51OnzD-A7BL

L’histoire : Cadre dans une papeterie depuis vingt ans, Burke Devore, la quarantaine, est un père de famille heureux. Mais un jour, il est licencié, atteint de plein fouet par la vague de compressions et de restructurations qui touche l'Amérique des années 1990.

Cet employé modèle voit alors sa vie basculer.

Bien décidé à retrouver son bonheur perdu, il est prêt à tout... même au pire.

La critique de Mr K : Trouvé dans mon casier de prof l’année dernière, Le Couperet de Donald Westlake fait partie de la collection Étonnants classiques de chez Garnier Flammarion. Roman à la noirceur profonde, c’est à travers la destinée d’un homme acculé au chômage et qui perd définitivement pied avec tout sens moral que l’auteur égratigne sérieusement nos sociétés capitalistes modernes qui épuisent à la fois la planète et les hommes. Attention, voyage livresque éprouvant !

Cadre supérieur dans une grande entreprise de papeterie, Burke Devore est licencié à la suite de la restructuration de son entreprise qui "déménage" au Canada. Salarié investi et aimant son travail, le monde s’écroule sous ses pieds et malgré l’amour de sa femme et de ses enfants, il sombre. Deux ans de chômage déjà, de multiples entretiens qui n’aboutissent pas et des idées noires plein la tête, le voila qui fourbit un plan diabolique : éliminer systématiquement ses concurrents potentiels pour pouvoir décrocher un poste. Passé le premier meurtre, tout paraît possible mais gare à l’engrenage ! Difficile de s’arrêter quand on a commencé, surtout que l’emploi promis tarde à venir...

L’ouvrage est avant tout un très fin portrait d’un homme broyé par le système. Comme beaucoup aux États-Unis, c’est un patriarche. C’est lui qui fait bouillir la marmite, il ne souhaite pas que sa femme travaille, il préfère qu’elle garde les enfants et s’occupe du foyer. Ce n’est pas pour autant un gros macho, il aime sa femme, la respecte et c’est réciproque : nous avons affaire à un mariage heureux. Sa prédominance de mâle lui échappe en même temps que son emploi et la chute est rude. L’inactivité de Burke lui tape sur le système et peu à peu il s’éloigne de ses proches, commençant à roder autour des maisons de certains concurrents. Le mariage tombe en déliquescence et il est très intéressant de suivre cette évolution décrite avec finesse et beaucoup d’humanité. Nous ne sommes jamais à l’abri des aléas de la vie et même si ici on parle de meurtres en série, la relation de couple est très réaliste et donne à réfléchir sur l’image que l’on donne à sa moitié, à la nécessaire attention et considération que l’on doit lui offrir chaque jour de notre vie pour maintenir une certaine idée du bonheur.

Et puis, il y a le basculement dans la folie. Raconté à la première personne, ce voyage intérieur est saisissant. Un peu à la manière d’un American psycho de Bret Easton Ellis, le héros se répète, se révèle maniaque dans la description de ses trajets, le ton est lancinant et très noir. Espionnant ses futures victimes, il se transforme en voyeur sans foi ni loi. Pour lui, il fait le mal mais pour une cause juste : la sienne et celle de sa famille qu’il doit nourrir. D’où un avis très mitigé sur cet homme à la fois immoral mais aussi victime d’un système inique qui pousse au désespoir le péquin moyen quand le ciel lui tombe sur la tête. Faisant froid dans le dos, le récit à sa manière est assez jubilatoire et se révèle être une charge d’une grande force contre les abus du modèle ultra-libéral : la mise au rebut des personnes non productives, leur aliénation de la société, la course au profit qui annihile la moindre parcelle d’humanité chez certains patrons et actionnaires, le pouvoir complice qui broie ses propres citoyens et enfin le désespoir grandissant dans les couches populaires et intermédiaires de la société. Le constat est accablant.

Le Couperet se lit pourtant avec grand plaisir car l’amoralité est au service de la réflexion et permettra aux plus jeunes d’ouvrir les yeux face à un monde décidément bien cruel. Remarquablement bien écrit, prenant voire hypnotisant par moment, on aime suivre les traces de Burke malgré la sale besogne qu’il abat. La fin vient nous clouer sur place avec un dénouement pour le coup loin des sentiers battus et qui renvoie dos à dos Burke et les responsables de sa dégringolade. Délectable et à lire absolument !