samedi 31 août 2019

"Jolis jolis monstres" de Julien Dufresne-Lamy

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L’histoire : Certains disent qu’on est des monstres, des fous à électrocuter. Nous sommes des centaures, des licornes, des chimères à tête de femme. Les plus jolis monstres du monde.

Au début des années sida, James est l’une des plus belles drag-queens de New York. La légende des bals, la reine des cabarets, l’amie fidèle des club kids et des stars underground. Quand trente ans plus tard il devient le mentor de Victor, un jeune père de famille à l’humour corrosif, James comprend que le monde et les mentalités ont changé.

La critique de Mr K : Julien Dufresne-Lamy est un auteur que j’affectionne beaucoup (voir liste des chroniques en fin d’article). Alternant œuvres jeunesse et littérature contemporaine, c’est dans cette deuxième catégorie que s’intègre Jolis jolis monstres, tout juste paru dans le cadre de la rentrée littéraire 2019 et qui invite le lecteur à un voyage livresque aussi étonnant que détonant dans le monde interlope des drag-queens. Accrochez-vous, ça va secouer !

Nous suivons James (aka Lady Prudence) à travers son parcours depuis son Atlanta natale à son installation à New York. Issu d’une famille au patriarche violent, recueilli et aimé par sa tante qui périt de façon subite, voila notre héros plongé dans un monde tout nouveau pour lui : celui de la nuit, des créatures fabuleuses, du strass, de la fête mais aussi parfois du rejet et de la haine. En parallèle, nous suivons la mue de Victor, un jeune père qui se découvre une attirance et un goût pour le travestissement. Ces deux là étaient fait pour se rencontrer !

Mixant à merveille le romanesque avec un aspect quasi documentaire, l’ouvrage fascine et passionne. Ce roman présente tout d’abord deux beaux parcours de personnages, loin des clichés rabattus et très dynamiques. C’est bien simple, on prend très vite fait et cause pour ces deux écorchés de la vie qui se cherchent. Très fin dans son approche psychologique, dans la caractérisation globale, l’auteur nous touche en plein cœur avec ces parcours atypiques qui se sont fait parfois dans la souffrance extrême. Il y a évidemment le besoin d’assumer sa différence dans une Amérique très puritaine, la quête de son identité sexuelle avec son lot de révélations et de déceptions, la vie aussi qui amène avec elle son lot de grandes joies mais aussi de chagrins. Peuplé d’êtres d’exception, de grandes figures de la fête et de la nuit, ce roman nourrit grandement l’imaginaire, casse les codes et recontextualise à merveille le phénomène des drag-queens qui au départ n’est pas forcément quelque chose qui m'intéresse plus que cela...

Mais voila, Julien Dufresne-Lamy est malin et plonge ses deux protagonistes principaux dans des faits qui se sont vraiment déroulés et qui croisent / cohabitent avec des personnes ayant réellement existées. La fiction est alors rattrapée par les faits historiques, les avancées de la cause et la description d’un monde de la nuit haut en couleur où l’on peut croiser des figures connues comme Madonna ou Warhol. Cela donne de merveilleux passages qui retranscrivent avec justesse les soirées drag, le rapport des "filles" entre elles, la quête esthétique et artistique de leurs numéros, les fameux bals où on élit des gagnantes par catégories. Moins enthousiasmant mais tout aussi remarquablement traité, les années SIDA avec un fléau terrible qui s’abat sur les communautés gays et transgenres, le héros voyant nombre de ses connaissances et amis partir trop tôt. J’ai aussi beaucoup apprécié les scènes plus intimistes où les personnages se questionnent, se confient. On a bien souvent le cœur au bord des lèvres car on imagine le calvaire vécu par certains à cause d’un contexte familial rétrograde et une société qui a du mal à accepter les différences. Là encore, on retrouve cette plume sensible capable de caractériser et de décrire des événements et éléments clefs sans tomber dans l’exagération ou l’effet de manche. Tout ici est juste, facilitant l’empathie et la réflexion.

L’accroche est donc immédiate, dès les premiers chapitres on est emporté par ce récit enlevé et passionnant. La langue tout en finesse, le croisement des points de vue et le parcours des personnages tiennent en haleine jusqu’au bout et l’on se nourrit d’un contenu qui porte haut le droit à la différence et à la compréhension de l’autre même s’il est différent. Procurant des sensations multiples et variées (du rire au larme, c’est dire !), dévastateur dans ces effets secondaires, Jolis jolis monstres est un plaisir de lire assez unique. Voila un roman qui marque son lecteur pour longtemps et que je ne peux que vous conseiller.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Boom
- Les Indifférents
- Les Étonnantes aventures du merveilleux minuscule Benjamin Berlin


mercredi 28 août 2019

"Le Terroriste joyeux" de Rui Zink

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L’histoire : Mesdames et messieurs, circulez,
Il n’y a rien à voir
Tout est sous contrôle.

Un dialogue. Deux personnages : un présumé terroriste face au policier qui l’interroge. Le premier est cueilli à la frontière, à sa descente de l’avion, transportant des explosifs. Sa défense : il n’a fait que les transporter pour son cousin, en échange d’un peu d’argent. Les autorités n’avaient qu’à lui demander de remplir préalablement un formulaire ! Le ton est donné.

Au fil de l’interrogatoire, le doute s’installe, un glissement insidieux se produit, les rôles se défont : il n’y a plus un terroriste et un policier, mais simplement deux hommes. Et dans un système qui prône la suspicion, la méfiance et la haine de l’autre, le sort de ces hommes n’est peut-être pas si différent...

La critique de Mr K : Après L’Installation de la peur de Rui Zink qui m’avait fait forte impression à la rentrée littéraire 2016, l’auteur récidive avec la maison d’édition Agullo avec Le Terroriste joyeux, un court ouvrage d’une centaine de pages qui se lit encore une fois d’une traite. À noter qu’une courte nouvelle Le Virus de l’écriture a été adjoint en fin d'ouvrage et complète admirablement les propos du texte éponyme. On retrouve ici les thématiques chères à l’auteur avec un ton grave mais très ironique à la fois : course à la sécurité, le vernis des apparences, le terrorisme et la violence d’État sont au programme d’un ouvrage qui fera date à mes yeux.

Dans un lieu inconnu et durant une époque indéterminée, un présumé terroriste et son interrogateur s’affrontent. Durant l’interrogatoire, le policier cherche à connaître les motivations et raisons profondes qui meuvent l’homme qu’il a en face lui. Très vite, on se rend compte que la partie ne sera pas facile car le dialogue qui s’instaure vire à la farce avec des réponses ubuesques du futur condamné qui mettent à mal les certitudes et l’argumentaire du bourreau. Un glissement s’opère, deux esprits se rencontrent finalement et vont se heurter, se rapprocher et même au bout d’un moment trouver des points communs qui les rapprochent. Derrière ce cas particulier, c’est une belle parabole que l’auteur nous propose.

