dimanche 30 juin 2019

"L'Équation africaine" de Yasmina Khadra

71Tl8k-KdEL

L’histoire : A la suite d'un terrible drame familial, et afin de surmonter son chagrin, le docteur Kurt Krausmann accepte d'accompagner un ami aux Comores.

Leur voilier est attaqué par des pirates au large des côtes somaliennes, et le voyage "thérapeutique" du médecin se transforme en cauchemar. Pris en otage, battu, humilié, Kurt va découvrir une Afrique de violence et de misère insoutenables où "les dieux n'ont plus de peau aux doigts à force de s'en laver les mains". Avec son ami Flans et un compagnon d'infortune français, Kurt trouvera-t-il la force de surmonter cette épreuve ?

La critique de Mr K : Entamer la lecture d’un Yasmina Khadra, c’est toujours un moment à part et la certitude d’entrer dans un monde rude et sans fioriture avec une écriture d’une grande finesse et emplie de sagesse. L’équation africaine m’avait échappé jusqu’à ce qu’il s’offre à mes yeux lors d’un chinage de plus. Très bonne lecture une fois de plus même si j’émettrai un petit bémol qui m’a empêché de considérer cet ouvrage comme son tout meilleur, c’est qu’à force de pratiquer et d’adorer les romans d’un auteur, on devient difficile...

Kurt est un médecin généraliste allemand, l’histoire commence par un drame épouvantable qui voit le héros perdre sa femme dans des conditions tragiques. Veuf et inconsolable, il perd de sa superbe, s’interroge beaucoup sur le sens à donner à son existence, tout lui paraît désormais fade et l’appétit de vivre semble l’avoir quitté. Il recroise à l’occasion de l’enterrement, un vieil ami qui a réussi dans l’industrie et consacre désormais son temps dans l’humanitaire. Il lui propose de l’accompagner lors d’une de ses missions dans un pays défavorisé et malgré son scepticisme, Kurt décide de le suivre. Le sort semble s’acharner sur le pauvre homme, lors du passage en voilier du golfe d’Aden, voila les deux allemands attaqués puis enlevés par une troupe de pirates somaliens. Commence alors le récit d’une expérience traumatisante qui va marquer à jamais Kurt et le faire marcher dans des chemins jusque là inconnus...

Je dois avouer que pour une fois, j’ai eu du mal au départ à avancer dans ma lecture. La faute essentiellement à un personnage principal peu charismatique et autocentré. On enchaîne les pages sur la description de son état mental, sa peine, ses efforts pour essayer de s’en sortir. C’est le genre de passages qui d’habitude me plaisent énormément, donnant à voir le caractère d’un personnage. La mayonnaise a donc eu du mal à prendre avec Kurt et j’ai retrouvé ce manque d’appétence à son endroit tout au long de l’ouvrage. Finalement, il s’écoute beaucoup mais ne fait pas vraiment attention au monde qui l’entoure. En même temps, vu ce qui lui est arrivé, tout s’explique...

Heureusement, l’intérêt pour l’ouvrage renaît très vite dès que l’action se précipite. Comme à chaque fois, Khadra excelle dans la description des zones de conflits et de tensions dans le monde. On est littéralement téléporté dans cette corne de l’Afrique si pauvre et dangereuse à la fois. On plonge ainsi dans le quotidien d’otages malmenés, humiliés et revendus à l’envie selon les lois de l’offre et de la demande. Les privations, vexations et incertitudes liés à sa condition vont profondément ébranler Kurt qui va peu à peu se renfermer sur lui même pour mieux éclore par la suite. Même si le personnage m’a souvent laissé de marbres, je dois avouer que son parcours intérieur est intéressant et bien mené.

Il n’y a pas de place pour le manichéisme chez Khadra et ce livre en est encore la belle preuve avec une psychologie des personnages très poussée, y compris chez les ravisseurs et personnages peu rassurants. Car derrière la piraterie, la violence et l’absence parfois de jugement sur le bien et le mal, se cachent des réalités africaines très difficiles qui conduisent à des dérives parfois extrêmes de ses habitants : les rapines, rapts et violences, les départs en masse de migrants pour chercher un avenir meilleur ailleurs, la corruption des puissants qui captent à leur profit les aides envoyées par les ONG, le lobbying mortifères de grandes compagnies commerciales occidentales et orientales. Mais l’Afrique n’est pas que ça et Kurt va le découvrir. L’Afrique c’est la beauté des paysages, des êtres humains accrochés à la vie qu’un fol espoir meut sans relâche... Tout cela fera son chemin dans l’esprit de cet européen déboussolé qui partagera un temps le sort de quelques compagnons d’infortunes, de réfugiés politiques ou encore des membres d’une ONG dans un campement au Darfour.

Une fois bien rentré dans sa lecture, l’accroche arrive et donne de sacrées sueurs froides au lecteur qui tombe à l’instar du héros de Charybde en Scylla. Les rebondissements font leur effet et au fil de son expérience, Kurt perd la tête. Très bien rendu, l’évolution du personnage semble à sens unique avec une expérience brute de décoffrage qui va à jamais le changer. La langue de Yasmina Khadra fait une fois de plus merveille et l’on ressort heureux de cette lecture dépaysante et source de réflexion.

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- L'Attentat
- Les Hirondelles de Kaboul
- Les Agneaux du seigneur
- Ce que le jour doit à la nuit

Posté par Mr K à 19:16 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , ,

vendredi 28 juin 2019

"Contes et légendes de la mer et des marins" de Charles Quinel et Adhémar de Montgon

couv60887494

L’histoire : Ce recueil de Charles Quinel et Adhémar de Montgon fait non seulement la part de la légende, mais aussi celle "des histoires de l'Histoire", qui en sont en quelque sorte les gros plans les plus vivants. Mais surtout, de la première à la dernière page, ce livre est ventilé par le puissant souffle du grand large. Vous y verrez donc une Méditerranée sillonnée par les rapides trières grecques, dans l'Antiquité mythique des Argonautes, un océan Atlantique déchaîné au temps des Vikings, et, plus près de notre époque, vous vivrez les combats épiques des galères et des grands navires de haut-bord de la vieille marine à voile, ou, encore vous serez les témoins de la solidarité des gens de mer dans les brumes de Terre-Neuve.

