jeudi 30 mai 2019

"Les 7 églises" de Milos Urban

001

L’histoire : À peine embauché, K est viré de la police après que la personne qu'il était chargé de protéger a été retrouvée pendue sous un pont. Ses études d’histoire ne vont pas non plus pour le mieux, ses professeurs avides de batailles et de manœuvres politiques déplorent sa passion pour la vie ordinaire des gens au Moyen-Âge.

Mais un jour, un mystérieux chevalier décide de s’enticher de K pour mener une mission à travers le temps, les conduisant de l’une à l’autre des églises de Prague.

À mesure qu’ils avancent dans leur enquête, qu’ils explorent les hauts lieux et l’histoire de la ville, les cadavres s’amoncellent et la situation devient de plus en plus cryptique. Quel est ce mystérieux projet des Sept Églises ? Pourquoi le chevalier a-t-il choisi pour le seconder un zéro que tout le monde rejette ?

La critique de Mr K : Voici un livre qui traînait dans ma PAL depuis bien longtemps, je l’avais dégoté par hasard lors d’un passage dans un magasin discount. C’est typiquement le genre d’achat "coup de poker" comme je le dis souvent, je ne connaissais ni l’ouvrage ni l’auteur avant de tomber dessus inopinément. C’est vraiment la quatrième de couverture qui m’a attiré avec Les 7 églises de Milos Urban car on y trouve un certain K, amateur de culture du moyen-âge. Forcément, je ne pouvais que l’adopter ! Au final, ce fut une bonne lecture, quoiqu’un peu rugueuse par moment...

L’action se déroule à Prague où l’on suit les pérégrinations d’un certain K qui a honte du nom dont il a hérité à sa naissance. Policier par défaut, il rate dans les grandes largeurs une mission qu’on lui avait confié alors qu’il n’est à la base qu’un simple gardien de la paix : protéger une vieille dame, architecte de son état. Mis au placard, il ne semble pas faire grand cas de la situation. Et pourtant, il va être rappelé par ses supérieurs pour accompagner un certain Gmünd pour faire le tour de grands édifices religieux de la capitale tchèque. Étonnant, vous avez dit ? Mais ce n’est que le début, derrière cette tâche à priori sans grand intérêt se cache quelque chose d’énorme qui pourrait à jamais changer le cours des choses à Prague.

Ce livre est à la confluence de plusieurs genres. C’est à la fois un bon roman policier qui brille ici par sa tortuosité, un roman gothique par la forme et ses thèmes mais aussi un récit fantastique qui peut faire perdre pied à son lecteur à n’importe quel moment. Véritable gloubi boulga, je vous préviens de suite, il faut s’accrocher ! Il arrive qu’on se perde un peu au fil des descriptions et des événements avec une trame étrange, qui sort clairement des sentiers battus et réserve bien des surprises à la condition de bien se concentrer et de ne pas hésiter parfois à faire des allers retour dans l’ouvrage pour tout saisir. Amateurs de easy-reading, passez donc votre chemin, vous pourriez être déçus !

Je vous rassure, il n’y a pas que le lecteur qui soit largué ! K est bien dans la mouise et aura fort à faire entre l’accumulation de meurtres sordides d’architectes, le caractère frappadingue des deux mystérieux commanditaires qui ont demandé à ce qu’il les accompagne (le mystérieux chevalier Gmünd et son assistant facétieux) et qui lui cachent bien des choses. Taciturne et en retrait, il semble subir les choses, n’a semble-t-il pas énormément de volonté et va se retrouver mêlé à un événement qui le dépasse. On croise beaucoup d’âmes étranges dans cet ouvrage, vivantes ou mortes peu importe, chacune a une place bien précise assignée par l’auteur pour son gros projet. Les rencontres sont donc nombreuses, les retournements de situation aussi et le final vertigineux vient clouer le lecteur et lui confirmer qu’il a bien fait de se forcer un peu pour en terminer avec ce livre magnétique et foisonnant.

En effet, Milos Urban se lâche et nous propose une balade inoubliable au cœur de Prague avec des descriptions magiques de hauts sites culturels et religieux, notamment toute une série de bâtiments gothiques du XIVème siècle. Pour autant, on n’est pas dans la démonstration stérile comme ça peut être le cas avec un Dan Brown (je ne me suis toujours pas remis de la lecture d’Inferno qui m’a déplu au possible !). Ici les détails servent à l’avancée de l’enquête et l’on finit par comprendre où l’auteur veut en venir. L’écriture est très agréable une fois que l’on s’est habitué au foisonnement des phrases alambiquées et énigmatiques. Tout prend corps au fil de la lecture et l’on termine Les 7 églises le sourire aux lèvres, conscient d’avoir lu un livre à part.

À réserver aux amateurs de lectures cryptiques et différentes, dans ce domaine on se régale !

Posté par Mr K à 17:26 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

mardi 28 mai 2019

"Les Habits du plongeur abandonnés sur le rivage" de Vendela Vida

couv26574336

L’histoire : Comment prouver qui on est lorsqu’on se retrouve seul à l’étranger et qu’on se fait voler tous ses effets personnels ? C’est le cauchemar auquel est confrontée l’héroïne du nouveau roman de Vendela Vida, en voyage à Casablanca. Endossant d’abord, faute de mieux, l’identité d’une autre Américaine dont la police marocaine lui a rendu par erreur le passeport, elle est embauchée pour remplacer au pied levé la doublure d’une actrice en tournage dans son hôtel. Affublée d’une perruque et d’un nouveau nom, la jeune femme se voit alors embarquer dans un étrange et vertigineux voyage intérieur qui l’amène à se replonger dans les circonstances douloureuses de son départ des Etats-Unis...

La critique de Mr K : Retour en Terres d’Amérique aujourd’hui avec Les Habits du plongeur abandonnés sur le rivage de Vendela Vida, jeune auteure très prometteuse venue de Californie. Cette collection de chez Albin Michel que j’aime tellement propose cette fois ci un récit ne se déroulant pas sur le sol US mais au Maroc avec la trajectoire étrange que prend la vie d’une jeune femme partie dans ce pays pour fuir une vie devenue insoutenable. Attention, beaucoup de turbulences sont à prévoir !