Au delà de la confrontation de ces deux personnages, c’est un portrait sans concession de notre époque qui est pour l'occasion passée au vitriol. Derrière un cas bien poussé autour de la thématique du terrorisme et de l’ultra-sécurisation de nos sociétés qui a suivi la vague terrible d’attentats de ces dernières années, l’auteur dénonce une forme de méfiance généralisée qui s’est installée, pervertissant les notions de liberté, de droits d’expression et de principes démocratiques. Face à des menaces réelles qu’il faut juguler, les États de droits ne le sont plus que de nom, lois et mesures exceptionnelles ayant pris le pas sur une législation pensée, réfléchie et équilibrée. Le dialogue entre ces deux personnes que tout oppose au départ va mettre le doigt là où ça fait mal, relever en filigrane les faiblesses et les abus des mesures mis en place. D’une grande finesse d’analyse, renvoyant dos à dos les extrémistes de tout bord, c’est une certaine forme d’humanisme qui est mis à mal et Ubu n’est pas loin parfois. La farce est ici tragique, redoutable mais aussi de bon aloi pour dénoncer les abus quels qu’ils soient.

Le deuxième récit nous présente une humanité livré à un virus qui transforme le péquin moyen en écrivain de talent. Derrière cette maladie qui a l’air plutôt positive, chacun devenant finalement un artiste, se pose la question de la lecture et du libre-arbitre mis en danger par ce phénomène hors norme. La résistance doit s’organiser mais qu’il est dur de se battre contre des forces qui nous dépassent, surtout que plus rien ne fonctionne correctement vu que tout le monde écrit (sic). La réflexion est ici très intéressante car à travers le prisme d’un crise sanitaire étrange se révèlent en sous texte les défauts d’une humanité toujours plongée dans le tout tout de suite sans réelle réflexion sur soi. Ce court texte d’une dizaine de lignes est drôlement malin, ingénieux dans son thème et dans sa forme.

L’auteur de L’Installation de la peur nous livre donc ici deux textes fabuleux dans leur genre, très originaux et qui abordent sans détour des aspects essentiels de l’évolution récente de nos sociétés. Très abordable, sans tomber dans la surenchère ou dans la théorie absconse, chacun y trouvera matière à réflexion, à drôlerie parfois et à indignation. Un petit volume fort plaisant à lire et source de réflexion.

lundi 26 août 2019

"Avant que j'oublie" d'Anne Pauly

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L’histoire : Il y a d’un côté le colosse unijambiste et alcoolique, et tout ce qui va avec : violence conjugale, comportement irrationnel, tragi-comédie du quotidien, un "gros déglingo", dit sa fille, un vrai punk avant l’heure. Il y a de l’autre le lecteur autodidacte de spiritualité orientale, à la sensibilité artistique empêchée, déposant chaque soir un tendre baiser sur le portrait pixelisé de feue son épouse ; mon père, dit sa fille, qu’elle seule semble voir sous les apparences du premier. Il y a enfin une maison, à Carrières-sous-Poissy et un monde anciennement rural et ouvrier.

De cette maison, il va bien falloir faire quelque chose à la mort de ce père Janus, colosse fragile à double face. Capharnaüm invraisemblable, caverne d’Ali-Baba, la maison délabrée devient un réseau infini de signes et de souvenirs pour sa fille qui décide de trier méthodiquement ses affaires. Et puis, un jour, comme venue du passé, et parlant d’outre-tombe, une lettre arrive, qui dit toute la vérité sur ce père aimé auquel, malgré la distance sociale, sa fille ressemble tant.

La critique de Mr K : Retour aux éditions Verdier aujourd’hui avec Avant que j’oublie d’Anne Pauly sorti le 22 août dans le cadre de la Rentrée littéraire 2019. Il s’agit d’un premier roman et sans nul doute marquera t-il les esprits de ses lecteurs comme il a pu le faire avec moi, car cette histoire de deuil à faire et de redécouverte de son géniteur par la narratrice frappe juste et fort pendant les 138 pages qui composent un recueil dont on ne fait qu’une bouchée tant il prend aux tripes et nous interroge profondément.

La narratrice (Anne Pauly) a perdu son père et retourne dans le village où il a vécu pour régler ses dernières affaires. Elle y retrouve son frère qui a gardé beaucoup de griefs à l’endroit de ce père alcoolique et violent auquel il n’a jamais pu vraiment pardonner. Il n’en va pas de même pour la narratrice qui est restée proche de son père malgré une relation alambiquée, semée de joies et de conflits. On suit donc Anne à l’hôpital pour y reconnaître le corps de son père, les arrangements à faire pour la cérémonie de départ, le nécessaire tri des affaires à opérer dans la maison du défunt... Au fil du déroulé, la narratrice se livre énormément sur elle-même et surtout sur ce père désormais absent. Les souvenirs remontent et au contact d’objets ou de documents, des vérités vont surgir à la lumière et nuancer le portrait d‘un père tyrannique en un homme plus complexe qu'il n’y paraît. En redécouvrant son père, c’est finalement une part d’elle-même qu’Anne va explorer avec son lot de révélations et de prises de conscience.

Le sujet du livre est donc loin d’être gai et propre à la rigolade mais je vous rassure de suite, loin de nous mettre le moral à zéro, l’ouvrage se lit sans difficultés et avec un plaisir renouvelé. Le contenu s‘apparente vraiment à un rite de passage, à la description en détail et pudique de l’acceptation de la mort d’un proche. Collant au plus près de ses sentiments et réactions, la narratrice raconte son père, ses relations avec lui, ses contradictions et l’on est profondément touché par ce qu’on nous décrit. Homme tu n’es qu’un homme dit la chanson et ce livre est tout cela : une parcelle d’humanité. Mélancolie, tristesse, ressentiment, respect, amour se mêlent sans ménager le lecteur dans un ensemble cohérent, d’une grande finesse dans leur approche, sans pathos ni larmoiement. Bien que court, l’ouvrage est d’une grande densité avec une économie de mot fort louable. Dès ce premier roman, l’auteure est capable de nous immerger totalement et sans espoir de retour dans cette famille qui a dysfonctionné et sur le destin qui attend les enfants du disparu.

Très direct par le style d’écriture qu’elle adopte, la narratrice / auteure ne nous épargne donc rien de l’expérience qu’elle vit. Le deuil en lui-même est décrit avec nuance pendant les cérémonies, étapes de l’enterrement et même après dans les ultimes chapitres de l’ouvrage. Elle en profite pour nous faire croiser des personnages clés qui enrichissent son parcours intime : son frère qui n’a pas gardé les mêmes rapports avec son père, les connaissances de la famille et leur cortège funéraire avec les paroles si difficiles à trouver dans ces moments là, les vieux amis de son père dont une mystérieuse femme qui posséderait peut-être la clef pour comprendre ce père extravagant. Ces personnages accompagnent Anne, provoquent parfois des flashbacks éclairants. C’est surtout quand elle retourne dans la maison de son père qu’elle va faire des découvertes et enfin appréhender tout un pan de la vie du disparu qu’elle ne connaissait finalement pas autant que cela...