La critique de Mr K : Quel plaisir de retrouver cette vieille collection Contes et légendes de tous les pays de chez Fernand Nathan ! C’est vraiment grâce à eux que le démon de la lecture s’est emparé de moi avec mon premier contact avec la mythologie grecque et les œuvres allégées d’Homère. À huit ans, le choc fut grand et salutaire, depuis mon addiction à la lecture est total. Dans Contes et légendes de la mer et des marins, Quinel et De Montgon s’attaquent à une thématique riche en références littéraires : la mer et les marins. Inutile de vous faire attendre plus longtemps, la lecture fut délicieuse, accompagnée d’un doux sentiment de nostalgie.

Cette compilation s’articule autour de récits plus ou moins connus que l’on se plaît à redécouvrir ou à parcourir pour la toute première fois. On commence très fort avec la légende de Jason et les argonautes et celle de Méduse et Persée, premiers grands récits d’aventure en mer en littérature occidentale. À part le nom des dieux en version latine (hérésie !), c’est un plaisir sans fin de revenir en ses temps immémoriaux où l’aventure se conjugue avec destinée fatale et Dieux omnipotents.

On enchaîne ensuite quelques courtes légendes bretonnes, italiennes et plus moyenâgeuse où souvent on ne quitte pas le domaine de la superstition et du fantastique. C’est l’occasion une fois de plus de faire le lien entre l’homme, sa culture, la nature et les tentatives d’explications que l’on peut donner face à l’inexplicable. Amours déçus, longues séparations dans un périple lointain, malédictions, trahisons peuplent des récits courts et incisifs qui ne manquent par leur objectif: divertir encore et toujours et quelques part inculquer des valeurs communes, faire réfléchir à l’homme et sa destinée souvent contrariée.

La deuxième partie de l’ouvrage (voir un peu plus) se concentre autour des aventuriers des mers de l’époque moderne avec des récits de bataille, de piraterie mais aussi de pêche. J’ai particulièrement aimé le texte concernant les terres neuvas malouins qui doivent se serrer les coudes face à l’adversité (magnifique ode à la tolérance aussi entre deux familles brisées par la haine). On navigue beaucoup au fil des récits, partageant dans ces historiettes le quotidien des équipages, les coutumes inhérentes au monde de la voile et les pressions / peurs qui s’exercent sur tout un chacun lors d’expéditions souvent dangereuses. Les descriptions se mêlent admirablement aux scènes de bravoure pure et aux passages intimistes qui peuvent à l’occasion émouvoir un lecteur pris par le souffle du large qui règne sur ces pages.

Le style a lui forcément vieilli, l’ouvrage date de 1940. C’est un peu ampoulé à l’occasion, très directif dans la narration et le vocabulaire est assez riche si l’on compare avec ce que l’on peut proposer à la jeunesse d'aujourd’hui. Pour autant, le charme agit toujours, bien raconté à un jeune ou en lui expliquant quelques références qui pourraient lui échapper, c’est l’occasion de partir en voyage très loin en rencontrant des personnes de tous horizons et de toutes conditions. Une belle expérience qui vaut le coup et donnera peut-être aussi envie à certains de creuser certaines légendes ou thématiques. Dans ce domaine, la littérature regorge de trésors !

mercredi 26 juin 2019

"Le Potache est servi" de Jean-Louis Bailly

51DQPIJBwiL

L’histoire : Clément, prof débutant et chahuté, décide brusquement d’enlever et séquestrer l’un de ses élèves. Pour se venger de ses déboires avec la redoutable 3e F, il va martyriser le plus doux, le moins grossier de ses potaches, pris comme bouc émissaire.

La critique de Mr K Lecture jubilatoire au programme aujourd’hui avec Le Potache est servi de Jean-Louis Bailly, un roman à la quatrième de couverture qui décoiffe et qui tient toutes ses promesses. Personnages taillés au cordeau, style incisif et très littéraire à la fois, analyse fine et contrastée des affres égotiques des personnages sont au programme d’un livre dont je n’ai fait qu’une bouchée ! Suivez le guide...

Clément est devenu professeur de lettres en collège à la manière d’un idéaliste. Amoureux des mots et des livres, il compte uniquement sur sa soif de partage et sa bibliophilie pour pouvoir mater ses classes et devenir bon pédagogue. Mais voila, la 3ème F lui résiste et le bordélise au-delà du possible. Comme tout professeur qui se respecte, il rentre dans une phase de parano, se remet en question et finit par commettre l’inconcevable : enlever le plus agréable de ses élèves (Tony) pour le séquestrer et par là même se venger de ce qu’il subit en classe avec ses camarades ! Commence alors un drôle de jeu entre le bourreau et sa victime avec des conséquences inattendues...

Ce roman est avant tout une belle galerie de personnalités avec des personnages aussi ciselés que passionnants. Jean-Louis Bailly croque à merveille ce jeune professeur en pleine détresse qui n’arrive pas à trouver de solution pour sortir de l’ornière. Humilié, incapable de tenir son groupe d’élèves, engoncé dans des certitudes qui s’avèrent être de fausses solutions, il vit un calvaire et égraine les jours comme autant de comptes à rebours avant l’échafaud. Rien ne nous est épargné, l’auteur nous conviant à pénétrer dans sa psyché, en partageant ses doutes, ses peurs mais aussi ses moments de soulagements. Il force sa nature sympathique pour se transformer en kidnappeur qui va tourmenter le jeune Tony : insultes, coups et lecture sont au programme, le tortionnaire ménageant une alternance de menace et de douceur qui soufflent le chaud et le froid auprès de Tony.