En effet, dès son arrivée sur le sol marocain, au moment de faire son enregistrement à l’hôtel de Casablanca où elle a décidé de poser ses valises, elle se fait voler son sac à dos où se trouvent tous ses papiers (dont son passeport), ses moyens de paiements et son guide touristique. On peut dire que ça commence très mal, la pauvre se retrouvant uniquement avec son autre bagage où sont rangées ses vêtements. C’est mieux que rien me direz-vous, mais les vacances s’annoncent difficiles surtout que l’hôtel, puis la police locale, ne semblent pas se motiver plus que cela pour l’aider à retrouver ses effets personnels. Au final, les forces de l’ordre lui remettent un autre sac avec le passeport d’une américaine qu’elle ne connaît pas. Elle s’enferre alors dans l'illusion et va commencer à glisser dans l’irrationnel. Se complaisant dans son mensonge, ne voulant pas retourner en arrière car quelque part cette nouvelle identité l’arrange, ses vacances prennent un tournant inattendu avec notamment son engagement sur le tournage d’un film où elle tient le rôle de doublure officielle d’une star américaine capricieuse. La fuite en avant continue...

La grande originalité de ce roman vient du point de vue adopté par l’écrivain. Vendela Vida tutoie directement le lecteur qui se retrouve dans la peau de l’héroïne dont on ne connaîtra jamais le vrai nom. Le procédé est tellement bien utilisé qu’il n’y a vraiment aucun effort à faire pour s’adapter à cette narration qui pourrait dérouter de prime abord. Mais les pages s’enchaînent toutes seules, l’addiction étant quasi immédiate. Il faut dire qu’elle intrigue cette infortunée américaine ! Pourquoi est-elle venu au Maroc ? Au détour d’une phrase ou deux, on sent bien qu’elle a quelque chose de pesant sur le cœur, que sa vie a explosé en plein vol et que ce voyage est avant tout une manière d’essayer de recommencer quelque chose, de sortir du trou, d’échapper à sa souffrance. Les indices sont plutôt rares dans un premier temps, l’histoire se concentrant plutôt sur sa mésaventure et ses conséquences premières. Puis, des indices commencent à être disséminés, apportant quelques focus, points de détails qui mis en corrélation dressent bientôt le portrait d’une femme que la vie n’a pas épargnée mais qui tente de tenir la barre malgré tout.

Très attachante, touchante dans sa douleur, on prend fait et cause pour cette américaine en pleine errance. Beau roman sur l’identité, à priori un sujet de prédilection pour cette auteure que je découvre avec ce titre, on se pose pas mal de question sur ce qui fait de nous ce que nous sommes : la famille, les amis, les rencontres fortuites, les données administratives, notre métier, les coups du sort... Tout se mélange allégrement dans ce roman qui s’amuse avec son héroïne comme avec les concepts qu’il aborde. À travers les atermoiements de cette touriste un peu paumée, ses états d’âmes, ses réactions parfois étranges (souvent en fait !), on explore sans fard un être humain en pleine mue, le nécessaire changement qui doit s’opérer en nous après un choc intime d’une rare violence. Le récit prend donc une dimension initiatique et ouvre la voie à une fin plutôt ouverte que chacun interprétera avec sa propre sensibilité.

Il y a aussi le background, les éléments extérieurs qui accompagnent ce parcours qui fascinent. Le Maroc tout d’abord, un pays où je suis allé à plusieurs reprises et qui est très bien retranscrit dans ces pages. Un pays ambivalent où se côtoient tourisme de masse et traditions pluriséculaires, Maroc où notre héroïne oscille entre découverte émerveillée et moments plus tendus. Le milieu du cinéma est aussi abordé avec les coulisses d’un tournage qui réservent bien des surprises et des logiques qui parfois nous échappent. Le décalage est grand entre ce qu’elle y vit en tant que doublure, son travail, ses rencontres et son passé qu’elle traîne comme un boulet. L’interaction comme vous le lirez est détonante et finira par livrer des vérités qui font l’effet d’un électrochoc.

Difficile d’en dire plus sans spoiler, je m’arrêterai donc là. Sachez aussi que Les Habits du plongeur abandonnés sur le rivage se lit très facilement, quasiment d’une seule traite (prévoyez trois / quatre heures tranquille) tant on est emporté par l’histoire qui sous son aspect simple soulève nombre de questions et bouleverse son lecteur.

Posté par Mr K à 19:14 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
samedi 25 mai 2019

"Les Sept Morts d'Evelyn Hardcastle" de Stuart Turton

couv19203395

L’histoire : Ce soir à 11 heures, Evelyn Hardcastle va être assassinée.
Qui, dans cette luxueuse demeure anglaise, a intérêt à la tuer ?
Aiden Bishop a quelques heures pour trouver l’identité de l’assassin et empêcher le meurtre.
Tant qu’il n’est pas parvenu à ses fins, il est condamné à revivre sans cesse la même journée.
Celle de la mort d’Evelyn Hardcastle.

La critique de Mr K : Je vais vous présenter aujourd’hui une lecture toute particulière avec un des derniers nés de la maison d’édition Sonatine: Les Sept Morts d’Evelyn Hardcastle de Stuart Turton. Présenté comme un mix entre Agatha Christie, Downton Abbey et Un jour sans fin, voilà un roman qui intrigue et qui personnellement m’a totalement laissé pantois durant toute sa lecture. Il est rare d’être autant surpris par un roman quand on lit beaucoup et depuis longtemps. Le pari est superbement relevé ici entre enquête policière, ambiance crépusculaire et éléments fantastiques. Le voyage livresque fut de haute volée !

Aiden Bishop est condamné à revivre la même journée dans des corps différents. Mais attention, un mystérieux homme lui annonce qu’il n’a le droit qu’à huit emprunts de corps (donc il pourrait vivre huit fois la même journée) pour deviner qui va tuer la fameuse Evelyn Hardcastle et annoncer à cet étrange commanditaire le résultat de ses déductions. Célébrant un triste anniversaire, les Hardcastle ont convié dans cette vieille demeure un grand nombre d’invités qui cachent bien des secrets. Les domestiques ne sont pas en reste et au fil de ses tentatives, notre héros va devoir faire le lien entre les indices qu’il découvre, éviter les fausses pistes, se méfier de tout le monde et essayer de rester en vie car un tueur implacable est à ses trousses et élimine un à un chacun de ces hôtes d’un jour...