Quête des origines et de soi, Avant que j'oublie est une lecture coup de poing comme je les aime et qui augure déjà d’une belle rentrée littéraire 2019 !

jeudi 22 août 2019

"Midsommar" de Ari Aster

Midsommar afficheL'histoire : Dani et Christian sont sur le point de se séparer quand la famille de Dani est touchée par une tragédie. Attristé par le deuil de la jeune femme, Christian ne peut se résoudre à la laisser seule et l’emmène avec lui et ses amis à un festival estival qui n’a lieu qu'une fois tous les 90 ans et se déroule dans un village suédois isolé.
Mais ce qui commence comme des vacances insouciantes dans un pays où le soleil ne se couche pas va vite prendre une tournure beaucoup plus sinistre et inquiétante.

La critique Nelfesque : Voilà un film sur lequel je suis tombée par hasard via les réseaux sociaux (parfois ça a du bon !). Après avoir vu le teaser et pris connaissance du nom du réalisateur, Ari Aster qui avait déjà accouché de l'excellent "Hérédité", j'avais une certitude : il fallait absolument que je vois "Midsommar" ! Et au cinéma bien sûr !

Je ne connaissais pas grand chose sur ce film, si ce n'est qu'il y avait une histoire de grande cérémonie traditionnelle sur fond de secte. Bien m'en a pris car j'ai accueilli l'ensemble d'une façon particulière et ai été surprise de bout en bout. Dès le départ, happée par l'histoire avec un début de film angoissant et extrêmement violent, j'ai immédiatement compris que j'étais en présence d'un long métrage qui faisait la part belle aux émotions. J'ai été littéralement scotchée et émue aux larmes par la force des images. Cela ne s'est pas départi par la suite.

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Visuellement d'une grande beauté, "Midsommar" fait appel à nos sens, notre sensibilité. Dans cette communauté très proche de la nature et toute de blanche vêtue, chaque couleur, chaque fleur est un ravissement. Les plans sont léchés et les sens en éveil. Une grande claque visuelle.

Nous suivons 5 amis en voyage en Suède mais très vite l'accent est mis sur Dani, interprétée par une Florence Pugh bluffante, qui focalise toute l'attention. Dans une grande détresse psychologique (on le serait à moins), elle vit cette expérience entre curiosité et angoisse. Au plus près de ce personnage, on ressent ses tourments, ses douleurs et on la suit avec peur et fascination dans l'acceptation de ceux-ci. "Midsommar" est un film sur le deuil, sur la réalisation de soi, sur le sens de la vie. Même si pour cela, il faut passer ici par la mort, le meurtre et autres déviances qui sont bien éloignés de notre morale. Dani va passer par tous les états, ressentir chaque parcelle de sa peau, chaque minute au grand air et littéralement revivre. Une résurrection dans la douleur. C'est beau, poétique, puissant.

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Loin d'adhérer au chemin présenté ici (je parle ici du fond), force est de constater que le réalisateur nous mène dans des contrées loin de notre petit confort pour au final nous parler de l'existence, de la religion, du sens du sacrifice, de la famille, de l'amour en faisant un pas de côté. Original, "Midsommar" ne ressemble à aucun autre film et la vision du réalisateur et sa façon de l'amener nous bouscule et nous colle longtemps à la peau. Du cinéma comme on aimerait en voir plus souvent !

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La critique de Mr K : 6/6, attention chef d’œuvre ! 2 h 27 qu’on ne voit pas passer pour un film qui clairement rentre dans le cercle très fermé des films de genre que l’on peut ériger au rang de classique au même titre que les récents It follows ou encore Grave. Beau, puissant, complexe et truffé de références et de thématiques abordées, c’est le genre de film dont on ne sort pas intact et sur lequel on réfléchit des heures après le visionnage. C’est bien simple, on me proposerait de retourner le voir aujourd’hui, je le ferai sans hésiter !

Dani ne va pas bien du tout. La jeune femme est en pleine dépression suite à la mort brutale de ses parents et de sa sœur. N’arrivant pas à surmonter son chagrin, aidé à minima par son compagnon qui clairement en a plus qu’assez, elle va cependant se retrouver intégré à son petit groupe de garçons pour un voyage très particulier. Les gars ont décidé de se rendre en Suède pour assister à un événement peu commun, une fête qui a lieu tous les 90 ans célébrant le solstice d’été (Midsommar). Une fois sur place, le groupe se retrouve plonger au sein d'une communauté très refermée mais cependant accueillante mélangeant attitudes et activités new-age voire hippies. Mais derrière la façade, on se doute bien que des vérités sont bien cachées et que la secte ne montre que ce qu’elle veut bien révéler...

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Avec ce film, le réalisateur contribue à donner du cachet aux films de genre, en proposant un véritable film d’auteur qui au-delà de la peur qu’il peut susciter via les sujets abordés propose une véritable analyse des protagonistes. La dépression ainsi est remarquablement traitée à travers le personnage de Dani qui n’arrive pas à surmonter sa peine et va se retrouver embarquée dans une aventure qui la changera à jamais. Dès le départ du métrage, lorsqu’elle apprend une terrible nouvelle, la violence mentale est là et frontale. Avec Nelfe nous avons même essuyé une larme à cette occasion, c’est à l’image du film qui en soi ne fait pas vraiment peur, on ne sursaute pas. Loin des jumpscares sans âme qu’on nous sert et ressert jusqu’à l’ennui profond, le réalisateur réussit ici à distiller le malaise durant les deux heures et quelques de Midsommar. Du coup, le spectateur ne se sent vraiment pas à l’aise et tout peut arriver. Malgré une bande annonce qui annonce la couleur (le teaser est bien plus énigmatique), on est surpris durant tout le métrage.

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Au bout de vingt minutes, le groupe se retrouve donc en Suède dans une sorte de secte qui célèbre le solstice. Inspiré de traditions réelles, l’auteur a brodé autour de cette communauté tout un univers étrange et fascinant. Au départ, tout roule, la communauté est accueillante, bienveillante et proche de la nature. On irait même y faire un tour pour se ressourcer et apprendre sur soi. Cependant, derrière le rêve se cache un culte païen qui n’est pas exempt de sauvagerie et nos héros vont en faire l’amère découverte... enfin, pas tous car certains pourraient y trouver leur compte. Deux d’entre eux notamment sont étudiants en anthropologie et profitent de l’occasion pour construire et essayer de traiter leur thèse de fin d’étude. L’aspect anthropologique est très bien traité avec une approche de la communauté et de son environnement d’une grande finesse. J’ai d’ailleurs retrouvé nombre d’éléments que j’ai pu aborder en cours lors de mes sessions d’Histoire des religions et croyances à la fac. Pas de pathos, ni de raccourcis faciles ici : l’appartenance à la communauté, la foi, les dogmes, le rapport aux autres, le fanatisme sont autant d’aspects traités avec respect, détachement et un savoir faire d’historien tout en rendant l’ensemble ludique et fascinant. Inutile de vous dire que j’ai adoré !

