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L’histoire : A Oakland, dans la baie de San Francisco, les Indiens ne vivent pas sur une réserve mais dans un univers façonné par la rue et par la pauvreté, où chacun porte les traces d’une histoire douloureuse. Pourtant, tous les membres de cette communauté disparate tiennent à célébrer la beauté d’une culture que l’Amérique a bien failli engloutir. À l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux.

La critique de Mr K : Superbe lecture aujourd’hui avec Ici n’est plus ici de Tommy Orange tout juste sorti à l’occasion de la rentrée littéraire 2019 dans la très belle collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Décidément, ils ont bons goût avec un roman choral aussi éprouvant qu’émouvant. À travers de multiples personnages, l’auteur remue la littérature US comme jamais entre focus sur la condition indienne, portrait au vitriol des tensions de la société américaine et personnages aux trajectoires brisées en plein vol. Accrochez-vous, ça dépote !

Divisé en quatre parties, ce roman se compose de petits chapitres portant le nom du personnage principal de chacun d’entre eux. Très différents mais ayant pour la plupart des origines indiennes, on apprend à les connaître au fil des courts textes qui leur sont consacrés. Certains reviennent plus souvent que d’autres mais tous apportent leur pierre à l’édifice narratif qui diffère de la norme. Ce n’est pas pour me déplaire, surtout quand on arrive au deux derniers actes qui mettent en exergue les détails, événements et révélations énoncés auparavant. Sous l’aspect un peu foutraque que l’on peut constater au départ, émerge une cohérence et un sens qui explosent littéralement dans les ultimes chapitres.

La montée en tension est constante, on s’attend en effet à un final terrible annoncé d’ailleurs dès la quatrième de couverture. Du coup, le lecteur envisage toutes les possibilités qu’il peut entrevoir au fil de sa lecture. La maîtrise du suspens est redoutable et elle se conjugue avec une empathie profonde pour certaines figures qui ressortent du lot. L’auteur brasse les âges et les situations pour nous proposer un portrait global d’une société malade. Tout n’est pas dramatique, le bonheur perce dans certaines pages mais il est tout de même beaucoup question des affres de la condition humaine avec notamment de très belles pages sur la parentalité, l’addiction, le mal de vivre ou encore des questionnements sur la notion d’identité. Les amérindiens que l’on croise dans cet ouvrage sont essentiellement des citadins qui vivent parmi les blancs et les autres composantes de la société américaine. Pas de réserves ou de grands espaces donc ici mais la ville avec des êtres en proie parfois à la discrimination, qui pour beaucoup ne se sentent pas à leur place ou en décalage. On oscille constamment entre évocations métaphysiques, poétiques et des passages où la rage s’exprime sans que l’on sache si elle sera maîtrisée ou non. L’ensemble se tient et invite le voyageur-lecteur à une expérience très spéciale.

On enchaîne les situation avec un plaisir renouvelé et une facilité de lecture déconcertante. La langue est souple, très accessible et particulièrement efficace pour caractériser personnages et situations avec un nombre de mots restreint mais choisi avec soin. Ainsi, en un court paragraphe, on saisit d’emblée les tensions régnant au sein d’une famille, les appréhensions d’un jeune homme isolé, les aspirations d’une bande de jeunes vauriens... Tommy Orange a véritablement un don d’écriture qu’il conjugue avec une construction narrative millimétrée qui ne ménage pas son lecteur. Au début, il faut savoir se laisser porter, ne pas vouloir en savoir trop tout de suite, l’installation est lente mais nécessaire pour exacerber les points de rupture et livrer un final aussi tétanisant qu’imparable. Quand on sait que c’est un premier roman, on peut se dire qu’on tient là un sacré grand écrivain en devenir !

Et puis, il y a la dimension sociologique et politique dans Ici n'est plus ici. Derrière les mots, les personnages croisés, on a affaire ici à un roman exutoire qui dénonce sans fioriture la violence larvée de la société américaine, le génocide perpétré sur les amérindiens et la longue discrimination qui a suivi pour les survivants. C’est aussi un très beau livre sur la quête de sens que l’on poursuit tous lors de notre existence avec des passages intimistes remarquables qui invitent à la réflexion au gré des profondes émotions et interrogations vécues par les êtres qui peuplent ces pages. Amour, haine, amitié, ambition, rêves et désillusions sont peints avec finesse et bouleversent littéralement le lecteur qui finit sur les genoux et tout tremblotant (mais heureux quand même rassurez-vous !).

Ici n'est plus ici est un vrai petit bijou et pour moi un incontournable de cette rentrée littéraire. Les amateurs de littérature US libératrice et novatrice ne peuvent passer à côté de cette pépite aussi fascinante qu'éprouvante.