Véritable labyrinthe narratif, Les Sept Morts d'Evelyn Hardcastle se dévore sans vergogne avec l’impression d’être prisonnier de cette demeure qui révèle petit à petit ses mystères. Objets, personnes, événements, on se croirait dans un Cluedo littéraire et l’on prend plaisir à revivre les scènes sous différents angles, avec des points de vue divergents qui donnent à voir des vérités cachées qui lèvent peu à peu le voile sur les relations exactes entre personnages, époques et sentiments évoqués. Très bien construit, même s’il faut s’accrocher entre changement d’hôte, d’époque et flashback, c’est assez jubilatoire de se sentir totalement manipulé comme le pauvre héros de notre histoire. Le suspens est constant et l’on se demande bien comment cette histoire se terminera. Le jeu en vaut la chandelle car je vous défie de deviner le fin mot de cet ouvrage dense et extrêmement bien construit.

Très anglais dans l’ambiance qu’il dégage, c’est vrai qu’il y a du Downton Abbey dans ce roman mais un Downton Abbey en pleine déliquescence où les méduses rôdent. Secrets anciens, inimitiés, trahisons, ressentiments et course contre la montre se mêlent au détour des couloirs et des événements liés à cette réception : partie de chasse, nuit d’ivresse, repas collectif, entrevues secrètes sont au menu et la demeure est vaste. À noter que l’auteur a glissé une liste des invités de la party et une carte des lieux en début de recueil (moi qui adore les cartes j’étais comblé). C’est bien utile pour se repérer et cela participe d’autant plus à l’immersion du lecteur.

J’ai beaucoup aimé aussi le parti pris de Stuart Turton de nous placer dans la peau du personnage en utilisant la première personne. On participe à l’enquête, on doute, on cherche, on se fait avoir... On vit avec lui la difficile prise de conscience du changement d’hôte, la nécessité de s’adapter à ce nouveau corps, à ce nouvel esprit. Cela donne des passages détonants tantôt drôles, tantôt tragiques. Les événements s’accélèrent d’ailleurs très vite mettant une pression très forte sur Aiden et donc sur nous. Difficile, vraiment très difficile de s’échapper de cette lecture qui nous happe sans espoir de retour. L’élément fantastique n’est pas proéminent, certes il y a cette enquête ubuesque où l’on rejoue la même pièce, mais c’est surtout l’occasion pour l’auteur de rendre à sa manière un hommage talentueux à Agatha Christie et à Conan Doyle. Un certain classicisme apparaît en terme de caractérisation des personnages, de certaines situations, de la façon de confondre les personnes et de raccrocher les événements les uns aux autres mais la nature profonde des êtres qui animent ce théâtre de papier fait basculer le roman dans le thriller, le sanglant, l’extrême. Je peux vous dire que certains personnages sont bien retors et ne reculent devant rien pour assouvir leurs pulsions ou intérêts personnels.

Pour parachever le tout, l’ouvrage est remarquablement écrit. Très accessible malgré des choix narratifs osés, on se laisse porter par l’histoire, une galerie de personnages hauts en couleur et les coups du sort avec une aisance qui ne se dément jamais et un plaisir de lire optimum. A la fois classique dans les thèmes abordés et très novatrice dans sa forme, c’est le genre d’expérience qui vaut vraiment le détour. Une lecture coup de cœur qui fera date au Capharnaüm éclairé !

Posté par Mr K à 16:49 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
mercredi 22 mai 2019

"Dans l'or du temps" de Claudie Gallay

71kmameCJEL

L’histoire : Un été, en Normandie. Pris dans les filets d'une vie de famille, le narrateur rencontre une vieille dame singulière, Alice. Entre cet homme taciturne et cette femme trop longtemps silencieuse se noue une relation puissante, au fil des récits que fait Alice de sa jeunesse, dans le sillage des surréalistes et dans la mémoire de la tribu indienne Hopi. La vie du narrateur sera bouleversée devant "la misère, la beauté, tout cela intimement lié".

La critique de Mr K : Claudie Gallay est une auteure que j’adore, j’avais été épaté par mes deux premières lectures d’elle : Les Déferlantes et Les Années cerises. C’est donc avec une joie non feinte que je choisissais de terminer mes lectures de vacances de Pâques avec Dans l’or du temps, un roman plus ancien où deux personnages n’ayant à priori rien en commun vont se rencontrer et se livrer. Pas de mystère, c’est bien du Gallay avec une poésie à fleur de mot, un phrasé unique et une histoire universelle qui touche une fois de plus en plein cœur.

Le narrateur est en vacances et comme d’habitude en période estivale, il part avec sa petite famille dans leur maison secondaire en bord de mer dans la Seine Maritime. Lui et Anna (sa femme) sont professeurs et peuvent donc passer du temps avec leurs deux jumelles et se ressourcer. Ce lieu est idéal pour profiter de la mer et des cités balnéaires alentours. Mais voila, quelque chose cloche, le narrateur taiseux dans son genre semble s’éloigner de sa famille peu à peu. Il adore ses filles, il aime sa femme mais il ne lui dit plus rien et peu à peu un espace de plus en plus grand semble les séparer, imperceptiblement d’abord puis un gouffre insurmontable.

Lors d’un banal tour en voiture pour faire quelques courses, le narrateur va rencontrer Alice, une vieille femme qu’il va aider à porter un panier rempli de poires. C’est le début d’une relation toute particulière qui va s’affiner au fil des chapitres entre méfiance mutuelle, silences qui en disent long et révélations sur le passé d’Alice qui jusque là gardait tout pour elle. Bien évidemment, cela va faire écho chez le narrateur et va changer sa vie, le forçant à regarder les choses en face et à prendre certaines décisions.

On retrouve dans ce roman tout le talent de Claudie Gallay pour proposer des personnages forts et charismatiques malgré une certaine banalité. Rien d’extraordinaire en effet au départ pour le narrateur et Alice dont on découvre les vies où les jours se ressemblent et apportent leur lot de petites joies et de petits chagrins. L’une vit seule avec sa sœur entre jardinage, poterie et longues périodes de réflexions, l’autre s’occupe de ses filles et mène une vie de famille plan-plan. C’est la rencontre de ces deux êtres qui va magnifier leur figure, donnant à voir au lecteur des personnes torturées dans leur chair et leur esprit par des non-dits, des sentiments profondément enfouis et au final un certain mal de vivre qui semble les condamner à contempler leur vie plutôt que la vivre pleinement (surtout pour le narrateur d’ailleurs). Une grande mélancolie se dégage donc de ces lignes malgré quelques éclats humoristiques liés souvent à la personnalité d’Alice, vieille femme au caractère bien trempé qui aime entretenir le mystère autour de son passé.