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Au contact de cette secte, les personnages vont évoluer très rapidement. La frontière entre mal et bien se fait plus ténue, les aspirations de chacun ressortent et pour Dani les changements seront impressionnants. Malgré des débuts difficiles, elle va peu à peu prendre conscience de certaines choses et commencer à se rapprocher de personnes qui pourraient bien lui apporter une guérison inespérée. Clairement, le personnage de Dani est hypnotisant, remarquablement interprété par une jeune actrice pleine d’avenir. Elle m’a fait penser au personnage principal du film Grave que nous avions beaucoup aimé lors de sa sortie. Les autres protagonistes sont moins poussés comme Dani est au centre du récit mais ils complètent parfaitement la liste des personnages avec son lot d’aidants et d’obstacles avec des personnalités nuancées et des réactions logiques. L’ensemble prend donc une densité hors norme et propose un spectacle total et d’une grande intelligence.

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Le tout est magnifié par la mise en scène vraiment impeccable. À l’instar de son précédent métrage (Hérédité) et même encore plus, le moindre plan est léché, travaillé et certains sont d’une imagination folle. L’adéquation entre propos, action et sens cachés des scènes est parfaite, nourrissant une trame qui révèle peu à peu ses tenants et ses aboutissants. Le film est donc magnifique, très bien joué, accompagné d’une ambiance sonore aux petits oignons et l’on se prend à réfléchir bien après le visionnage au sens du film, aux destins alambiqués des personnages et à la place donnée à la spiritualité dans nos civilisations. Une sacrée claque pour un très grand moment de cinéma. À ce jour, Midsommar concourt toujours pour la place de film de l’année à mes yeux.

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lundi 19 août 2019

"L'Incal" - intégrale - de Jorodorowsky et Moëbius

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L'histoire : Dans un futur lointain, une autre galaxie ou un autre espace-temps, l'Incal et l'immense pouvoir qu'il confère exacerbent toutes les convoitises. John Difool, minable détective de classe R adepte d'homéoputes et de bon ouisky se retrouve embarqué malgré lui dans cette course à l'Incal. Il aura affaire à des mouettes qui parlent, des extraterrestres idiots, un empire dictatorial ultra violent, des rats de 15 mètres commandés par une déesse nue, une bataille mémorable dans une fourmilière, une secte adepte des trous noirs, et enfin une bataille intersidérale entre le bien et le mal.

La critique de Mr K : Pour ceux qui nous suivent depuis un certain temps, vous savez que je suis friand de SF et d’auteurs que je considère comme des demi-dieux notamment Jodorowsky et Moëbius. Mais voila, malgré tout l’amour que je leur porte, je l’avoue et le confesse, je n’avais jamais lu la série de l’Incal ! Booouuuu, honte à moi ! Le tort est réparé désormais car, il y a déjà quelques temps, j’ai offert à ma douce Nelfe la présente intégrale qu'elle avait déjà lu et adoré il y a quelques années, et ces vacances d’été étaient l’occasion idéale pour plonger dans les aventures rocambolesques de John Difool. Je peux déjà vous dire que je n’ai pas été déçu !

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Modeste détective de classe R, on retrouve John Difool en fâcheuse posture dès la première planche : il est en train de tomber dans le vide et la mort se rapproche à vitesse grand V sous la forme d’un lac d’acide au dessus duquel est construit la ville futuriste où il réside. Le ton est donné donc dès le départ et ça ne va pas s’arranger. Très vite, un mystérieux artefact (le fameux Incal) le choisit pour mener une nébuleuse mission attirant sur lui des convoitises multiples. Traqué, passant son temps à s’enfuir, rencontrant des compagnons pour le moins inattendus, vivant des expériences hallucinantes, John n’est pas au bout de ses peines et son existence banale prend alors une dimension beaucoup plus importante dans la marche du monde, il se pourrait bien qu’il puisse même... sauver l’univers !

Dès le départ, on se prend d’affection pour John, genre de détective un peu raté, vivant d’expédients, d’homéoputes et de cigarettes hallucinatoires entre deux affaires et quelques règlements de compte avec des types des bas fond. Très attachant par son détachement, son inconséquence, son côté has been et son caractère, on aime suivre ses pérégrinations qui bien que sérieuses ne sont pas tristes avec notamment ses réactions parfois ubuesques et complètement à côté de la plaque. Il va peu à peu évoluer (mais un peu seulement...) au contact de l’Incal, prendre conscience de vérités cachées et va même participer à une espèce de prophétie ! Vous l’avez compris, la patte Jodorowsky est à l’œuvre, le scénario classique des débuts vire à partir de la quatrième partie à l’aventure initiatique mâtinée de mysticisme et d’onirisme. Pour avoir assister à une conférence du maître aux Utopiales en 2011, je peux vous dire que ça dépote et que l’on va loin, très loin dans l’exploration mentale des personnages en lien direct avec la déréliction du monde.

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D’une grande densité et cohérence, le monde futuriste qu’on nous propose est de toute beauté, magnifié par les dessins de Moëbius. On explore les villes, mondes et terres désolées, planètes et espaces mentales avec une facilité déconcertante entre étonnement, ravissement et même angoisse. Derrière ces tribulations distrayantes, en filigrane apparaissent des thématiques très contemporaines qui font souci : le recul de la nature face à la technologie et la course à la croissance de l’homme, la mise sous perfusion médiatiques des masses par un pouvoir central corrompu et obsédé par la conservation de ses avantages, la méfiance généralisée envers tout ce qui est différent et la policiarisation de la société ou encore, le recul du spirituel face au matérialisme forcené nourrissant les illusions d’un bonheur factice... Pour beaucoup de thèmes, on sent les auteurs en avance sur leur temps (les prémices de la chute étaient déjà en germe) et la vision proposée est d’une grande justesse et interpelle encore le lecteur en 2019. Quel bonheur de conjuguer à la fois divertissement et réflexion avec en prime des questionnements qui font écho à nos propres interrogations existentielles. Délectable !