Étonnamment la victime s’en accommode. Il faut dire qu’à la maison le père a la main leste, il est habitué. Là où le trouble devient certain, c’est que le jeune garçon prend goût à la lecture, gagne en maturité et finit même par se rapprocher de son ravisseur. Trajectoire déviante mais décrite avec justesse et sensibilité, on se demande bien où tout cela va aboutir : libération ? Fin plus funeste ? Le doute est permis, tant on navigue en chemins obscures. Très bien rendus, les passages où les deux protagonistes sont en présence réservent leur lot de surprises, multipliant les pistes et les possibilités. Relation unique, oscillant entre drame et complicité, j’ai aimé ce côté borderline qui ne tombe pour autant jamais dans la facilité ou le voyeurisme malsain. L’atmosphère est lourde, opaque et donne pas mal d’émotions contradictoires au lecteur prisonnier de ces pages. Au milieu de ce drame qui se joue, j’ai aussi beaucoup apprécié les passages traitant de la lecture, de ses apports et de la joie qu’elle procure notamment quand on en partage les impressions.

Au détour de réflexions de Clément, de ses rencontres et échanges avec ses collègues, l’auteur dresse un bon portrait du monde enseignant sans jamais tomber dans le too much ou la caricature. On sent qu’il connaît le milieu et est capable de rendre compte de nos états âmes et de nos préoccupations. Rapport de force entre profs et élèves, philosophie du pédagogue, la queue à la photocopieuse, les chefs doigt-sur-la-couture qui impose des directives idiotes sont autant d’éléments bien rendus tirant vers un réalisme bon crin dans ce roman bien noir. Subtilement écrit malgré quelques passages un peu pompeux, les pages se tournent toutes seules et l’on arrive à la fin sans vraiment s’en rendre compte. Une bonne lecture comme je les aime qui ravira les amateurs de roman noir et de fiction mettant en scène le monde de l’éducation... même si ici c’est assez thrash !

Posté par Mr K à 19:15 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
dimanche 23 juin 2019

"Je suis la reine" d'Anna Starobinets

61SpUBoHJQL

L’histoire : Maxime, sept ans, vit avec sa soeur et leur père à Moscou. Bientôt des transformations déconcertantes s'opèrent chez le petit garçon. De quel hôte est-il devenu la proie ? Les "histoires inquiétantes" de ce recueil font évoluer des personnages poignants dans une Russie contemporaine sombre et absurde. Ici, un employé de bureau développe des sentiments troubles pour une denrée moisissant au fond d'un réfrigérateur. Là, un dresseur de chiens se réveille dans un train à côté d'une femme qu'il n'a jamais vue mais dit être son épouse, et qu'il devra apprendre à aimer... D'une plume extraordinairement poétique, "Je suis la reine" brouille les frontières entre réel et imaginaire et offre une représentation saisissante de la folie et de l'horreur quotidiennes.

La critique de Mr K : Ça faisait un bail que je n’avais pas pratiqué Anna Starobinets, une de mes auteures favorites sur la scène littéraire actuelle. Après les très très bons Refuge 3/9 et Le Vivant, il me restait à découvrir le recueil de nouvelles Je suis la reine qui traînait depuis bien trop longtemps dans ma PAL. Justice est rendue aujourd’hui à cette auteure hors norme qui conjugue une fois de plus thématiques déviantes et écriture splendide. Attention, accrochez-vous, ce voyage livresque laisse des traces !

Six nouvelles composent ce recueil, six textes entre fantastique et fantasmagorie qui sentent le soufre et vont très loin dans la folie et l’horreur. Je déconseille de suite cet ouvrage aux âmes sensibles car Starobinets n’a que faire des carcans moraux et des convenances, elle s’attaque ici frontalement aux codes sociétaux convenus, à l’enfance et à la notion même de stabilité tant elle fait vivre l’enfer à ses personnages. Navigant constamment entre réel et imaginaire, les âmes qui peuplent ces pages ne savent plus à quel Saint se vouer. Le lecteur n’est pas en reste avec l’impression d’être manipulé de bout en bout sans espoir de retour possible dans la normalité.

Dans la nouvelle Les Règles, un petit garçon comme tant d‘autres vit avec ses tocs, ses manières. Sauf qu’au bout d’un moment ici, elles prennent une importance dramatique qui laissent le lecteur sur les fesses avec un jeune héros qui fait peur. Ce court récit installe une tension palpable et progressive mettant très mal à l’aise le lecteur, dès le départ Anna Starobinets réussit son coup. Dans La famille, la nouvelle suivante, un homme lors d’un voyage en train se réveille marié avec une femme qu’il ne connaît pas. Ce changement d’identité est totalement ubuesque, versant dans un absurde proche d’un auteur comme Gogol par exemple. Étrange texte que celui-ci qui brouille les pistes, joue avec les nerfs du héros oscillant entre folie et fantastique pur. Un autre élément perturbateur va finir d’achever le récit de fort belle matière. Là encore, ça marche !

J’attends, le texte suivant est le plus court du recueil et un des plus percutants. Il narre la fascination de plus en plus obsessionnelle d’un homme pour une pourriture qui se développe dans son frigo. Totalement barré, non dénué d’humour, ce texte prend à la gorge et aux tripes. On en ressort tout ému par cette description sans fard et très juste d’une folie galopante. Viens ensuite le morceau le plus consistant de ce recueil avec Je suis la reine, la nouvelle éponyme qui raconte les angoisses d’une mère face aux changements étranges qui s’opèrent chez son jeune fils (introversion extrême, pratiques étranges, éloignement affectif de plus en plus prononcé notamment...). Il s’agit sans doute du texte le plus inquiétant de l’ouvrage avec un drame qui se joue en deux actes, en deux points de vue différents. Clairement fantastique puis virant dans l’horreur pur, j’ai pensé en le lisant aux très bons ouvrages d’Andreas Fäger parus chez la même maison d’édition.

