Lucky man

L’histoire : Un adolescent cherche par tous les moyens à se prouver qu’il est devenu un homme, quitte à mettre en danger son petit frère influençable ; le temps d’une excursion avec le centre aéré, un gamin des quartiers pauvres découvre la réalité des classes sociales ; à l’occasion d’un stage de capoeira, deux frères tentent de renouer et d’oublier la violence de leur passé familial...

La critique de Mr K : Retour sur une lecture marquante aujourd’hui avec le recueil de nouvelles Lucky man de Jamel Brinkley, sorti récemment dans la collection Terres d’Amérique d’Albin Michel. Ce n’est pas encore cette fois-ci que cette belle collection redescendra dans mon estime tant j’ai été emporté par le style singulier d’un auteur au devenir radieux, des textes incisifs et une évocation de la question raciale abordée sans détour et une finesse qui ne se dément jamais.

Neuf nouvelles composent cet ouvrage et aucune ne sort vraiment du lot, toutes se valent et apportent leur pierre à l’édifice que veut ériger l’auteur : parler des afro-américains, leur statut, leurs sentiments, aspirations et barrières mentales. C’est donc à travers une petite foule de personnages dans des moments clef de leurs vies respectives ou dans une routine bien installée que Jamel Brinkley aborde une question plus que sensible depuis bien des décennies et plus encore depuis l’accession au pouvoir suprême de Donald Trump.

Entre autre, on suit deux jeunes blacks qui se rendent à une fête et tentent de séduire deux filles blanches, ce qui n’est pas chose facile quand on sait que les clichés et les appréhensions ont la vie dure, un adolescent et son jeune frère zonent et vont aller assister à un défilé bien particulier quitte à mettre en danger le plus jeune des deux. Dans une autre nouvelle, un jeune garçon issu d'un quartier difficile part en centre aéré dans un quartier bien différent du sien, ce sera l’occasion d’apprentissages qu’il ne soupçonnait pas. Deux frères dans une autre historiette ne sont unis que par la pratique de la capoeira, une rencontre va leur permettre de briser le silence et de révéler des choses sur leur passé commun tumultueux. Ou encore dans une autre nouvelle, sous couvert de nous décrire le quotidien d’un petit bar de quartier, Jamel Brinkley nous révèle une histoire d’amour poignante et les effets néfastes de la solitude. Je ne déflorerai pas les autres récits pour vous garder la surprise tout en sachant que chacun des neuf textes part d’une situation presque banale pour délivrer un message à la portée beaucoup plus universelle.

La réussite principale de ce recueil est sa capacité à proposer un regard neuf sur une question traitée à de multiples reprises. Pas de poncifs accumulés ici mais plutôt l’exploration quasi chirurgicale par moment des âmes qui peuplent cet ouvrage. L’amour, le travail, la famille, les relations entre communautés sont au cœurs des tourments et espoirs abordés dans Lucky man. Qu’ils soient jeunes ou vieux, les personnages noirs sont confrontés ici à des incompréhensions, des soucis purement humains sur lesquels se rajoutent bien souvent les conflits interraciaux qui émeuvent régulièrement le spectateur attentif de la vie américaine que je suis. Par le biais d’une écriture d’une grande finesse, Jamel Brinkley arrive à nous faire partager toutes les pensées et interrogations de personnages dont on arrive à cerner la mentalité et la personnalité en simplement quelques pages. Il faut un don pour écrire une bonne nouvelle, ici on a affaire à un maître en la matière qui conjugue langue concise et caractérisation au cordeau. On ploie très vite face à l’avalanche d’émotions qui surgissent de ces pages et nous prennent en otage. Ce qui est étonnant c’est que malgré des sujets parfois graves, des dysfonctionnements sociétaux mis en lumière, on ressort avec un sourire aux lèvres avec dans sa tête un petit espoir qu’un jour les choses évolueront. C’est sans doute le fruit des dialogues parfois plein de sagesse qui émergent des nouvelles et nourrissent la réflexion du lecteur.

J’ai aimé aussi le fait que toutes ces nouvelles se déroulent à New York, une ville que j’ai pu visiter en solo il y a maintenant pas mal d’année et qui m’avait fasciné par son caractère cosmopolite, culturel mais concentrant aussi la fracture sociale prégnante aux USA (entre le Bronx et Manhattan il y a un monde !). Le livre rend hommage à ces quartiers déshérités où l’on s’entraide comme on peut, où les crispations s’accumulent aussi... La ville en elle-même est un personnage à part entière et même si elle se fait discrète en terme de descriptions pures (l’auteur s’attardant surtout sur les interactions entre protagonistes), on sent sa présence, son poids aussi. Certains s’en échapperont, d’autres y trouvent une forme de rédemption, d’autres encore lui sont enchaînés... Le lien en tout cas est ténu et apporte son lot de détails qui parlent et enrichissent le message et les personnages qui leur sont accolés.

Lucky man est donc une très grande réussite servie par une langue d‘une grand souplesse, évocatrice comme jamais, profondément attachée aux humains qu’elle dépeint et portée par un message fort et éclairant. Titillant l’imagination et suscitant moult questionnements, voila un ouvrage à côté duquel il ne faut pas passer quand on est amateur de short stories à la mode US.