Les jours s’alignent, les rencontrent se multiplient. Le narrateur passe davantage de temps avec Alice, laissant sa famille seule alors que lui explore le passé de la vieille dame qui a vécu un temps dans le cercle des surréalistes et a découvert la tribu des Hopi, des amérindiens qu’elle a pu côtoyer avec son père disparu dans des circonstances tragiques. C’est l’occasion dans certain chapitres d‘en apprendre plus sur André Breton et son mouvement artistique, sur les tribus indiennes que l’on a forcé à s’acclimater aux colons blancs et à leur culture. C’est aussi une belle leçon sur la découverte de soi et des autres. Ces révélations vont avoir un impact sur le narrateur, ce sera lent, très lent même mais une acceptation va naître de cela et amener le lecteur vers une fin logique.

Rythme lancinant, phrases courtes, destructuration de la syntaxe proposent une expérience d’une immersion totale, engouffrant le lecteur au cœur des intimités sans espoir de retour. Comme à chaque fois avec Claudie Gallay, c’est profond, bouleversant et l’on ressort ébranlé et heureux de sa lecture. Une excellent moment que je ne peux que vous conseiller d'entreprendre à votre tour.

Posté par Mr K à 18:39 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,
lundi 20 mai 2019

"Le Djinn" de Graham Masterton

001

L’histoire : Un collectionneur d'antiquités de Moyen-Orient meurt dans des conditions aussi étranges que soudaines. Sa veuve parle d'une obsession fanatique que lui aurait inspirée une poterie très ancienne, une jarre mystérieuse qui, semblerait-il, contiendrait un esprit maléfique... un djinn. Et voici que ce djinn redoutable, terrifiant, cherche bel et bien à se matérialiser et que, pour y parvenir, il déploie les pires abominations...

La critique de Mr K : Petit plaisir coupable aujourd’hui avec un Graham Masterton sorti de ma PAL lors de mes dernières congés. J’adore cet auteur qui livre bien souvent des romans d’épouvante efficaces, bien saisis en terme de gore et avec un sens du rythme soutenu et addictif. Avec Le Djinn, il s’attaque à sa manière au mythe de la lampe merveilleuse et propose une course contre la montre haletante qui se lit en un après-midi !

Suite à la mort de son parrain, le héros, un extra-lucide arnaqueur en petite forme, se rend compte que le disparu ne tournait plus rond depuis un certain temps. Ce passionné de sciences et de cultures orientales a ramené lors d’un de ses voyages une mystérieuse jarre qui semble avoir une emprise diabolique sur celui qui la possède. Selon la légende, elle renfermerait un djinn, une créature / démon des airs qui terrifie les enfants dans les contes. Sauf qu’ici elle est bien réelle et ne demande qu’une chose : qu’on la libère ! Les événements et morts suspectes commencent à s’enchaîner et la menace se fait de plus en plus insidieuse. Mais comment peut-on combattre une entité plurimillénaire qui semble invincible ? Surtout quand personne ne vous croit et que seul une poignée de personnes est prête à vous emboîter le pas...

Ce roman est de facture très classique, n’attendez pas la moindre surprise lors de sa lecture. Cette petite déception dite, le reste est très bon et surtout efficace. On frissonne pas mal et franchement on en redemande. Difficile en effet de relâcher ce livre avant la fin tant on est pris par l’histoire, les rebondissements et finalement la possibilité de livrer le monde à un djinn pas très engageant. C’est mon côté sadique qui s’exprime, on aimerait bien parfois que les forces obscures gagnent. Une fois de plus la menace sera battue mais à quel prix ! Cruel avec ses personnages (comme souvent avec lui), Masterton leur réserve un destin peu enviable.

À ce niveau, je dois avouer que j’ai largement préféré les seconds rôles que j’ai trouvé remarquablement croqués avec concision et efficacité. La marraine possédée, sa dame de compagnie étrange, un docteur émérite courageux et branque, une jeune femme spécialisée dans la rétrocession d’Antiquités à leur pays d’origine sont autant d’âmes qui vont révéler bien des secrets à la lueur du danger qui les guette. Le héros par contre m’a laissé froid, pas très crédible, faussement cynique, volontiers misogyne par moment (ne vous inquiétez pas il mange ses dents à plusieurs reprises), on en viendrait à souhaiter que la mort le frappe tant il peut se révéler agaçant. Un coup dans l’eau à ce niveau là.

Les codes du fantastique sont parfaitement respectés avec notamment un basculement dans le surnaturel qui se déroule petit à petit avec des allers retours entre passé et présent, l’irruption de phénomènes inquiétants qui font monter la pression comme il faut et cette fois-ci, une certaine économie au niveau des détails sordides. Plus soft mais du coup plus évocateur, laissant libre court à l’imagination, le lecteur est vraiment pris au piège. Quelques références culturelles et historiques complètent l’opus à l’occasion, donnant une vision assez effrayante de quelques histoires populaires que l’on a pu nous raconter étant petit (Aladin et la lampe merveilleuse, Ali Baba et les 40 voleurs notamment).

Bien écrit, allant à l’essentiel, on passe un bon moment avec Le Djinn même si je dois avouer que ce n’est pas mon préféré de l’auteur. Une bonne distraction en tout cas qui conviendra à tous les amateurs de récits d’épouvante pas prise de tête.

Egalement lus et chroniqués de Masterton au Capharnaüm éclairé :
Le Portrait du mal
Magie des neiges
Apparition
La Cinquième sorcière
- Le Jour J du jugement
- Le Trône de Satan

Posté par Mr K à 17:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

samedi 18 mai 2019

"Les Dieux de Howl Mountain" de Taylor Brown

__multimedia__Article__Image__2019__9782226437303-j

L’histoire : Hanté par la guerre de Corée, où il a perdu une jambe, Rory Docherty est de retour chez lui dans les montagnes de Caroline du Nord.

C'est auprès de sa grand-mère, un personnage hors du commun, que le jeune homme tente de se reconstruire et de résoudre le mystère de ses origines, que sa mère, muette et internée en hôpital psychiatrique, n'a jamais pu lui révéler.

Embauché par un baron de l'alcool clandestin dont le monopole se trouve menacé, il va devoir déjouer la surveillance des agents fédéraux tout en affrontant les fantômes du passé...

La critique de Mr K : Attention gros coup de cœur avec le dernier né de la collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Les Dieux de Howl Mountain de Taylor Brown est de ces romans qu’on n’oublie pas, dans lequel on pénètre sans peine immédiatement et dont on ressort ravi. Beau miroir sur un pays, une époque avec des personnages charismatiques, on passe vraiment un excellent moment. Voici pourquoi...