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Background très poussé, personnages variés avec chacun une caractérisation profonde, des rebondissements nombreux et souvent surprenants, avec L’Incal on est constamment sur le qui-vive car tout semble pouvoir arriver. Un tout petit bémol, j’avais plus ou moins deviné le rebondissement final mais je dois avouer que Jodorowsky avait livré quelques éléments de sa pensée lors de la conférence à laquelle nous avions assisté. Cela n’a pas gâché mon plaisir entre planches d’une grande beauté, dynamisme des dessins et du scénario, plongée dans une mystique aussi fascinante que délirante et au final, un cycle qu’on oublie pas. J’ai mis le temps pour la découvrir mais Dieu que c’était bon ! On en redemande !


mercredi 14 août 2019

"Le Bal des débris" de Thierry Jonquet

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L’histoire : Coucou, c'est nous qu'on est les vieux !
On croupit dans la cour de l'hospice, avec nos cannes et nos bérets, et nos copines les vieilles ! Les infirmiers sont adorables : ils nous font des niches ! Et pour Noël, comme on a été sages, on aura droit à un bal masqué !
Tout ça c'est bien joli, mais faudrait quand même voir à quitter cet enfer...

La critique de Mr K : Un petit tour auprès de Thierry Jonquet aujourd’hui avec le très court roman Le Bal des débris sorti en 1998. Il traînait dans ma PAL depuis un bout de temps ce qui en soit est un exploit quand on connaît mon amour immodéré pour cet auteur à la langue virtuose, maligne et aux scénarios sans pitié et engagés. Ergothérapeute un temps en hôpital avant de devenir écrivain à plein temps, Jonquet nous convie à lire un polar servi bien noir qui dépote ! Suivez le guide.

Frédo pousse des chariots dans un hôpital spécialisé dans la gériatrie. Payé au lance-pierre, pas des plus motivés par son activité, il traîne son ennui du haut de ses 24 ans. Il vit avec sa compagne, une pasionaria de la CGT dans un petit appartement sans prétention. Le quotidien morose des tâches rébarbatives va changer du tout au tout avec l’hospitalisation d’Alphonse, un monte-en-l’air reconverti en plombier zingueur. Ensemble, ils décident de monter le coup d’une vie. En effet à l’hôpital une vieille dame internée depuis peu fait appel à des agents de sécurité privés pour garder sa chambre H24. Il n’y a pas de fumée sans feu et très vite les deux compères découvrent que la riche veuve possède une parure de diamants fort alléchante... Bien évidemment, rien ne va se passer comme prévu, ce serait trop facile... Et l’on peut compter sur Jonquet pour nous livrer une histoire bien retorse.

En 126 pages, l’auteur réussit le tour de force de nous tenir en haleine sans discontinuer. Après deux brefs chapitres introductifs qui permettent de se familiariser avec les principaux protagonistes, la machine se met en route et rien ne l’arrête jusqu’au dénouement. On est dans un cas d’école avec la trame classique d’une opération qui permettrait aux complices de changer de vie. Découverte de la cible, la rencontre entre les deux hommes qui se rapprochent, l’élaboration du plan, le déroulé qui déraille et finalement un acte final aussi étonnant que déroutant avec sa fin ironique qui m’a personnellement fait jubiler. On ne s’ennuie pas une seconde et l’on retrouve toute la science de Jonquet pour bien mener sa barque, faire interagir les différentes informations distillées au compte-goutte.

La patte littéraire est une fois de plus cruelle et sans concession. Il faut voir la description qu’il fait de l’assistance publique, des conditions de travail éprouvantes des personnels, le manque de considération de certains personnels envers leurs patients, la course au profit au détriment de la solidarité nationale... Le ton est cinglant et personne n’en sort réellement indemne. Bien engagé à gauche, on sent le vécu derrière la plume avec quelques descriptions fort réalistes du milieu hospitalier et son fonctionnement interne. Et puis, il y a les personnages principaux, êtres en déshérence qui souhaitent changer de vie et remettre les pendules à l’heure. Cela donne des portrait touchants qui donnent à voir des destinées parfois brisées ou en stand by. J’ai bien aimé aussi le portrait des pensionnaires de l’hospice qui oscillent entre folie, sénilité et parfois puérilité, avec des vieux de la vieille prêts à faire des conneries pour égayer leur existence. Loin d‘être irrévérencieux envers nos anciens, ce roman offre un regard distancié et ironique qui m’a parlé entre sourire et larme.

Se lisant d’une traite, Le Bal des débris fascine, hypnotise et relâche sa proie après quelques heures de plaisir intense. Très bien écrit car franc et direct dans son style, ne cherchant pas à épater la galerie mais plutôt à embarquer le lecteur dans une histoire à tiroirs, voila un bon polar qui ravira les fans et permettra à ceux qui ne connaissent pas encore Jonquet d’y faire leurs premiers pas avant d’attaquer le sérieux avec Moloch, Mygale ou encore Les Orpailleurs.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Les Orpailleurs
- Le Pauvre nouveau est arrivé !
Moloch
Mémoire en cage
La bête et la belle
La vie de ma mère !
Mygale

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dimanche 11 août 2019

"La Trilogie des joyaux" de David Eddings

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L’histoire : Emouchet, le chevalier pandion, est de retour d'exil, prêt à reprendre sa place de Champion de la reine. Mais sa maîtresse est frappée d'un mal mystérieux et Séphrenia, la vieille sorcière, n'a pu que retarder l'échéance : assise sur son trône, enchâssée dans un bloc de cristal, la jeune reine est mourante ; il faut vite trouver un remède.

Cette histoire se passe dans une terre de royaumes combattants, d'intrigues de cour, de magie noire et de haute aventure. La maladie de la reine est une aubaine pour les ambitieux. Alors, Emouchet part chercher les remèdes en compagnie de Séphrenia et de la petite Flûte aux étranges pouvoirs. Après bien des franches galopades et des téméraires traversées, il ne saurait manquer d'atteindre enfin cet objectif qui se dérobe sans cesse...

Mais les Zemochs, pour la première fois depuis cinq cents ans, sont aux portes de l'Elénie. On murmure qu'Azash, leur dieu aîné, convoite le Bhelliom, la pierre sacrée perdue, qui ferait de lui le maître du monde. Contre une telle menace, que peuvent les coups d'épée ? Allons, les ténèbres rôdent, la reine agonisante est peut-être - à l'insu de tous - l'ultime espoir de la lumière. Et le valeureux Emouchet n'est pas au bout de ses peines.

La critique de Mr K : J’aime tout particulièrement profiter des congés de l’été pour me lire un bon cycle de fantasy. J’ai plus de temps à consacrer à la lecture et quand on dépasse les 1000 pages à suivre, il est bon d’être moins interrompu par les aléas de la vie. La Trilogie des joyaux de David Eddings m’a été envoyé par la copinaute Walpurgis suite à mes avis enjoués sur La Belgariade et La Mallorée, deux cycles qui m’ont hautement séduit lors de ma découverte de cet auteur par la maîtrise des trames proposées, l’écriture accessible et un certain décalage dans un genre trop souvent sclérosé dans un trop plein de sérieux. C’est pour toutes ces raisons qu’il me tardait d’entamer cette lecture qui au final s’est révélée très réjouissante et fortement addictive une fois de plus.