L’Agent est de tous les textes celui qui m’a paru le plus faible. On suit le quotidien d’un homme au métier consistant à mettre en œuvre des scénarios de vie et à faire respecter certaines règles. L’introduction est ultra-efficace mais la suite s’enlise un peu et la conclusion manque de panache à mes yeux. Sympathique tout de même mais pas inoubliable. Le recueil s’achève avec L’éternité selon Yacha qui se révèle être un petit bijou de poésie, écrit à la manière d’un conte. Un homme se réveille avec le cœur arrêté et sans respirer. Il est mort et pourtant il peut interagir avec tout le monde. S’enchaînent toutes une série de situations délirantes et une vie éternelle promise. Derrière le fantastique naïf se cache un véritable texte initiatique qui fait réfléchir entre humour noir et une certaine forme d’espoir.

Se lisant en un temps record, cet ouvrage est de toute beauté. Certes, on navigue dans le glauque, au frontière de l’esprit humain et de ses déviances mais franchement dans le genre, on tient le haut du pavé. Remarquablement construit avec une plume très particulière entre poésie et amour profond pour les personnages qu’elle invente, ce recueil procure de nombreuses sensations à son lecteur qu’il capte et ne relâche jamais vraiment comme un insecte qui se prend dans une toile d’araignée. Bravo au passage à la traductrice Raphaëlle Pache qui une fois de plus fait merveille et réussit à reconstituer l’ambiance si spéciale que l’on retrouve uniquement chez Anna Starobinets. Un ouvrage que tous les amateurs du genre se doivent d’avoir lu.

Lus et chroniqués de la même auteure au Capharnaüm Éclairé:
- Refuge 3/9
- Le Vivant

jeudi 20 juin 2019

"Jack Barron et l'éternité" de Norman Spinrad

51N-oqToQ8L

L’histoire : Vous avez un problème ? Alors appelez Jack Barron !
Au 212.969.6969, en PCV !
Et retentissent des dizaines de milliers d'appels. Et cent millions d'Américains de l'an 1995 attendent chaque mercredi soir sur leur petit écran... le séduisant, le fascinant, le provocant Jack Barron. Ce redresseur de torts qui ne craint ni le gouvernement, ni les banques, ni la C.I.A. Rien ! Jusqu'au jour où Jack Barron affronte le tout puissant, l'immonde et immensément riche Benedict Howards. Qui détient le secret des secrets : celui de l'Immortalité humaine !
Alors, sur l'écran, de semaine en semaine va faire rage un combat toujours plus sauvage et impitoyable – combat de deux hommes qui se haïssent, mais surtout combat, entre deux pouvoirs terrifiants : l'information et l'argent.
L'enjeu ? L'Immortalité humaine. Mais conquise à quel prix ?

La critique de Mr K : Lire Norman Spinrad, c’est toujours une expérience à part. Auteur culte, insoumis et toujours en verve, il propose à la fois évasion et réflexion à chacun de ses ouvrages. Jack Barron et l’éternité est une de ses pièces maîtresse dans sa bibliographie et il m’avait échappé jusque là. Suite aux élections européennes et mon désarroi face aux résultats avec deux partis de droite en tête, je me suis dit qu’il fallait que je me lise un ouvrage subversif et bien engagé dans le sens de mes convictions. Je ne me suis pas trompé et je peux déjà vous dire que cet ouvrage rentre directement dans le cercle très fermé de mes classiques en SF. Voici pourquoi...

Ce roman décrit un combat titanesque entre Jack Barron, un présentateur vedette bouffi d’orgueil qui est suivi par plus de 100 millions d’américains et l’homme d’affaire le plus influent de son époque qui fait commerce de l’hibernation cryogénisée et bientôt peut-être la vie éternelle. Deux puissances s’affrontent : celle des médias et leur influence face aux puissances financières, les lobbys et de la rapacité d’un homme, Benedict Howards. Joutes oratoires en direct à la télévision, rencontres impromptues et secrètes entre décideurs, pacte faustien, expériences subliminales et charnelles, course à l'élection présidentielle, révélations terrifiantes sont au programme d’un livre coup de poing dont on ne peut sortir avant le mot fin.

Quelle lecture ! On peut dire que Spinrad est particulièrement en forme ici avec un style toujours aussi direct et incisif. Ne ménageant pas son lecteur, on avance en eaux troubles avec pour commencer un héros au départ plutôt désagréable, à la limite du repoussoir. Vivant dans sa tour d’ivoire, Jack Barron, malgré un passé gauchiste, est rentré dans le moule et profite sans vergogne du système ultra-libéral. Son opposition au magnat de la vie éternelle va mettre à mal ses convictions profondes et son assurance. Surtout qu’il retrouve au passage Sara, son amour perdu qui renaît de ses cendres. Cette passion le consume, l’emporte vers un bonheur qu’il croyait perdu et donne de superbes pages sur l’amour que l’on peut porter à l’autre quand on a trouvé la bonne personne et que rien d’autre ne compte. C’est touchant, extrême même parfois et essentiel au déroulement de l’histoire.

Écrit en 1969, ce roman s’interroge beaucoup sur des thématiques qui étaient centrales dans les USA de l’époque. Il y a d’abord les tensions raciales entre blancs et noirs qui trouvent ici de très beaux représentants entre une ligue cherchant à promouvoir l’émancipation des afro-américains, les suprémacistes blancs qui détiennent le pouvoir et l’argent et qui pensent que cet ordre des choses est naturel et ne changera jamais. En parallèle, on retrouve comme souvent chez Spinrad une critique vive du système capitaliste ultra-libéral qui nie les individus et leurs droits au profit d’une oligarchie qui ne dit pas son nom et se cache derrières les oripeaux de la démocratie pour mener sa barque et s’enrichir encore plus. Sans fioriture ni concession, l’ouvrage est une charge puissante, intelligente et tout en finesse que l’on prend plaisir à lire en ces temps de macronisme aiguë et de lepénisme larvé.