On suit le destin peu flatteur de Rory un jeune homme revenu estropié de Corée. Il loge chez sa grand-mère (Ma), une femme au caractère et à la vie haute en couleur. Le père de Rory est mort dans des circonstances tragiques avant sa naissance et sa mère a été placée en institution psychiatrique, réduite à un être humain replié sur lui-même et totalement aphone. Il y a peu de place proposées aux handicapés qui reviennent du front, Rory trempe donc dans des affaires louches, dans le trafic d’alcool plus précisément. Dans ce coin reculé de la Caroline du Nord, il est facile de se cacher. Si en plus, on ne se fait pas trop remarquer, les flics du coin sont arrangeants et l’on peut mener son petit business tranquille. Les cartes vont être rebattues avec l’arrivée d’un fédéral bien décidé a faire régner l’ordre, les tensions qui s’exacerbent entre un passé trop longtemps enfoui et une lutte entre gangs de trafiquants, et la rencontre de Rory avec Christine qui ouvre une porte vers un bonheur qu'il n’espérait plus.

Mêlant chronique quotidienne, roman noir et action, ce récit touche au but dans chaque domaine qu’il aborde. C’est en grande partie dû aux personnages qui peuplent ces pages et ensorcellent le lecteur. J’ai ainsi une grande tendresse pour Ma, ancienne prostituée désormais recluse dans la forêt en montagne et qui vit dans sa maison en pratiquant l’herboristerie. Un caractère de feu, une sagesse au bout de chaque phrase et un amour indéfectible pour son petit fils et la nature qui l’environne me la rende éminemment sympathique et d’une tendresse terrible. En même temps, il ne faut pas trop la chercher car croyez-moi, elle cache bien son jeu et peut s’avérer terrible quand on touche à ses proches. Le duo qu’elle forme avec son petit fils est touchant et drolatique, les deux ayant un caractère affirmé et un sens de la formule. Cela donne bien souvent des scènes inoubliables provoquant des réactions et sentiments mêlés chez le lecteur. Rory loin de se réfugier derrière son infirmité fait quant à lui tout ce qu’il peut pour assurer dans sa vie, il travaille (et plutôt bien, malgré l’illégalité de ses activités), il s’ouvre aux autres avec une ribambelle de personnages secondaires croustillants et finit même par rencontrer une fille qui lui plaît et avec qui il se voit bien poursuivre son existence.

Vous vous doutez bien que ce serait trop simple et les obstacles vont s’avérer nombreux avec en premier chef un secret de famille à élucider, la mort du père tué par un inconnu à qui sa mère a arraché un œil avant de sombrer dans le mutisme. C’est le seul indice qu’il ait, il se heurte à un mur de la part de sa grand-mère qui bloque sur le sujet et les habitants du crû qui semblent avoir oublié les événements. Se rajoute là-dessus, une lutte de pouvoir autour du trafic d’alcool avec son lot de règlements de compte, de pression, de changements de posture avec des forces de l’ordre aux mœurs changeantes, les courses de voitures sauvages (ancêtre du Nascar) qui canalisent le trop plein de testostérone et qui permettent aux coqs de se livrer bataille dans des duels d’une rare intensité. Je ne suis pas forcément amateur de courses poursuites endiablées mais les passages les mettant en scène ici sont magistraux. La montée en pression est impressionnante dans cet ouvrage et les nuages noirs s’accumulent, laissant un goût amer dans la bouche tant le fragile équilibre menace à tout moment de rompre, les sentiments et réactions étant poussés à leur paroxisme. Très bien rendus, les rapports entre personnages sont crédibles et il souffle un vent d’authenticité sur ces pages qui fait du bien et procure un plaisir sans borne.

Il est donc ici question de la famille, des méfaits de la guerre, de la lente reconstruction des individus, de foi, de survie, de vengeance et de haine. Ça sent le souffre et l’amour à la fois, les passions sont exposées à vif et l’on sait bien que personne n’en sortira vraiment indemne. Cet aspect noir est contrebalancé par le lent rythme de la nature, les grands espaces et la permanence du vivant qui apparaît deci delà au détour d’une balade, d’une cueillette dans la forêt ou même l’abattage d’un cochon. Nous ne sommes que de passage après tout et il faut relativiser. Dans ce monde des années 50 en plein changement, les anciennes croyances ont encore cours, la nature est au centre des existences et l’on s’émerveille d’un rien à la lecture de certains passages qui font la part belle à l’humanité et à son rapport primitif au règne naturel.

L’écriture est tout bonnement fabuleuse, très accessible, concise sans tomber dans la facilité, on ne peut que succomber et se laisser entraîner dans cette histoire qui prend aux tripes et se révèle universelle dans ce qu’elle véhicule. Beau, excitant, puissant, Les Dieux de Howl Mountain fera date et trouve déjà une place de choix dans ma bibliothèque. À lire absolument !

jeudi 16 mai 2019

"Wolff & Byrd : Avocats du macabre" de Batton Lash

wolff

L'histoire : Dans la jungle des cabinets d'avocats américains, deux juristes sont restés intègres et ont choisi de défendre ceux que la société rejette... les monstres ! Ils sont Wolff & Byrd, les avocats du surnaturel, et rien ne peut les arrêter lorsqu'il s'agit de faire triompher la justice. Humour, mystère et parodie sont au programme, sans oublier la présence de Sodd, la Chose nommée truc, qui est certainement leur client le plus fidèle.

Méfiez-vous des créatures de la nuit... Maintenant elles ont des avocats !

La critique de Mr K : Dégoté à prix d'or dans une brocante Wolff & Byrd: avocats du macabre de Batton Bash avait tout pour me plaire sur le papier. Gros amateurs de récits d'horreur des années 60 / 70, je vous invite notamment à lire mes chroniques des volumes publiés aux éditions Delirium qui rééditent avec talent et goût les vieilles BD Creepy et Eerie notamment. Cet ouvrage est une pure découverte liée au hasard, je ne connaissais même pas son existence avant de tomber dessus. Au final, ce fut une lecture plaisante mais pas inoubliable, ce volume étant tout de même inférieur aux œuvres suscitées.