Trois romans composent ce cycle qui ne laisse pas un instant de répit à son lecteur : Le Trône de diamant, Le Chevalier de rubis et La Rose de saphir. Trois beaux volumes qui font la part belle à l’aventure, la magie, les complots, créatures et dieux païens et surtout, des passages récurrents à l’auberge du coin tout au long d’un périple des plus périlleux ! Malgré un nombre de pages impressionnant (quoique inférieur à mes lectures précédentes de cet auteur), l’intérêt ne baisse jamais et franchement, on ne voit pas le temps passer en compagnie Émouchet et de ses compagnons !

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À la manière d’un conte de fée, on trouve au départ de l’histoire une princesse en grand danger. Ehlana, héritière du royaume d’Érenie se retrouve emprisonnée dans une chrysalide de cristal à la suite d’un empoisonnement dont elle a été victime et qui pourrait bien lui être fatal. En fait, ce sortilège la protège momentanément d’une mort certaine mais le temps est compté et c’est à son gardien, Émouchet, de trouver une solution pour sauver la jeune femme. Heureusement, il peut compter sur l’aide de ses proches et amis, de l’ordre des chevaliers Pandion et le soutien plus étrange d’une petite fille aux pouvoirs mystérieux. Il faut dire que les forces contraires qui se dressent devant lui sont importantes : des usurpateurs au trône, un ancien coéquipier devenu renégat, une menace insidieuse venue de l’est et l’arrivée prochaine d’Azash, Dieu ancien très rancunier et colérique pour qui le moindre vice est une vertu. Sacré programme pour nos héros qui vont connaître nombre de mésaventures et obstacles pour le plus grand plaisir du lecteur évidemment !

Au cœur du récit, on trouve la figure tutélaire d’Émouchet qui n’est pas sans rappeler Conan par son caractère bien trempé même s’il fait quand même davantage preuve de finesse (dans une certaine mesure). Champion de la reine, il m’a irrésistiblement fait penser au personnage d’Hawkmoon de Michael Moorcock qui m’avait tant plu lors de ma lecture de l’intégrale qui lui a été consacrée aux éditions Omnibus. Assez froid et investi totalement par sa mission, il m’a fallu du temps pour domestiquer la bête et surtout apprécier ce personnage qui s’avère bien plus nuancé que ce qu’il laisse paraître au départ. Quasiment parfait, des faiblesses sont tout de même bien présentes entre sa colère qu’il maîtrise mal, ses soucis de raisonnements aussi parfois... Cela laisse donc de la place à toute la petite troupe qui l’accompagne dans laquelle on retrouve une magicienne sans âge qui n’a pas sa langue dans sa poche, le meilleur ami bien bourrin mais sympa, l’écuyer fidèle qui a formé aux armes le jeune Émouchet, une série de chevaliers pas piqués des vers et bien d’autres personnages secondaires qui se comptent par dizaines et qu’on aime croiser et recroiser au fil des pérégrinations du groupe principal. En soi, il n’y a rien de vraiment original dans leurs caractérisations, les habitués découvriront bien assez tôt certaines relations cachées ou vérités secrètes. Mais que voulez-vous quand les recettes sont bonnes, il serait dommage de ne pas les refaire surtout que le background est d’une grande richesse.

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Ne se déroulant pas dans le même monde que les cycles de La Belgariade et de La Mallorée, le Cycle des joyaux nous invite à découvrir le continent d’Eosie où plusieurs royaumes se partagent des territoires aussi vastes que variés. Moi qui adore les cartes en début de roman, j’ai été gâté et comme toujours avec Eddings, vous pouvez être sûr que nos héros vont parcourir toutes les terres connues en long, en large et en travers ! On voyage donc beaucoup entre forêts, déserts, montagnes, marais, citadelles hantées (j’adore ce passage !) et autres décors faramineux qui nourrissent l’imagination. C’est bien simple, j’ai lu d’une traite les trois volumes tant j’étais happé par cet univers entier, complexe et cohérent. Comme souvent avec cet auteur, la part réservée aux croyances est importante et plus précisément ici l’opposition entre une Église traditionnelle et des croyances pluri-séculaires qui réactualisent à la mode SF le combat entre religions monothéistes et rites païens des origines. Rien n’échappe au lecteur concernant Eosie car à travers les multiples aventures vécues, nous explorons aussi les sociétés en présence, la sociologie des habitants et leur manières de vivre totalement antagonistes parfois. Vraie réussite à ce niveau là, ce triptyque propose vraiment une immersion totale.

Le rythme du récit est haletant, la tension ne se relâche jamais vraiment sur les personnages principaux et donc sur le lecteur. On a notre part de morceaux de bravoure, de passages à la taverne (yes !) mais aussi de moments plus intimistes très touchants. À plusieurs reprises, on se retrouve tout de même scotché par certains déroulés qui mettent à mal nos certitudes. Et puis, il y a la patte Eddings qui n’hésite pas à saupoudrer l’ensemble d’un humour léger qui décrispe le genre. Comique de situation, dialogues bien barrés et bêtise humaine sont au centre de passages drolatiques qui allègent l’ensemble et lui donnent un supplément d’âme. Loin d‘être des personnages hiératiques qui vivent à la mode péplum des années 60, ceux ci vivent vraiment, ont peur, ont faim, souffrent de la chaleur ou encore des efforts qu’ils fournissent... Cela rajoute une couche de réalisme qui n’est pas pour me déplaire même si ici on croise le fer et la magie et l’on peut rencontrer des trolls et autres monstruosités peu commodes. Pas le temps de s’ennuyer en tout cas !

Très facile à lire sans pour autant tomber dans l’indigence, le style Eddings fait toujours son effet avec des pages qui se tournent toutes seules tant l’addiction est quasi immédiate. Les amateurs de fantasy se doivent de se pencher sur cet auteur atypique dans le genre (bien aidé par sa femme dans la conception de certains personnages notamment) et il mérite vraiment qu’on lui donne sa chance. Pour ma part, je n’en ai pas fini avec lui, Émouchet revient dans une nouvelle trilogie, il va falloir que je me la dégote pour l’été prochain!

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- La Belgariade
- La Mallorée

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mercredi 7 août 2019

"Un capitaine de quinze ans" de Jules Verne

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L'histoire : Le Pilgrim vogue vers l'Amérique. Dick Sand, jeune homme de quinze ans, y côtoie quelques passagers pittoresques : Mrs. Weldon, le cousin Bénédict, et quelques Noirs américains. Par un concours de circonstances des plus mystérieux, l'équipage disparaît. Dick se retrouve aux commandes. Alors qu'il croit mener l'embarcation à bon port, le "capitaine de quinze ans" et ses compagnons se retrouvent en Afrique. Parmi les esclavagistes...