L’histoire avance lentement mais sûrement. Proposant un parcours vers la rédemption à son personnage principal, qui se rapproche de ses anciennes connaissances et va tout faire pour lever le voile sur les secrets de Benedict Howards, on sent bien que chacun ici va y laisser des plumes. On ne sait pas vraiment d’où les coups vont partir et les révélations finissent par se succéder plus effrayantes les unes que les autres. Plongeant dans les âmes de chacun, explorant les psychés parfois plus que tourmentées de certains personnages (c’est vraiment perché par moment), on finit littéralement sur les rotules avec un dernier acte vraiment éprouvant. Ouvrage volontiers métaphysique et philosophique par moment au détour des aléas de l’histoire, on se prend à réfléchir à la mort, sa signification, le rêve de l’immortalité, les conditions pour y accéder ou encore les choix qui influencent une vie et le rapport à l’autorité et à la notion de désobéissance civique.

Très bien construit, ce roman est écrit de manière virevoltante, profonde et avec un souci d’immédiateté qui ne se dément jamais. Cette lecture procure des émotions diverses qui ébranlent le lecteur et lui donnent à réfléchir. Bien que daté par moment, finalement rien n’a vraiment changé et l’on retrouve des éléments totalement applicables au monde d’aujourd’hui. Un grand roman de science fiction que tout amateur du genre doit avoir lu !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Les Solariens
- Chaos final
- Rêves de fer

Posté par Mr K à 19:15 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , ,

mardi 18 juin 2019

"Godzilla 2 : Roi des monstres" de Michael Dougherty

0199399

L'histoire : L'agence crypto-zoologique Monarch doit faire face à une vague de monstres titanesques, comme Godzilla, Mothra, Rodan et surtout le redoutable roi Ghidorah à trois têtes. Un combat sans précédent entre ces créatures considérées jusque-là comme chimériques menace d'éclater. Alors qu'elles cherchent toutes à dominer la planète, l'avenir même de l'humanité est en jeu...

La critique de Mr K : 4/6. Aaaah les joies du blockbuster ! Quand c’est bien fait, on peut laisser son cerveau au vestiaire et profiter d’un spectacle total. J’avais regretté de ne pas avoir vu certain gros cartons du box office au cinéma ces dernières années, le prix des places étant parfois prohibitif, on se doit de faire des choix et se concentrer sur les sorties qui nous intéressent vraiment. Mais voila, en mars 2019, je me suis porté acquéreur d’une carte d’abonnement qui me permet d’y aller pour moins cher ce qui m’autorise quelques écarts et plaisirs régressifs. Godzilla 2: King of the monsters fait partie de cette catégorie de film complètement cons mais qui font du bien ! Suivez le guide.

L’histoire tient sur un ticket de métro, un méchant pas beau décide de réveiller des titans éparpillés à travers le monde pour détruire l’humanité qui ne mérite que de crever vu la gangrène qu’elle se révèle être pour la planète bleue. L’éco-terrorisme a le vent en poupe en ce moment dans les fictions littéraires et on se prend à rêver que pour une fois le machiavélique de l’histoire (Charles Dance tout de même !) gagne et que notre espèce disparaisse. Mais non, ici pas de danger, Godzilla va venir à la rescousse. S'enchaînent recherches, bastons, focus sur les ersatz d’humains qu’on nous donne à voir puis re-baston et re-recherche. C’est balisé, guidé, pas moyen de se paumer...

GODZILLA_ROI_DES_MONSTRES_SEE-1200x800

Commençons directement par les éléments qui fâchent : le scénario est indigent et les dialogues dignes parfois d’un enfant de huit ans. Cela donne quelques passages bien ridicules où les adultes ne le sont que d’apparence. D’ailleurs de manière générale, tous les rôles humains sont caricaturaux, mal écrits, incohérents et d’une rare stupidité. Ça pose beaucoup, ça cause peu et finalement on se prend à bien se marrer ce qui est toujours dommage quand on est sensé frissonner face aux destins effroyables qui les attendent. Bon, je vous avouerai qu’on s’en fiche un peu, on sait très bien qu’en allant voir ce film, on va tomber sur du pur entertainment pour gamins (en témoigne la faible moyenne d’âge dans la salle). Aucune surprise donc durant le métrage, pas de révélations fracassantes pour une histoire cousue de fil blanc avec cependant un soupçon de propos écologique misanthrope qui n’est pas pour me déplaire.

ob_449189_godzilla-2

C’est bon la régression ! Déjà, on est aucunement déçu par les bestiaux. Franchement, ils sont de toute beauté et on prend claque sur claque dès qu’ils apparaissent. Les amateurs de monstres cyclopéens seront comblés, et même si certains plans sont perfectibles, franchement c’est de la pure adrénaline en barre. Je me suis surpris à retrouver mon âme d’enfant devant les apparitions, bastons et passages plus calme mettant en scène Godzilla and co. Le pire, c’est que j’ai plus éprouvé d’empathie à leur endroit qu’envers les humains au casting ! On l’aime notre Godzilla même s’il est légèrement radioactif sur les bords et quelques peu pataud parfois ! Et puis, il y a Mothra qui s’avère bien plus expressive que certains acteurs et qui provoque un petit pincement au cœur de l’amoureux de monstres que je suis. Bref, ça envoie du pâté, c’est efficace et niveau SFX on est servi. Du bon plan brut pour les truands !

une-ultime-bande-annonce-pour-godzilla-ii-roi-des-monstres-cover-desktop-196626

Niveau réalisation, on est donc dans du spectaculaire maîtrisé, les acteurs font le minimum sans vraiment briller (même la gamine de Stranger things est plutôt quelconque) reste des monstres digitaux parfois plus justes et plus émouvants. Bon climax général, la musique et le son sont aux petits oignons et clairement on en a pour son argent. Sûr qu’il ne restera pas dans les annales mais niveau plaisir pur, j’y ai trouvé mon compte. À voir au cinéma en tout cas pour ceux qui apprécient le genre et veulent s’en mettre plein la tête (un petit conseil, restez jusqu’à la fin du générique). Les autres pourront passer leur chemin...

