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L’histoire : Un été, en Normandie. Pris dans les filets d'une vie de famille, le narrateur rencontre une vieille dame singulière, Alice. Entre cet homme taciturne et cette femme trop longtemps silencieuse se noue une relation puissante, au fil des récits que fait Alice de sa jeunesse, dans le sillage des surréalistes et dans la mémoire de la tribu indienne Hopi. La vie du narrateur sera bouleversée devant "la misère, la beauté, tout cela intimement lié".

La critique de Mr K : Claudie Gallay est une auteure que j’adore, j’avais été épaté par mes deux premières lectures d’elle : Les Déferlantes et Les Années cerises. C’est donc avec une joie non feinte que je choisissais de terminer mes lectures de vacances de Pâques avec Dans l’or du temps, un roman plus ancien où deux personnages n’ayant à priori rien en commun vont se rencontrer et se livrer. Pas de mystère, c’est bien du Gallay avec une poésie à fleur de mot, un phrasé unique et une histoire universelle qui touche une fois de plus en plein cœur.

Le narrateur est en vacances et comme d’habitude en période estivale, il part avec sa petite famille dans leur maison secondaire en bord de mer dans la Seine Maritime. Lui et Anna (sa femme) sont professeurs et peuvent donc passer du temps avec leurs deux jumelles et se ressourcer. Ce lieu est idéal pour profiter de la mer et des cités balnéaires alentours. Mais voila, quelque chose cloche, le narrateur taiseux dans son genre semble s’éloigner de sa famille peu à peu. Il adore ses filles, il aime sa femme mais il ne lui dit plus rien et peu à peu un espace de plus en plus grand semble les séparer, imperceptiblement d’abord puis un gouffre insurmontable.

Lors d’un banal tour en voiture pour faire quelques courses, le narrateur va rencontrer Alice, une vieille femme qu’il va aider à porter un panier rempli de poires. C’est le début d’une relation toute particulière qui va s’affiner au fil des chapitres entre méfiance mutuelle, silences qui en disent long et révélations sur le passé d’Alice qui jusque là gardait tout pour elle. Bien évidemment, cela va faire écho chez le narrateur et va changer sa vie, le forçant à regarder les choses en face et à prendre certaines décisions.

On retrouve dans ce roman tout le talent de Claudie Gallay pour proposer des personnages forts et charismatiques malgré une certaine banalité. Rien d’extraordinaire en effet au départ pour le narrateur et Alice dont on découvre les vies où les jours se ressemblent et apportent leur lot de petites joies et de petits chagrins. L’une vit seule avec sa sœur entre jardinage, poterie et longues périodes de réflexions, l’autre s’occupe de ses filles et mène une vie de famille plan-plan. C’est la rencontre de ces deux êtres qui va magnifier leur figure, donnant à voir au lecteur des personnes torturées dans leur chair et leur esprit par des non-dits, des sentiments profondément enfouis et au final un certain mal de vivre qui semble les condamner à contempler leur vie plutôt que la vivre pleinement (surtout pour le narrateur d’ailleurs). Une grande mélancolie se dégage donc de ces lignes malgré quelques éclats humoristiques liés souvent à la personnalité d’Alice, vieille femme au caractère bien trempé qui aime entretenir le mystère autour de son passé.

Les jours s’alignent, les rencontrent se multiplient. Le narrateur passe davantage de temps avec Alice, laissant sa famille seule alors que lui explore le passé de la vieille dame qui a vécu un temps dans le cercle des surréalistes et a découvert la tribu des Hopi, des amérindiens qu’elle a pu côtoyer avec son père disparu dans des circonstances tragiques. C’est l’occasion dans certain chapitres d‘en apprendre plus sur André Breton et son mouvement artistique, sur les tribus indiennes que l’on a forcé à s’acclimater aux colons blancs et à leur culture. C’est aussi une belle leçon sur la découverte de soi et des autres. Ces révélations vont avoir un impact sur le narrateur, ce sera lent, très lent même mais une acceptation va naître de cela et amener le lecteur vers une fin logique.

Rythme lancinant, phrases courtes, destructuration de la syntaxe proposent une expérience d’une immersion totale, engouffrant le lecteur au cœur des intimités sans espoir de retour. Comme à chaque fois avec Claudie Gallay, c’est profond, bouleversant et l’on ressort ébranlé et heureux de sa lecture. Une excellent moment que je ne peux que vous conseiller d'entreprendre à votre tour.