La critique de Mr K : Retour sur une lecture estivale passionnante avec Un capitaine de 15 ans de Jules Verne, un auteur vraiment à part pour moi car il a été le déclencheur de beaucoup de choses en lecture, à commencer par aiguiser un goût prononcé pour les romans d’aventures. En fait, je ne me suis jamais vraiment remis du choc de ma lecture de 20 000 lieues sous les mers qui juste avant la Trilogie de l’anneau de Tolkien m’a emporté loin, très loin dans les territoires indéfrichables de l’imagination... Mais trêve de bavardages, parlons donc de ce roman datant de 1878 et qui n’a presque pas pris de rides !

Sur le baleinier Pilgrim, on trouve du beau monde ! À commencer par Miss Weldon, la femme du patron-armateur qui embarque pour San Francisco avec son jeune fils et un cousin éloigné plutôt perché et amateur d’insectes. Sinon, le navire possède un équipage composé de cinq matelots et d’un capitaine expérimenté. S’y trouve aussi le jeune Dick Sand, novice de quinze ans recueilli par Weldon dans une maison pour orphelin. La traversée débute sans encombres jusqu’à ce qu’un événement banal bouscule cet équilibre. Suite à une chasse à la baleine impromptue et mal pensée, tout l’équipage passe l’arme à gauche et le jeune Dick se retrouve au poste de capitaine à seulement 15 ans ! C’est alors le début d’une grande aventure semée d’embûches autant sur mer que sur terre avec un nombre conséquent de péripéties qui vont mettre à mal les certitudes de tous et révéler les caractères de chacun.

Fort de mes expériences passées avec le maître du roman d’aventure, l’addiction est venue de suite, un peu comme un retour à la maison après une longue absence. On retrouve le charme si particulier de Jules Verne au style inimitable, parfois pointilleux et surtout terriblement évocateur. On est là encore pas très loin du récit scientifique par moment avec des descriptions hyper-réalistes de la vie à bord d’un navire du XIXème siècle par exemple avec les tâches quotidiennes à réaliser, les rapports d’autorité, les techniques de navigation ou tout simplement les changements de teinte de l’eau au fil d’une journée... Pour un peu, on sentirait presque le vent du large dans nos cheveux ! J’ai aussi aimé les longues descriptions de la jungle où finissent par s’échouer les voyageurs du Pilgrim (faune et flore peuplent ces pages de manière fort crédible, le ravissement se dispute aux peurs ancestrales les plus prégnantes) et quelques passages sur l’entomologie (étude des insectes) sont assez stupéfiantes dans leur genre, enthousiasmant le lecteur épris de connaissances et de dépaysement. Roman naturaliste par excellence lors de ces descriptions, le charme de l’auteur opère toujours autant, emmenant avec lui son lecteur captif d’horizons lointains rêvés et un style impeccable à la recherche esthétique constante.

L’aventure s’écrit avec un grand A ici avec des personnages très attachants même s’il faut bien avouer qu’ils s’avèrent caricaturaux. Pas de réelle surprise donc pour le lecteur qui se laisse tout de même emporter sans difficultés dans ces mésaventures en pagaille. Les héros sont proches de la perfection, ont une dévotion sans borne envers leurs proches et amis et les bad guys sont d’horribles personnes dépourvues de la moindre once de morale. Malgré cela, on se prend au jeu grâce notamment à la maîtrise de la caractérisation et le sens du récit de Jules Verne avec des oppositions fortes et un voyage à nul autre pareil. La grosse différence par rapport à mes autres lectures de Verne réside dans son aspect engagé contre la traite négrière. Le sujet apparaît fortement et donne lieu à de nombreux développements. Plus cru et dur que d’habitude, Verne ne lésine pas pour dénoncer ce commerce inhumain qui avait encore cours lors de l’écriture de l’ouvrage dans certaines colonies espagnoles et portugaises. Vous trouverez dans ce roman pour la quasi première fois en littérature française des personnages noirs de premier plan menant certaines hautes actions. Rien que pour cela, ce livre sort du lot et donne encore plus à admirer la personnalité de l’auteur.

Lu en Auvergne en juillet au cœur d’un écrin de nature époustouflant, je n’ai fait qu’une bouchée de ce roman trépidant et d’une grande force en terme de message véhiculé. Plaisir de lecture optimum, un auteur au sommet de sa forme pour un morceau de choix en terme de littérature engagée, je ne saurais que trop le conseiller à tous les amoureux d’évasion, d’aventure et de roman du XIXème siècle.

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dimanche 4 août 2019

"Le Bleu est une couleur chaude" de Julie Maroh

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L'histoire : Emma, une jeune femme, se rend chez les parents de son amie Clémentine. Ils l’attendent pour manger et elle doit aussi récupérer des affaires que lui laisse Clémentine, selon ses dernières volontés. En effet, Clémentine vient de décéder à l‘hôpital, des suites d’un problème cardiaque. Emma, sa petite amie, se remémore les dernières lignes écrites par Clémentine avant de mourir. Son amour si grand et si pur, elle ne cesse de lui répéter que c’était la plus belle chose de sa vie. Emma retrouve son journal intime dans la chambre et commence à le lire. Elle y raconte son quotidien, depuis l’époque du lycée. Emma découvre alors sa sensibilité et ses états d’âme d’adolescents, comme jamais elle n’aurait pu le découvrir. Sa première rencontre avec un étudiant du nom de Thomas. En l’attendant dans la rue, Clémentine croise un couple de lesbiennes, dont l’une des jeunes filles la regarde d’un regard bleu azur. Clémentine fait cette nuit là un rêve étrange : elle imagine la jeune fille croisée dans l’après-midi qui la rejoint dans son lit. Au matin, elle se sent très perturbée d’avoir fait ce rêve étrange. Elle retrouve ses amis au lycée qui lui demande comment c’est passé son rendez-vous avec Thomas. Paniquée de son rêve, elle décide de passer à l’action avec lui

La critique de Mr K : Quelle claque mes amis, quelle claque ! Je n’avais pas entendu parlé de cette œuvre avant le retentissement de la sortie de son adaptation cinématographique, que je ne n’ai pas vu d’ailleurs (mais Nelfe oui). Ce n’est pas plus mal, j’ai pu ainsi aborder Le Bleu est une couleur chaude de Julie Maroh sans idées préconçues. Lue d’une traite avec un plaisir renouvelé mêlé d’intensité dramatique, cette romance m’a touché en plein cœur et restera longtemps gravée dans ma mémoire.

Histoire d’amour et histoire de quête de la maturité, cet ouvrage voit la jeune Clémentine s’interroger sur son identité. Ses années lycée se déroulent au départ dans une certaine insouciance, elle suit les cours avec toute une bande d’amis avec qui elle semble tout partager. Mais lors d’un premier flirt sérieux avec un garçon, elle se rend compte qu’elle n’est pas comme tout le monde ou du moins qu'elle est éloignée des schémas préétablis. S’ensuit un long périple intérieur qui la voit prendre peur, s’interroger sur ses penchants et finalement rencontrer Emma, celle qui va devenir la femme de sa vie. Entre tourments intérieurs et incompréhensions des gens qui l’entourent, on suit l’éclosion de Clémentine et sa révélation à soi-même.