Posté par Mr K à 18:59 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
dimanche 16 juin 2019

"Le Secret de la petite chambre" de Kafu Nagai et Ryûnosuke Akutagawa

couv25626454

L’histoire : Un original, séduit par le charme d'une ancienne maison de rendez-vous, l'achète et y fait quelques travaux. Il découvre, en grattant le papier d'origine des cloisons coulissantes, l'existence d'un texte écrit serré. Piqué par la curiosité, il se met à le déchiffrer et nous offre le récit d'une nuit passée avec une geisha.

Un Japonais, revenu d'Europe, se souvient d'une aventure amoureuse qui lui est arrivée à Berlin. Il confie, à la première personne, dans un journal, les aventures de ces quelques jours et des deux nuits d'amour passées avec une jeune fille allemande.

La critique de Mr K : Voici un ouvrage qui était dans ma PAL depuis un petit bout de temps et pour souffler entre deux lectures de haut vol, je m’accordais une récréation d’un type bien particulier. Le Secret de la petite chambre est un recueil qui regroupe en fait deux courts récits érotiques japonais datant des années 20. À l’époque, ils n’avaient pas obtenu l’autorisation d’être édités, la censure étant très rigoriste au pays du soleil levant. On retrouve donc le récit éponyme qui est l’œuvre de Kafu Nagai et La Fille au chapeau rouge de Ryûnosuke Akutagawa, deux auteurs très connus dans leur pays et qui ont touché à pas mal de genres différents. Adepte de littérature nippone, j’avais été séduit par la quatrième de couverture et une incartade coquine n’est pas pour me déplaire à l’occasion d’une lecture.

Les deux histoires nous narrent les aventures amoureuses de deux japonais en goguette. Dans le premier récit, le héros achète une ancienne maison close et va tomber sur le témoignage anonyme d’un homme qui raconte une nuit d’amour intense avec une geisha. Dans le deuxième récit, un japonais séjournant en Europe va succomber aux charmes d'une jeune allemande qui sait ce qu’elle veut. Les deux histoires même si elles n’ont rien à voir l’une avec l’autre font la part belle à la sensualité et aux plaisirs charnels.

Très raffinées dans leurs écritures respectives, ses deux histoires se lisent vite et avec un certain plaisir par moment. Au delà des scènes olé olé qui émaillent ces lignes et qui s’avèrent crues (et sans doute dérangeantes pour les âmes prudes), en filigrane les auteurs étudient des aspects de la société japonaise que l’on n'a pas forcément l’habitude de croiser en littérature nippone. On retrouve ainsi la figure de la geisha (prostituée qui doit tout donner à ses clients sans pour autant s‘abandonner), la quête du plaisir au masculin et au féminin (avec en prime les différences qui vont avec), la vision de l’amour et du mariage (et de ses arrangements), les pulsions qui nous gouvernent mais aussi les soucis de communication entre sexes opposés. Sans compter dans la deuxième nouvelle, une histoire qui se déroule dans une Allemagne ruinée par la guerre 14-18 qui donne une épaisseur au niveau background pas inintéressante.

Cette finesse et la qualité d’écriture ne font malheureusement pas tout, je dois avouer que je me suis ennuyé ferme et que la chair s’avère finalement assez peu excitante en soi : la faute à une forme de machisme larvé, une espèce de quête de toute puissance et d’auto-congratulation de l’homme qui gâche l’intensité et même la poésie des actes donnés à lire. Finalement, la bestialité semble l’emporter sans pour autant tomber dans une hybris qui désarçonne le lecteur ou au moins le choque. Je suis donc plutôt mitigé quant à cette lecture, dans le genre on a fait beaucoup mieux. Tant pis...

vendredi 14 juin 2019

"Les Mains invisibles" de Ville Tietäväinen

couv60870406

L’histoire : ... L’Europe...
En tendant la main, on pourrait presque
ramasser une poignée de sable d’or

La critique de Mr K : Attention grosse claque ! Les Mains invisibles est le genre de roman graphique qui frappe là où ça fait mal et dont on se remet douloureusement. Ville Tietäväinen, auteur finlandais qui gagne vraiment à être connu et qui a obtenu le Prix Finlandia en 2012 pour cet album racontant le parcours d’un immigrant clandestin marocain en Espagne, conjugue maîtrise de la narration, dessin d’une étrange beauté et engagement humanitaire salutaire et essentiel.

Rachid est un jeune marocain, marié et père d’une petite fille. Il a le plus grand mal à joindre les deux bouts dans ce pays pauvre où l’activité économique tourne au ralenti en dehors du secteur du tourisme. Vivant d’expédients, tailleur de formation, il rêve d’un avenir meilleur pour les siens qui méritent ce qu’il y a de mieux selon lui. Croyant et s’en remettant donc à Allah pour parvenir à ses fins, il se contente d’un petit travail dans une fabrique de Djellaba qui finit par battre de l’aile. Mis à la porte, il n’a plus d’autre solution que de tenter l’aventure de la traversée de la Méditerranée, direction l’Espagne. Des bruits contradictoires circulent sur l’Europe, tantôt Eldorado, tantôt terre dévoratrice d’âmes. Malgré les risques encourus, la séparation d’avec sa famille, il franchit le rubicon et part loin de chez lui.

Rôle et fonction du passeur, conditions de voyage épouvantables ne sont que le commencement d’une lente et irrémédiable descente aux Enfers. L’auteur nous propose de visiter le côté sombre de l’Union Européenne avec le sort réservé à des esclaves des temps modernes sur le dos desquels prospère le modèle capitaliste. Sous-payés et exploités, survivant dans des conditions drastiques, éloignés de leurs proches et subissant quolibets et injures, ces forçats d’un nouveau genre courbent l’échine pour quelques euros qu’ils pourront envoyer aux leurs après avoir remboursé le réseau qui les a emmené là. On explore donc les arcanes de ces filières clandestines mais aussi la psyché des migrants, leurs aspirations légitimes, leurs craintes mais aussi leur déceptions et leurs frustrations.

