame basique à portée universelle et une forme narrative éclatée jouant ici sur les pronoms personnels qui amorcent chaque début de chapitre comme une indication du point de vue adopté. La surprise initiale se meut très vite en la découverte d’une construction narrative originale qui porte le récit et lui donne une force insoupçonnée. Suivez le guide !

Sachez tout d’abord que cet ouvrage est la suite d’un livre que Michel Vittoz a publié il y a déjà bien des années. Ne l’ayant pas lu, je partais avec une petite appréhension que la suite de ma lecture a rapidement levé. Rassurez-vous donc, on peut tout a fait lire Danses du destin indépendamment et en retirer la substantifique moelle.

Tout commence par une course poursuite entre un malfrat et un policier qui se termine en drame. Le policier passe l’arme à gauche, le meurtrier s’échappe et se rend compte qu’il a tué sans le savoir son géniteur qu’il croyait mort depuis bien longtemps ! Commence une lente et profonde introspection matinée de références à Oedipe et à la psychanalyse qui y est liée. Tuer le père... En parallèle, nous suivons divers personnages qui de prime abord ne semblent pas reliés à la trame principale : un tueur à gage rend visite à une petite mamie esseulée, le Serpent une huile de la République Française qui agit dans l’ombre des puissants depuis des décennies ou encore un jeune flic plongé dans une enquête tortueuse. Des liens apparaissent, des faisceaux de présomption aussi et au final tout s’emboîte et emporte l’adhésion admirative du lecteur.

Il faut dire que l’auteur s’y entend pour proposer des personnages attachants et complexes. Chacun voit ici ses motivations les plus intimes remonter à la surface et livrées sur un plateau. Il souffle sur ces pages une certaine urgence, une dramaturgie intense qui prend à la gorge. Relations familiales, sociales et politiques sont décortiquées au-delà des apparences et des poncifs. En cela il se dégage une profonde humanité de ce récit dans ce qu’elle a parfois de beau mais souvent aussi de cruel et d’inique. On parcourt ces lignes avec une impression de malaise qui va grandissante, on réfléchit et on ne peut que constater les béances existantes dans certaines vies, tronquées, gâchées ou tout simplement touchées par un fatum annihilant.

La grande Histoire fait son apparition assez rapidement avec notamment l’évocation du passé trouble de certains protagonistes. La Seconde Guerre mondiale avec l’épisode de l’occupation allemande et le fractionnement en deux de la société française entre collabos et résistants est très subtilement évoquée à travers l’évocation du passé des plus âgés des protagonistes. Héros et salauds se côtoient, traversent parfois les barrières de la morale et leurs errances ont des retombées bien des années plus tard. Cela rajoute une profondeur à la trame, nourrit la perception que l’on a des personnages et invite à la révision des horizons d’écriture que l’on avait pu construire auparavant. C’est judicieux et totalement addictif surtout que l’auteur revenant au temps présent se permet entre deux phases de narration pure de distiller quelques messages de bon aloi en total cohérence avec ma perception de la société avec notamment la collusion médias / pouvoir et un message social clinique mais plein de vérité.

Cet ouvrage est donc bien plus qu’un simple roman fait de regret, de haine, de revanche et de règlement de comptes. Servi bien noir, sans réelle lueur d’espoir, il se lit avec une facilité déconcertante. La langue est gouleyante sans être exigeante. Il faut simplement s’adapter à l’organisation déstructurée des chapitres, faire le lien entre pronoms personnels et personnages, prendre patience et laissé le récit venir à soi et même se laisser interpeller par l'auteur qui n'hésite pas dans certains passages à nous interpeller directement ! Une fois les trente premières pages parcourues, on commence à saisir la logique adoptée et l’ensemble fascine. Très difficile à relâcher par la suite, on finit sa lecture heureux et quelque peu ébranlé par la teneur de l’ensemble. C'est typiquement le genre d’ouvrage que j’adore et que je ne saurais que trop vous conseiller.