le temps est à l'orage

L’histoire : Je suis de ces personnes que l’on catégorise parce qu’on les craint.

Ex-tireur d’élite qui a renoncé à tuer, Joan n’a plus pour compagnons qu’un chat, un libraire et un vagabond et fait l’apprentissage du métier de jeune père veuf auprès de Laoline, sa toute petite fille. Désormais gardien des Lacs d’Aurinvia, un espace protégé et mystérieux, il apprend à être en symbiose avec une biosphère de plus en plus menacée. Une série d’événements le conduisent à entamer clandestinement un combat inédit où la nature mène la danse.

La critique de Mr K : Chronique d’une lecture pas comme les autres aujourd’hui avec Le Temps est à l’orage de Jérôme Lafargue, tout juste paru chez Quidam éditeur, une maison d’édition qui ne m’a jamais déçu et qui propose des livres engagés, différents et souvent marquants. Cet ouvrage est le premier d’une série à venir consacrée à un personnage atypique dont ce premier volume explore la genèse et le premier combat qu’il livre au service de la nature. Je peux déjà vous dire que j’ai adoré, voici pourquoi.

Joan Hossepount est un jeune père célibataire de 20 ans. Il s‘occupe donc seul de sa petite fille Laoline encore nourrisson. Vivant seul avec elle en compagnie de son chat, il est gardien d’un écosystème protégé : les lacs d’Aurinvia dans le sud-ouest de la France. Il vit une existence simple, en osmose avec les lieux environnants et intégré dans la petite communauté villageoise même si c’est un solitaire. Ayant vécu des traumatismes importants dont la perte de la mère de son enfant et de son meilleur ami lors de son passage dans l’armée, il vit au jour le jour dans une routine rassurante et au plus près de la nature. Cependant l’équilibre précaire qu’il s’est construit pourrait se voir bouleverser par l’irruption d’une menace au sein même des lieux dont il a la garde.

On rentre directement dans ce livre qui en quelques pages réussit le tour de force de fasciner son lecteur par la force de sa langue et le charisme du personnage principal. Alternant les périodes temporelles entre passé lointain, passé proche et présent, ce roman est prétexte à la présentation de Joan. Le combat évoqué précédemment n’occupe finalement qu’une infime partie des 174 pages que compte cet ouvrage, à partir du moment présent, le narrateur revient sur les moments marquant de sa jeune vie à commencer par les années lycée avec la rencontre avec Will, son premier et seul ami qu’il va suivre par la suite en s’engageant dans l’armée. Cela donne de très belles pages sur l’amitié, cette dernière est décrite avec pudeur et profondeur à la fois, touchant en plein cœur le lecteur. Comme pour les autres thématiques abordées dans Le temps est à l’orage, tout coule de source, respire le naturel mais aussi la métaphysique. On rentre au cœur de l’humain dans ce qu’il a de plus sauvage, de plus beau mais aussi de plus complexe. Joan m’a donc conquis, séduit comme jamais, je me suis même reconnu en lui dans certains aspects, ce transfert fait son petit effet.

En sus de ce protagoniste hors du commun à sa manière, il y a l’omniprésence de la nature qui est magnifiée à chaque fois que les mots viennent à sa rencontre dans un style amoureux et mystique à la fois. C’est ma première lecture d’un ouvrage de Jérôme Lafargue mais il semblerait à la lecture des résumés de ses précédents titres que la nature soit au centre de ses préoccupations et de ses ouvrages. Personnages à part entière, la forêt, les lacs, cours d’eau, chants d’oiseaux et le moindre détail d’origine naturelle sont mis en valeur avec simplicité. Il se dégage de l’ensemble une impression étrange, comme si finalement la nature en elle-même intervenait, provoquait les événements ou les prises de décision du personnage principal. En cela, on se situe parfois dans une ambiance onirique où le pouvoir de l’imaginaire emporte tout sur son passage. C’est beau, profond et en même temps très ancré dans notre époque.

Car il y a aussi un aspect engagé dans ce roman avec un héros en prise directe avec le contexte actuel. Dans ce monde instable où clairement le pessimisme est de rigueur entre la destruction à petit feu de notre belle planète et la généralisation de l’ultra-libéralisme individualiste aliénant, la révolte de Joan nous parle, on se reconnaît en lui. À son niveau, par sa façon de faire et de penser, il représente la lutte pour le bien, la conservation des espaces et la protection d’une certaine idée de l’humanité. C’est puissant, ça prend aux tripes et clairement on ne peut rester de marbre. Il y a aussi à l’occasion de quelques flash-back bien placés une réflexion sur la violence pleine de nuance et source de construction du personnage. De manière générale, rien n’est gratuit dans ce livre, tout détail a son importance et trouve son corollaire plus tard, édifiant un court roman d’une grande densité malgré sa brièveté.

On en redemande vraiment notamment à cause de cette écriture si particulière qui mêle allégrement niveaux de langage, syntaxes différenciées et surtout émotions à fleur de mots. On reste régulièrement scotché sur certaines formulations, certaines scènes pourtant communes mais transcendées par l’écriture donnant à voir un monde si proche de nous mais que l’on ne perçoit peut-être pas de la même manière. Je suis encore tout ému à l’évocation de cette lecture qui pour moi marquera cette rentrée littéraire. Avis aux amateurs de littérature différente qui ne se la raconte pas, où le contenu l’emporte sur les apparences et le flon-flon des stars de la rentrée littéraire. Ce roman est une vraie petite bombe dont on ne parlera jamais assez. Foncez-y !