Wolff et Byrd sont deux avocats spécialisés dans le surnaturel. Ils n'enquêtent pas à proprement parlé, ils défendent en général les causes perdues : celles des monstres ou d'humains victimes d'objets surnaturels. Ils sont le dernier espoir pour bien des cas que la science n'explique pas et jouent sur les subtilités de la loi pour sortir de l'ornière des accusés souvent victimes de leur apparence ou de leur maladresse : un homme végétal se voit ainsi accusé de gêner la voie publique et de représenter un danger pour les enfants, un couple se voit attaquer en justice à cause des dégâts causés par leur maison hantée, une ligue de vertu parentale veut empêcher la diffusion d'un programme horrifique présenté par une goule (toute ressemblance avec le gardien des Contes de la crypte est purement fortuit évidemment...) ou encore, un humain est victime des vœux désastreux qu'il prononce grâce à un artefact vaudou... Sacré programme, non ?

wolfetbirdspl

Découpé à chaque fois en deux planches, les récits sont très vifs. Ces strips étaient destinés à être publiés quotidiennement, le lecteur devant attendre le jour suivant pour connaître la suite des événements, l'aspect est un peu suranné avec des rappels réguliers des ressorts des intrigues. Cette narration à l'ancienne n'empêche pas pour autant les surprises et les bons twists finaux dont je suis si friand. On reste dans du classique avec notamment une critique à peine voilée envers la bien-pensance en vogue aux USA (aujourd'hui comme avant d'ailleurs) et le machisme et la réduction des femmes au rôle de faire valoir (le personnage d'Alana Wolff est là pour démontrer tout le contraire). À ce propos, j'ai apprécié les deux personnages principaux et le décalage présent souvent dans leurs actions et réactions (un peu à la manière de la Famille Addams). Très bons aussi les passages mettant en scène les créatures victimes de l'incurie des êtres humains, ce qui m'a au passage rappelé le très très bon film Cabal de Clive Barker (un film culte, foncez le regarder !).

wolff&byrdd2

Le gros défaut de l’ouvrage tient dans son aspect graphique. Les planches sont moyennes et certaines cases mêmes hideuses. Le dessinateur semble s'être parfois reposé sur ses lauriers, sans doute dû au rythme de parution de l'époque qui imposait un rythme effréné à ses auteurs. Quelques éléments de la traduction française semblent aussi hasardeux, donnant un caractère inachevé ou carrément puéril à certaines répliques. C'est dommage car le contenu est bon, intéressant mais l'écrin manque d'éclat et douche quelque peu l'enthousiasme. Reste tout de même un bon petit bonheur régressif qui devrait convenir aux amateurs de récits horrifiques.

Posté par Mr K à 18:10 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
lundi 13 mai 2019

"Le Grondement" d'Emmanuel Sabatié

81rn41O+LSL

L’histoire : Dans la capitale d’un Etat imaginaire de l’est de l’Europe, Szforinda, les habitants sont passionnés par la finale de la coupe du monde de football qui va avoir lieu. Depuis cinq ans, après le massacre de trois cents enfants par des terroristes islamistes, le pays vit dans une obsession sécuritaire.

Le livre commence alors que 70 000 spectateurs se dirigent vers l’Athéna Stadium pour assister à la finale. Il suit les différents personnages qui se rendent à ce match, ce qu’ils vivent à l’Athéna Stadium mais aussi dans les mois qui précèdent. Entre Nordine l’informaticien, Théo le policier, Yuri le jeune champion de foot, et Krysten et Yeovi ? les amants secrets, des vies apparaissent, complexes, tourmentées, tragiques et pleines d’espoir.

Dans une ambiance pesante où chacun est surveillé pour sa propre sécurité par les S.A.T., des policiers spéciaux ayant tous les pouvoirs, la ville vit dans l’enthousiasme et la peur de la finale : y aura-t-il un nouvel attentat ? Personne ne croit cela possible, et pourtant tout le monde le redoute.

La critique de Mr K : Lecture détonante aujourd’hui avec Le Grondement d’Emmanuel Sabatié, pavé de 636 pages aussi âpres que virulentes. Autant vous le dire de suite, ce roman ne plaira pas à tout le monde. Parti pris d’écriture spécial, lenteur de la mise en place désarçonnent au départ... Mais si on se donne le temps, que l’on persiste, on finit par rentrer dans un univers aussi effrayant que fascinant et qui n’est pas si loin de notre réalité en devenir. Lecture coup de poing donc !

L’ensemble du récit s’organise autour de la tenue le soir même d’un match de football très important. Pendant les trois quarts du roman, nous suivons individuellement plusieurs personnages très divers qui s’apprêtent à s’y rendre. Chacun bénéficie d’un flashback assez développé qui va nous permettre de ressentir son individualité, son identité et ses aspirations. Dans une ambiance générale lourde, où le soupçon se dispute à l’angoisse, où l’état de droit a cédé la place à un état policier répressif, le match va débuter livrant une vérité que chacun pouvait soupçonner sans pour autant y croire complètement...

Le Grondement est ce que l’on pourrait appeler un livre-chorale tant les protagonistes sont nombreux. Au final, même si l’événement final est d’importance, les trajectoires qui nous sont décrites au départ n'importent quasiment plus. Derrière ces figures quasi tutélaires de l’informaticien de génie, du flic en colère prêt à péter un câble, d’un jeune champion en devenir qu’une blessure ralentit dans sa progression, de deux amoureux transis qui doivent vivre leur idylle en cachette pour cause de conventions sociales et religieuses, d’un jeune homme prêt à tout pour réussir, c’est notre humanité et les multiples questionnements qui l’accompagnent qui nous sont livrés. Désirs et besoins, la recherche du bonheur (spirituel et matériel), le vertige de la chute après un coup dur, les espoirs naissants d’une jeunesse naïve, la tentation de la force et de la vengeance, la famille et les tracas qui vont avec, le rapport au monde, à Dieu et toute une longue liste de thématiques sont abordés via ses destins individuels qui fournissent toute la palette possible de sentiments.

À travers ces portraits croisés, Emmanuel Sabatié nous donne à voir un monde assez semblable au nôtre dans un futur proche plutôt glaçant. On pourrait imaginer en effet que l’action se déroule dans cinq / dix ans, et les développements entraperçus sont dans l’air du temps. Face à la menace terroriste, la démocratie a reculé. La police a des pouvoirs étendus, les contrôles sont quotidiens, l’opposition muselée. La tension est palpable dans chaque portrait avec des lignes qui s’opposent, une certaine radicalisation des esprits dans un sens comme dans l’autre et une course à l’individualisme forcenée. Le modèle capitaliste-libéral est désormais présent partout, les puissants sont protégés et les pauvres survivent comme ils peuvent même si tous n’ont pas conscience de la réalité de la marche du monde. Cette ambiance crépusculaire prend à la gorge et ne peut que faire penser aux changements opérés en France depuis quelques années avec le recul de l’esprit de corps au profit du sacro-saint Moi qui fait des ravages en terme de solidarité et de services publics. Ce roman est politique et donne une vision prospective très intéressante car située dans un futur probable, l’anticipation est ici très réaliste appuyant là où ça fait mal et ne laissant aucune réelle échappatoire à ses personnages mais aussi au lecteur. On est donc loin de la gentille lecture détente mais plutôt dans le genre d’ouvrage qui peut permettre d’ouvrir les yeux, d’accompagner le lecteur dans sa réflexion sur le monde.