PlancheA_236433

Inspiré de milliers de cas, le parcours de Rachid est donc un syncrétisme, un amas de faits que peuvent vivre des personnes en exil et sans papiers. Cela fait vraiment froid dans le dos avec des passages éprouvants sur le rapport à l’autorité notamment la Guardia Civile qui alterne répression et passe droits (avec au passage un bon bakchich), les liens parfois tendus avec les habitants du pays ou encore la solitude qui gagne ces êtres esseulés en terre étrangère. C’est aussi une vision sans fard du système économique en place qui utilise la misère pour prospérer encore plus avec ces grands patrons agriculteurs qui s’enrichissent sur la sueur des travailleurs exploités et ignorants. On se rappellera longtemps du passage sur "la journée pesticide" où le héros est chargé d’asperger les plantations sans aucun équipement de protection ou encore les salaires "allégés" au gré de l’humeur de la comptable. Inhumanité ? Non, la simple logique comptable d’un capitalisme triomphant qui n’a honte de rien et peut toujours compter sur l’arrivée de nouveaux esclaves modernes demandeurs de travail et vendre sans souci des légumes bourrés de pesticides dans les rayons de notre supermarché préféré ! C’est littéralement à gerber et je peux vous dire qu’on finit sur les rotules avec des planches ultimes vraiment bouleversantes qui m’ont ému aux larmes.

mains-6

Vous l’avez compris, cet ouvrage prend aux tripes. Le sort peu enviable réservé aux clandestins met en lumière nos tergiversations éthiques et morales. Nous regardons ailleurs depuis trop longtemps et les replis identitaires dans les bureaux de vote me font penser qu’on n’est pas prêt de régler le problème, ni même déjà de considérer ces hommes et femmes comme des êtres humains à part entière. Des Rachid, il y en a des milliers et ce n’est pas fini quand on pense aux conséquences à venir du réchauffement climatique et des conflits qui lui seront liés. L’ouvrage dénonce tout cela avec brio, sans artifices ni grosses ficelles, seulement par le prisme de ce personnage central un peu candide au départ, puis conscient de la réalité. Face à tant d’injustice et de mépris, il finira par évoluer dangereusement entre repli sur soi et folie.

Magnifiquement dessiné dans un style original lorgnant souvent vers la bi/tri-chromie, très bien documenté pour ajouter au réalisme des traits, rythmé au cordeau avec un sens du récit et de la dramatisation hors pair, on ne peut échapper à notre empathie et addiction qui naît quasi immédiatement. Un bel et grand ouvrage à lire absolument pour prendre conscience des choses et partager une once d’humanité. Pas la plus belle, pas la plus glorieuse mais certainement la plus édifiante.

mercredi 12 juin 2019

"Le Karaté est un état d'esprit" de Harry Crews

9782355845062ORI

L’histoire : Après avoir vagabondé à travers les États-Unis, John Kaimon arrive en Floride, où il fait la connaissance d'une petite communauté de karatékas fanatiques. Ceux-ci exercent leur art dans la piscine vide du motel désaffecté où ils ont élu résidence. Plus qu'un simple art martial, c'est un véritable culte auquel s'adonne cette tribu, dont chaque membre a renoncé à sa vie passée ainsi qu'à toute possession matérielle. Seule compte pour eux la pureté de l'esprit. Si Kaimon y trouve d'abord une philosophie de vie satisfaisante, son attirance pour Gaye, une magnifique karateka, va bientôt l'entraîner dans de sulfureuses aventures. Car si l'esprit se doit d'être fort, la chair est parfois bien faible...

La critique de Mr K : Ce livre a une histoire particulière. En effet, Le Karaté est un état d’esprit d’Harry Crews a été écrit en 1972 et n’avait jamais été traduit en français jusqu’à aujourd’hui. C’est Patrick Raynal qui s’y colle pour les éditions Sonatine tout en sachant que cet écrivain a déjà traduit cet auteur culte américain par le passé. Pour ma part, c’est ma première incursion dans l’univers déjanté et farfelu de Crews. Je peux vous dire qu’il faut s’accrocher tant on semble parfois rentrer dans un univers parallèle, on retrouve l’ambiance si particulière des seventies et le plaisir de lecture s’avère délectable.

John Kaimon est un routard qui a bourlingué à travers les États-Unis et l’on sent bien dès le départ qu’il a déjà beaucoup vécu malgré son jeune âge. Il finit par poser ses bagages en Floride suite à une rencontre pour le moins improbable. Dormant à la belle étoile, il devient le spectateur d’une séance d’entraînement sur la plage d’un groupe de karatékas ! Leur chef , un dénommé Belt, lui propose de rejoindre leur communauté qui vit quasiment en autarcie en suivant des règles bien particulières. Partageant leur quotidien, John va s’adapter, tomber sous le charme magnétique d’une jeune femme aux atouts indéniables (la fameuse Gail) puis se rendre compte que se soumettre à certaines règles peut être très difficile voire impossible, lui le beatnik suivant les pas de Jack Kerouac.

Plutôt classique dans sa trame générale, on retrouve des éléments de narration commun à nombre de romans : l’immersion dans un univers décalé et inconnu par un personnage en léger état de faiblesse, la tentation et la passion avec une histoire d’amour compliquée et même impossible par moments, la prise de conscience de réalités cachées derrière le vernis des apparences. Ce qui change tout ici, c’est le ton employé, le côté ubuesque de certains personnages et de certaines situations, les nombreuses surprises qui émaillent le récit avec des personnages originaux et des mésaventures pour le moins inattendues.

Le héros en lui même est plutôt sympathique, plutôt paumé, ayant vécu des expériences traumatisantes (celle avec les nazis made in USA est assez effroyable), ouvert d’esprit, il rentre dans cette communauté sans préjugés. Et pourtant, il aurait pu s’étonner de constater leurs us étranges comme celui de manger uniquement des pilules estampillées viande, légume etc..., leurs rites tournant autour du combat et la spiritualité orientale qui s’en dégage, le fait de donner tout ce que l’on gagne à un gourou proche et lointain à la fois... Véritable secte où se regroupent des personnalités délirantes, différentes et clairement marginales, les losers sont magnifiés avec un sens de la formule toujours franc et direct, des rapports bruts de décoffrage avec son cortège de dérapages incontrôlés.