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Cette histoire est très réussie car d’abord elle colle au plus près de ses personnages. Comme tirée des carnets intimes de la jeune femme qu’elle lègue à sa compagne, elle nous raconte son histoire sur un ton très intimiste, qui ne cache rien de l’évolution de sa vie et de sa manière de voir. Sans chichi, avec lucidité, Clémentine se livre entièrement et cela donne une lecture à la fois passionnante et très émouvante. Les affres de l’adolescence, la nécessaire confrontation avec l’autorité parentale, les changements physiologiques et psychologiques de cet âge difficile, les premiers émois et la découverte de l’Amour sont autant de sujets traités avec finesse et légèreté à la fois. On se prend d’affection immédiatement pour les deux protagonistes principaux, êtres humains esseulés à leur manière qui vont se croiser, se rencontrer et s’aimer avec une puissance sans borne. C’est beau, simple, naturel et vraiment touchant au possible. Moi qui ait un esprit fleur bleue à mes heures perdues, j’étais liquide à la fin de ma lecture.

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C’est aussi une belle ode au droit à la différence, au droit d’aimer avant tout sans se soucier des conventions et du qu'en dira-t-on. Dans ce domaine, l’héroïne connaîtra bien des épreuves à commencer dans le cercle des amis et même de sa famille proche. Cela donne lieu à des passages assez difficiles qui donnent à voir la partie la plus sombre des hommes et leur incommensurable bêtise parfois (mention spéciale pour le paternel). Malgré cela il faut avancer et Clémentine va y arriver grâce à Emma évidemment mais aussi Valentin son meilleur ami qui vit plus ou moins la même chose. Il faut par contre à l’occasion se cacher, dissimuler ses penchants et rabrouer ses velléités face à des attitudes ou des paroles blessantes. Sans tomber dans la victimisation ou le pathos, cette BD donne à voir le quotidien souvent difficile d’un jeune qui doit accepter, assumer et vivre son homosexualité. Le regard est ici acéré, sensible et d’une profonde humanité.

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Pour accompagner le message et l’histoire, les traits et dessins sont parfaits : l’émotion est palpable sur tous les visages, la quasi absence de couleurs renforce la puissance du message et certaines planches sont à tomber par terre. Voila une œuvre essentielle, à faire découvrir pour vivre une très belle expérience faite d’émotions vraies, et faire reculer les esprits étroits que l’on voit beaucoup trop ces temps-ci. Un must-read unique !

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jeudi 1 août 2019

"Le Sphinx" de Graham Masterton

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L’histoire : Au cours d'un cocktail, Gene Keller, jeune politicien ambitieux, fait la connaissance de Lorie Semple, une jeune femme d'origine égyptienne. Il tente de la revoir, mais elle le fuit. En essayant malgré tout de s'introduire chez les Semple, Gene est victime d'une agression. Soigné par la mère de Lorie, une femme aussi belle et mystérieuse que sa fille, il apprend qu'elles descendent d'une ancienne tribu qui vénérait Bast, le Dieu-lion.

Après bien des réticences et des propos étranges, Lorie fini par accepter d'épouser Gene. Mais les incidents troublants se multiplient. Outre sa prédilection pour la viande crue, la jeune femme, une nuit, sort de la propriété. Quand elle revient au petit matin, elle est entièrement nue et couverte de sang...

La critique de Mr K : Petit plaisir coupable estival aujourd’hui avec Le Sphinx de Graham Masterton, ouvrage de la collection Terreur des éditions Pocket qui me rappelle allégrement mes jeunes années lectures. Lire cet auteur est toujours synonyme de divertissement et même si sa bibliographie peut s’avérer inégale, on se plaît à doucement frissonner au fil des récits échevelés qu’il nous livre. Beauté fatale, vieilles traditions ésotériques et héros imbu de lui-même sont au programme d’un ouvrage qui ne m’a résisté qu’un après-midi !

Des yeux verts perçants en Diable, des courbes plus que généreuses à se faire damner un Saint, elle a du charme Lorie Semple ! C’est bien simple, à un cocktail de haut vol, Gene Keiller ne voit qu’elle et le voila ensorcelé. Ce jeune affairiste de la politique brave les refus de la belle, et la relance sans cesse tant il est instantanément tombé fou amoureux. Il est tellement pris par la passion qu’un soir, il tente le tout pour le tout et pénètre dans la demeure familiale par effraction et finit assommé ! À son réveil, sa future belle-mère lui apprend qu’elle lui donne sa bénédiction et voila bientôt l’heureux homme marié. Mais voila, les apparences se révèlent une fois de plus trompeuses et très vite Gene tombe de Charybde en Sylla à base de révélations successives mêlant meurtres sanglants et vieille lignée égyptienne qui tente de survivre coûte que coûte.

Comme dans ma lecture précédente de Masterton (Le Djinn), le héros m’a laissé de marbre. Finalement assez suffisant malgré les airs qu’il se donne, limite misogyne envers sa secrétaire (un amour de jeunesse dont il aime entretenir volontairement ou non les braises à l’occasion), possédant globalement une perception vieux jeu de la femme et des apparences, on prend assez vite plaisir à le voir essuyer ses premiers déboires. Dévoré par le désir, puis la culpabilité, il embarque dans une histoire d’amour dont il ne soupçonnait pas la part d’ombre ! Frustré, perdu et en quête de repères, il mange ses doigts à de nombreuses reprises... En face, la personnalité de la jeune femme évolue fortement et celle qui pouvait s’apparenter au départ à une proie facile cache un lourd secret qui va faire basculer le récit vers un fantastique aussi insidieux qu’efficace. Ok, les personnages sont un peu caricaturaux, on retrouve des recettes déjà éprouvées mais la mayonnaise prend bien et le mix entre le monde politique et vieille croyances surgit des âges anciens fonctionne bien. Et puis, c’est bien connu, c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes.

Le genre est maîtrisé une fois de plus par Masterton qui distille le suspens avec subtilité. Certes les vieux de la vieille vont percer bien des mystères avant leur divulgation officielle mais la gradation de la tension est là, le présent réaliste bascule à l’improviste vers un ésotérisme oriental aussi létal que séduisant et l’on se plaît à se demander jusqu’où l’auteur va aller. Le bât blesse quelque peu avec une fin que je qualifierai finalement d’heureuse (à modérer cependant), personnellement j’aurai été plus loin dans l’horreur et le pessimisme, vu les forces en jeu dans ce roman, ça aurait été plus logique... Reste un récit rythmé, bien mené qui à défaut de réellement surprendre se révèle plaisant et efficace. Une bonne série B que les amateurs apprécieront comme une chouette petite confiserie !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
Le Portrait du mal
Magie des neiges
Apparition
La Cinquième sorcière
- Le Jour J du jugement
- Le Trône de Satan
- Le Djinn

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