jeudi 20 juin 2019

"Jack Barron et l'éternité" de Norman Spinrad

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L’histoire : Vous avez un problème ? Alors appelez Jack Barron !
Au 212.969.6969, en PCV !
Et retentissent des dizaines de milliers d'appels. Et cent millions d'Américains de l'an 1995 attendent chaque mercredi soir sur leur petit écran... le séduisant, le fascinant, le provocant Jack Barron. Ce redresseur de torts qui ne craint ni le gouvernement, ni les banques, ni la C.I.A. Rien ! Jusqu'au jour où Jack Barron affronte le tout puissant, l'immonde et immensément riche Benedict Howards. Qui détient le secret des secrets : celui de l'Immortalité humaine !
Alors, sur l'écran, de semaine en semaine va faire rage un combat toujours plus sauvage et impitoyable – combat de deux hommes qui se haïssent, mais surtout combat, entre deux pouvoirs terrifiants : l'information et l'argent.
L'enjeu ? L'Immortalité humaine. Mais conquise à quel prix ?

La critique de Mr K : Lire Norman Spinrad, c’est toujours une expérience à part. Auteur culte, insoumis et toujours en verve, il propose à la fois évasion et réflexion à chacun de ses ouvrages. Jack Barron et l’éternité est une de ses pièces maîtresse dans sa bibliographie et il m’avait échappé jusque là. Suite aux élections européennes et mon désarroi face aux résultats avec deux partis de droite en tête, je me suis dit qu’il fallait que je me lise un ouvrage subversif et bien engagé dans le sens de mes convictions. Je ne me suis pas trompé et je peux déjà vous dire que cet ouvrage rentre directement dans le cercle très fermé de mes classiques en SF. Voici pourquoi...

Ce roman décrit un combat titanesque entre Jack Barron, un présentateur vedette bouffi d’orgueil qui est suivi par plus de 100 millions d’américains et l’homme d’affaire le plus influent de son époque qui fait commerce de l’hibernation cryogénisée et bientôt peut-être la vie éternelle. Deux puissances s’affrontent : celle des médias et leur influence face aux puissances financières, les lobbys et de la rapacité d’un homme, Benedict Howards. Joutes oratoires en direct à la télévision, rencontres impromptues et secrètes entre décideurs, pacte faustien, expériences subliminales et charnelles, course à l'élection présidentielle, révélations terrifiantes sont au programme d’un livre coup de poing dont on ne peut sortir avant le mot fin.

Quelle lecture ! On peut dire que Spinrad est particulièrement en forme ici avec un style toujours aussi direct et incisif. Ne ménageant pas son lecteur, on avance en eaux troubles avec pour commencer un héros au départ plutôt désagréable, à la limite du repoussoir. Vivant dans sa tour d’ivoire, Jack Barron, malgré un passé gauchiste, est rentré dans le moule et profite sans vergogne du système ultra-libéral. Son opposition au magnat de la vie éternelle va mettre à mal ses convictions profondes et son assurance. Surtout qu’il retrouve au passage Sara, son amour perdu qui renaît de ses cendres. Cette passion le consume, l’emporte vers un bonheur qu’il croyait perdu et donne de superbes pages sur l’amour que l’on peut porter à l’autre quand on a trouvé la bonne personne et que rien d’autre ne compte. C’est touchant, extrême même parfois et essentiel au déroulement de l’histoire.

Écrit en 1969, ce roman s’interroge beaucoup sur des thématiques qui étaient centrales dans les USA de l’époque. Il y a d’abord les tensions raciales entre blancs et noirs qui trouvent ici de très beaux représentants entre une ligue cherchant à promouvoir l’émancipation des afro-américains, les suprémacistes blancs qui détiennent le pouvoir et l’argent et qui pensent que cet ordre des choses est naturel et ne changera jamais. En parallèle, on retrouve comme souvent chez Spinrad une critique vive du système capitaliste ultra-libéral qui nie les individus et leurs droits au profit d’une oligarchie qui ne dit pas son nom et se cache derrières les oripeaux de la démocratie pour mener sa barque et s’enrichir encore plus. Sans fioriture ni concession, l’ouvrage est une charge puissante, intelligente et tout en finesse que l’on prend plaisir à lire en ces temps de macronisme aiguë et de lepénisme larvé.

L’histoire avance lentement mais sûrement. Proposant un parcours vers la rédemption à son personnage principal, qui se rapproche de ses anciennes connaissances et va tout faire pour lever le voile sur les secrets de Benedict Howards, on sent bien que chacun ici va y laisser des plumes. On ne sait pas vraiment d’où les coups vont partir et les révélations finissent par se succéder plus effrayantes les unes que les autres. Plongeant dans les âmes de chacun, explorant les psychés parfois plus que tourmentées de certains personnages (c’est vraiment perché par moment), on finit littéralement sur les rotules avec un dernier acte vraiment éprouvant. Ouvrage volontiers métaphysique et philosophique par moment au détour des aléas de l’histoire, on se prend à réfléchir à la mort, sa signification, le rêve de l’immortalité, les conditions pour y accéder ou encore les choix qui influencent une vie et le rapport à l’autorité et à la notion de désobéissance civique.

Très bien construit, ce roman est écrit de manière virevoltante, profonde et avec un souci d’immédiateté qui ne se dément jamais. Cette lecture procure des émotions diverses qui ébranlent le lecteur et lui donnent à réfléchir. Bien que daté par moment, finalement rien n’a vraiment changé et l’on retrouve des éléments totalement applicables au monde d’aujourd’hui. Un grand roman de science fiction que tout amateur du genre doit avoir lu !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Les Solariens
- Chaos final
- Rêves de fer

Posté par Mr K à 19:15 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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