Cela donne de purs moments de lecture thrash avec notamment des passages érotiques et sensuels d’une force incroyable entre fascination pour les corps mais aussi l’esprit des deux tourtereaux, des scènes de bastons / training alternant zen et parfois éclats de violence fulgurants, des échanges philosophiques et parfois plus directs avec des considérations terre à terre... Ce roman est avant tout un bout d’existence, une fenêtre sur une époque révolue et un peu folle. L’immersion est totale et l’on ne s’ennuie pas une seconde entre ironie cinglante, portrait de freaks et de personnalités décalées qui vivent dans un monde qui les rejette ou du moins ne leur convient pas.

Très agréable à lire avec une langue pour le coup plus que virevoltante, impossible de relâcher Le Karaté est un état d'esprit qui saute à la gorge et vous emporte loin, très loin dans un méli-mélo délirant et cependant révélateur de la réalité de son époque. Harry Crews est un auteur qui vaut le détour et offre un regard acéré et différent qui m’a immédiatement conquis. Une expérience sulfureuse et imprécatoire parfois que je ne peux que vous conseiller.

Posté par Mr K à 19:08 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , ,
lundi 10 juin 2019

"La Variante chilienne" de Pierre Raufast

41rnj4vUKvL

L'histoire : Il était une fois un homme qui rangeait ses souvenirs dans des bocaux.
Chaque caillou qu’il y dépose correspond à un évènement de sa vie. Deux vacanciers, réfugiés pour l’été au fond d’une vallée, le rencontrent par hasard. Rapidement des liens d’amitiés se tissent au fur et à mesure que Florin puise ses petits cailloux dans les bocaux. À Margaux, l’adolescente éprise de poésie et à Pascal le professeur revenu de tout, il raconte. L’histoire du village noyé de pluie pendant des années, celle du potier qui voulait retrouver la voix de Clovis dans un vase, celle de la piscine transformée en potager ou encore des pieds nickelés qui se servaient d’un cimetière pour trafiquer.

La critique de Mr K : Voici un livre dont j'ai beaucoup entendu parler lors de sa sortie en 2015, sur la blogosphère beaucoup ne tarissaient pas d'éloge à propos de La Variante chilienne de Pierre Raufast, un ouvrage prenant et dont on ne peut sortir une fois que l'on a mis le nez dedans. Le hasard d'un passage à notre Emmaüs préféré l'a mis sur ma route et je n'ai pas hésité une seconde à l'acquérir. Grand bien m'en a pris car je suis tombé sous le charme dès les premières pages...

Tout commence par une situation étrange. Un professeur d'un certain âge (Pascal) part pour deux mois de vacances dans un gîte perdu au milieu de nulle part. Dans ses bagages, une jeune fille tout juste bachelière qui fuit une réalité sordide et qui l'accompagne. Tout deux sont férus de lecture et vont bientôt faire la connaissance de Florin, leur seul voisin avec qui ils vont très vite se lier d'amitié. Cet homme érudit à la vie dense conserve ses souvenirs sous forme de cailloux qu'il entrepose dans des bocaux. Au fil des soirées, il les égrène plongeant les deux protagonistes principaux dans le passé haut en couleur du hameau où ils sont en villégiature.

Rares sont les ouvrages qui fascinent dès les premiers chapitres, celui-ci en fait partie. Les personnages accrochent le lecteur très vite avec des trajectoires de vie peu communes. L'auteur nous présente Pascal et Margaux, couple de fuyards atypiques qui partagent une envie d'évasion. Leur relation pourrait s'apparenter à celle qu'entretient un père avec sa fille. Lui n'a pas d'enfant et la jeune fille n'est pas proche de son père qui s'avère distant et auto-centré. Avec Pascal il y a une connivence, une rencontre intellectuelle qui lui permet de progresser. Quant au professeur, cette jeune fille fait souffler un vent de jeunesse qui dépoussière ses habitudes et entretient la flamme du pédagogue. Cette situation inconfortable (ils vivent reclus car Margaux pourrait être recherchée...) est propice à l'instrospection et aux échanges.

C'est là qu'intervient Florin, le fameux voisin victime d'un accident dans sa jeunesse, qui depuis ne ressent presque plus rien et n'a plus de souvenirs sauf ceux qu'il cristallise dans les cailloux qu'il collectionne. De suite, ça colle entre eux et le vieil homme va leur conter nombre d'histoires plus rocambolesques les unes que les autres sur le village dans lequel il réside depuis de nombreuses années et qui a accueilli des personnalités hors du commun voire déviantes. On croise des joueurs de carte expérimentés qui cachent de lourds secrets, un mari bafoué qui exerce une terrible vengeance, un potier archéologue, un cueilleur de noix qui use d'un hélicoptère pour arriver à ses fins, une mafia opérant dans le cimetière et en dessous, un prix nobel avorté ou encore on suit ébahi, la longue saison des pluies qui a touché le village pendant plus de 10 ans ! Tous ces récits intercalés entre des pages écrites par Margaux et la suite du quotidien des deux personnages principaux se nourrissent les uns les autres et font rentrer ce roman dans l'initiatique avec son lot de sagesse populaire, de références culturelles et de rencontres cruciales de celles qui peuvent changer une vie.

Malgré des sujets brûlants parfois, ce roman est de toute beauté. Hommage à la vie, à l'amitié et au partage, on vit avec Pascal, Margaux, Florin et tous les autres, de beaux moments entre tendresse, humour, effroi et drame. L'humanité est ici remarquablement dépeinte dans toute sa complexité, sans manichéisme et avec une simplicité désarmante. L'ouvrage est en effet très accessible, économe en mots, il n'est pas avare en poésie du quotidien tirant vers l'existentialisme et chacun y retrouvera une part de soi-même. On goûte, on déguste ces mots si forts et si justes à la fois. Lecture express car passionnante, voilà un roman qui fera date dans mes lectures.

Posté par Mr K à 17:36 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , ,