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L’histoire : Hanté par la guerre de Corée, où il a perdu une jambe, Rory Docherty est de retour chez lui dans les montagnes de Caroline du Nord.

C'est auprès de sa grand-mère, un personnage hors du commun, que le jeune homme tente de se reconstruire et de résoudre le mystère de ses origines, que sa mère, muette et internée en hôpital psychiatrique, n'a jamais pu lui révéler.

Embauché par un baron de l'alcool clandestin dont le monopole se trouve menacé, il va devoir déjouer la surveillance des agents fédéraux tout en affrontant les fantômes du passé...

La critique de Mr K : Attention gros coup de cœur avec le dernier né de la collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Les Dieux de Howl Mountain de Taylor Brown est de ces romans qu’on n’oublie pas, dans lequel on pénètre sans peine immédiatement et dont on ressort ravi. Beau miroir sur un pays, une époque avec des personnages charismatiques, on passe vraiment un excellent moment. Voici pourquoi...

On suit le destin peu flatteur de Rory un jeune homme revenu estropié de Corée. Il loge chez sa grand-mère (Ma), une femme au caractère et à la vie haute en couleur. Le père de Rory est mort dans des circonstances tragiques avant sa naissance et sa mère a été placée en institution psychiatrique, réduite à un être humain replié sur lui-même et totalement aphone. Il y a peu de place proposées aux handicapés qui reviennent du front, Rory trempe donc dans des affaires louches, dans le trafic d’alcool plus précisément. Dans ce coin reculé de la Caroline du Nord, il est facile de se cacher. Si en plus, on ne se fait pas trop remarquer, les flics du coin sont arrangeants et l’on peut mener son petit business tranquille. Les cartes vont être rebattues avec l’arrivée d’un fédéral bien décidé a faire régner l’ordre, les tensions qui s’exacerbent entre un passé trop longtemps enfoui et une lutte entre gangs de trafiquants, et la rencontre de Rory avec Christine qui ouvre une porte vers un bonheur qu'il n’espérait plus.

Mêlant chronique quotidienne, roman noir et action, ce récit touche au but dans chaque domaine qu’il aborde. C’est en grande partie dû aux personnages qui peuplent ces pages et ensorcellent le lecteur. J’ai ainsi une grande tendresse pour Ma, ancienne prostituée désormais recluse dans la forêt en montagne et qui vit dans sa maison en pratiquant l’herboristerie. Un caractère de feu, une sagesse au bout de chaque phrase et un amour indéfectible pour son petit fils et la nature qui l’environne me la rende éminemment sympathique et d’une tendresse terrible. En même temps, il ne faut pas trop la chercher car croyez-moi, elle cache bien son jeu et peut s’avérer terrible quand on touche à ses proches. Le duo qu’elle forme avec son petit fils est touchant et drolatique, les deux ayant un caractère affirmé et un sens de la formule. Cela donne bien souvent des scènes inoubliables provoquant des réactions et sentiments mêlés chez le lecteur. Rory loin de se réfugier derrière son infirmité fait quant à lui tout ce qu’il peut pour assurer dans sa vie, il travaille (et plutôt bien, malgré l’illégalité de ses activités), il s’ouvre aux autres avec une ribambelle de personnages secondaires croustillants et finit même par rencontrer une fille qui lui plaît et avec qui il se voit bien poursuivre son existence.

Vous vous doutez bien que ce serait trop simple et les obstacles vont s’avérer nombreux avec en premier chef un secret de famille à élucider, la mort du père tué par un inconnu à qui sa mère a arraché un œil avant de sombrer dans le mutisme. C’est le seul indice qu’il ait, il se heurte à un mur de la part de sa grand-mère qui bloque sur le sujet et les habitants du crû qui semblent avoir oublié les événements. Se rajoute là-dessus, une lutte de pouvoir autour du trafic d’alcool avec son lot de règlements de compte, de pression, de changements de posture avec des forces de l’ordre aux mœurs changeantes, les courses de voitures sauvages (ancêtre du Nascar) qui canalisent le trop plein de testostérone et qui permettent aux coqs de se livrer bataille dans des duels d’une rare intensité. Je ne suis pas forcément amateur de courses poursuites endiablées mais les passages les mettant en scène ici sont magistraux. La montée en pression est impressionnante dans cet ouvrage et les nuages noirs s’accumulent, laissant un goût amer dans la bouche tant le fragile équilibre menace à tout moment de rompre, les sentiments et réactions étant poussés à leur paroxisme. Très bien rendus, les rapports entre personnages sont crédibles et il souffle un vent d’authenticité sur ces pages qui fait du bien et procure un plaisir sans borne.

Il est donc ici question de la famille, des méfaits de la guerre, de la lente reconstruction des individus, de foi, de survie, de vengeance et de haine. Ça sent le souffre et l’amour à la fois, les passions sont exposées à vif et l’on sait bien que personne n’en sortira vraiment indemne. Cet aspect noir est contrebalancé par le lent rythme de la nature, les grands espaces et la permanence du vivant qui apparaît deci delà au détour d’une balade, d’une cueillette dans la forêt ou même l’abattage d’un cochon. Nous ne sommes que de passage après tout et il faut relativiser. Dans ce monde des années 50 en plein changement, les anciennes croyances ont encore cours, la nature est au centre des existences et l’on s’émerveille d’un rien à la lecture de certains passages qui font la part belle à l’humanité et à son rapport primitif au règne naturel.

L’écriture est tout bonnement fabuleuse, très accessible, concise sans tomber dans la facilité, on ne peut que succomber et se laisser entraîner dans cette histoire qui prend aux tripes et se révèle universelle dans ce qu’elle véhicule. Beau, excitant, puissant, Les Dieux de Howl Mountain fera date et trouve déjà une place de choix dans ma bibliothèque. À lire absolument !