Vous l’avez compris, cette lecture est loin d’être joyeuse... Mais elle reste jubilatoire. En effet, loin de tomber dans une forme de militantisme exacerbé, l'auteur distille les éléments de la réflexion avec patience et au compte-gouttes. Le rythme est lent, très lent d’ailleurs. Cet aspect prend toute son importance au bout des deux cents premières pages et risque malheureusement de laisser sur le bord du chemin les lecteurs les moins opiniâtres. Ce serait une erreur car bien que j’ai quelque peu pesté au départ (oui, je sais, je suis un gros râleur !) surtout que l’écriture est étrange le sujet disparaissant bien souvent pour donner de l’immédiateté, de l’urgence à ce que ressentent les personnages, je peux vous dire que cet effort de patience vaut le détour et l’on commence à dérouler les pages sans pouvoir s’arrêter dans un mélange de fascination, de dégoût (certains passages sont vraiment très rudes) et de plaisir car l’écrivain ne nous prend pas pour des imbéciles et établit des ponts vraiment passionnants pour qui aime porter un regard aiguisé sur notre société.

Un grand livre donc, difficile d’approche au départ mais d’une grande intelligence et puissant dans ce qu’il dégage. Le genre de lecture que l’on n’oublie pas, essentielle dans cette époque de transition où l’on a encore le choix quant au futur que l’on veut se choisir.

samedi 11 mai 2019

"Kraken" de China Miéville

couv60017017

L‘histoire : Billy Harrow est le spécialiste des céphalopodes au Musée d'histoire naturelle de Londres. Il organise les visites pour les collections privées, dont le Architeuthis dux (un calmar géant) est la pièce majeure. Lors d'une de ces visites, il constate avec horreur que le mollusque de huit mètres a disparu ! La vie de Billy bascule très vite : une branche secrète de la police vient l'interroger, il découvre l'existence d'une secte des adorateurs du Dieu Kraken et comprend qu'il existe un Londres souterrain et surnaturel...

La critique de Mr K : Lecture bien space aujourd’hui avec Kraken de China Miéville, un ouvrage qui dormait depuis bien trop longtemps dans ma PAL alors qu’il me faisait de l’œil ! J’avais une légère appréhension car les critiques étaient très partagées allant du roman passionnant au bric à brac indigeste ! Pour autant, je ne m’en laissais pas compter, les thématiques et surtout la quatrième de couverture complètement folle, ont fini par me convaincre. Au final, ce fut une lecture âpre mais très particulière, j’ai beaucoup aimé même si je peux comprendre les réticences de certains lecteurs.

Tout commence plutôt de manière incongrue. Billy travaille au musée et fait visiter une galerie à des visiteurs passionnés et pressés de voir un calmar géant qui y est conservé. Mais voila, cette pièce unique a disparu et à priori de manière totalement délirante vu que la manœuvre est impossible à faire sans laisser de traces ! Passé ce premier chapitre classique, l’œuvre bascule dans une autre dimension. Très vite, à l’instar du héros, on se rend compte que les apparences sont trompeuses, qu’un monde parallèle existe à côté du nôtre et qu’il est peuplé d’êtres extraordinaires dont on ne soupçonnait pas jusqu’alors l’existence. Commence alors un véritable road movie qui mettra Billy aux prises avec une brigade de police spécialisée dans les faits surnaturels (X-files en version encore plus déjantée), des tueurs sans merci aux capacités défiant toute loi physique, une secte d’illuminés qui attend patiemment le retour du Dieu Kraken qui annoncerait la fin du monde, un caïd de la pègre à la nature changeante et tout un ensemble de personnages plus fantasmagoriques les uns que les autres. Inutiles de vous dire que l’on n’a pas le temps de s’ennuyer...

Folie et non-sens sont peut-être les termes qui caractériseraient le mieux cet ouvrage hors norme qui demande un sacré temps d’adaptation. Si vous êtes amateurs de récits linéaires, balisés et logiques, passez votre chemin, vous pourriez être agacé... Ainsi pendant la plupart des chapitres, le héros lui-même ne sait pas ce qu’il doit faire, où il est et à quoi il est confronté. Ce n’est pas faute de demander mais quasiment systématiquement, on lui répond à côté ou on passe à un autre sujet de conversation. Cela a pour effet immédiat de frustrer le personnage mais aussi le lecteur qui doit faire un effort conséquent pour aligner les éléments, les confronter et construire sa vision du monde extraordinaire qui lui est donné à deviner et non à voir ! Pas facile donc, ce voyage livresque est vraiment à part et perdra sans doute quelques âmes au passage... Par contre, si vous vous accrochez, vous verrez une générosité sans borne dans les lignes qui vous sont données à lire car l’auteur a une imagination dingue et propose un univers neuf et vraiment barré !

On a affaire à un mix improbable entre la série des Harry Potter, American God de Neil Gaiman (à lire absolument tellement c’est génial !), des thématiques proches de Lovecraft et un ton / des personnages décalés. C’est assez unique en son genre et l’on saute d’une situation à une autre de manière totalement impromptue et désarçonnante. On suit principalement la quête de Billy qui est de retrouver le Kraken sans se faire pincer par toutes les forces qui voudraient lui mettre la main dessus. Cependant, l’auteur nous donne à voir de multiples points de vue avec notamment une policière-sorcière aussi efficace qu’ordurière, une petite amie en quête de nouvelles pour son mec disparu assassiné dès les premières pages d’une manière plus qu’insolite ou encore des divinités mineures en mode syndicaliste (la grève des animaux familiers est à se pisser dessus !). Flamboyant, d’une densité énorme, abandonnant toutes les lois de la nature et de la narration parfois, l’ouvrage se perd en conjectures et en détails plus étranges les uns que les autres mais au final nous conduit tout droit à un dénouement assez bluffant (aaah, ce dernier chapitre !).

Kraken a donc les défauts de ses qualités. Remarquablement écrit, d’une richesse scénaristique complexe et gouleyante, il peut séduire autant que rebuter. À chacun de tenter l’expérience ou pas tout en sachant qu’elle ne vous laissera pas indifférent. Pour ma part, ce fut une longue lecture plaisante et délirante comme je les aime. Avis aux amateurs !

Posté par Mr K à 18:47 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , ,
jeudi 9 mai 2019

"Us" de Jordan Peele

Us afficheL'histoire : De retour dans sa maison d’enfance, à Santa Cruz sur la côte Californienne, Adelaïde Wilson a décidé de passer des vacances de rêves avec son mari Gabe et leurs deux enfants : Zora et Jason. Un traumatisme aussi mystérieux qu’irrésolu refait surface suite à une série d’étranges coïncidences qui déclenchent la paranoïa de cette mère de famille de plus en plus persuadée qu’un terrible malheur va s’abattre sur ceux qu’elle aime. Après une journée tendue à la plage avec leurs amis les Tyler, les Wilson rentrent enfin à la maison où ils découvrent quatre personnes se tenant la main dans leur allée. Ils vont alors affronter le plus terrifiant et inattendu des adversaires : leurs propres doubles.

La critique Nelfesque : Tension est le mot qui me vient lorsque je me remémore le visionnage de ce film que nous avons été voir en salle lors de sa sortie. Après avoir aimé le précédent long métrage du réalisateur, "Get out", c'est tout naturellement que nous avons décidé d'aller voir cette nouvelle production. Ici, il est encore une fois question d'identité mais les problématiques et le ton sont différents.

Un malaise plane sur la vie d'Adélaïde, cette femme qui enfant a vécu un événement traumatisant, et ensuite tu, lors d'un séjour à Santa Cruz. Aujourd'hui mariée et mère de deux enfants, elle revit cette angoisse à l'approche des lieux de son traumatisme. L'angoisse va aller crescendo et se révéler fondée. Que s'est-il réellement passé dans cette fête foraine de son enfance ? Quel jeu se rejoue aujourd'hui dans la maison de son enfance ? Et qui sont ces gens qui au beau milieu de la nuit vont les prendre pour cible ?

us 6

"Us" n'est pas un film comme les autre, un énième film d'horreur cliché jouant sur le jump scare jusqu'à la nausée. "Us" est fin, intelligent, angoissant. Il prend le spectateur en otage, lui faisant se poser mille et une questions. Bien plus qu'un simple home invasion, ce film joue sur les ambiances. On ne saute pas littéralement de peur dans nos sièges mais la tension nous prend aux tripes.

Imaginez voir apparaître chez vous, dans votre maison de vacances, des gens vous ressemblant étrangement mais présentant des troubles certains. Ces personnes vous attaquent, sans dire un mot, se comportent d'une façon qui n'est pas naturelle et semblent vouloir vous faire du mal. La situation est incompréhensible, la peur surgit. On est ici dans l'étrange, l'inconnu et la peur de cet autre qui pourrait être nous.

us 5

Et c'est dans la seconde partie du film que "Us" dévoile tout son intérêt. Lorsque l'on commence à comprendre qui sont ces gens, pourquoi ils sont là et surtout d'où ils viennent. Je n'en dirai pas beaucoup plus pour ne pas dévoiler l'intrigue mais sachez que vous allez alors avoir affaire à des scènes en miroir superbement construites et brillamment orchestrées. La photographie est bluffante, l'idée fait froid dans le dos et les acteurs sont bluffants. Quant à la bande son, elle accompagne avec brio l'image. Loin de la caricature et de la facilité, Jordan Peele nous livre ici un long métrage qui marque l'histoire du film de genre. Un film bien plus intelligent qu'il n'y parait et qui hantera longtemps votre esprit.

us 3

La critique de Mr K : 6/6. Sacrée claque à nouveau avec ce réalisateur qui décidément renouvelle bien le film de genre avec chacun de ses films successifs. Get out m’avait bien plu (surtout la première partie) et réussissait le tour de force de conjuguer bon film d’horreur avec satire sociale féroce. Jordan Peele remet le couvert avec Us qui met une famille américaine black aux prises avec des doubles mal-intentionnés auxquels ils vont devoir échapper.

La première partie du film s’apparente clairement à un Home invasion. On commence par une vingtaine de minutes où le spectateur découvre une petite famille qui part en vacance dans la résidence de vacances familiale. Sans clichés et plutôt bien ficelée, la caractérisation nous présente un papa très cool, une maman un peu flippée à l’idée de revenir sur les lieux d’un drame qu’elle a vécu gamine (scène d’introduction terrible) et deux enfants qui se chamaillent mais s’aiment beaucoup. On les apprécie, on aime le ton léger qui se dégage des dialogues, des situations. Bref, on les aime bien ! Mais voila que pendant la première nuit, une étrange famille apparaît dans le jardin et commence à les séquestrer. Tension psychologique, courses poursuites avec effets de scare jump… on est dans le classique. C’est efficace mais au final ça ne casse pas des briques.

us 4

Lorsque l’action finit par changer de lieu (difficile de ne pas spoiler, mais rassurez vous ce sera le cas jusqu’au terme de cette chronique), le film prend une toute autre dimension. Derrière une histoire qui pourrait s’apparenter au thème classique de maniaques attaquant des innocents ou une énième variation autour du doppelgänger se cache un film drôlement malin qui va très loin dans les révélations successives. Derrière des détails qui paraissaient au départ anodins, il y a une vérité terrifiante à laquelle vont être confrontés les héros. Le film reste axé film de genre mais en filigrane on devine un certain nombre de thématiques très contemporaines liées aux USA. Jordan Peele n’a pas pu s’empêcher de traiter en parallèle la césure qui existe dans nos sociétés avec les notions d’exploitation et d‘individualisme, la déshumanisation du monde du travail notamment ou encore le consumérisme excessif (compétition savoureuse entre les deux amis pères de famille).

us 1

Je n’en dirai pas plus sur le contenu, attendez-vous simplement à une surprise de taille et à un film finalement très dense sous ses aspects de slasher basique. Remarquablement réalisé avec des plans inventifs, une photo superbe (le même responsable que le cultissime It follow), une musique splendide qui trotte longtemps dans l’esprit du spectateur, un scénario retors et un switch final plus que génial, des acteurs au diapason avec notamment une Lupita Nyong’o au charme magnétique, ce film est un petit bijou d’inventivité et d’intelligence. Seul bémol, je n’ai pas vraiment eu peur une seule fois mais l’ambiance glauque et le background sont assez flippant dans leurs implications. Du bon et du grand cinéma comme on aimerait en voir plus souvent !

Posté par Nelfe à 17:43 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,