81rn41O+LSL

L’histoire : Dans la capitale d’un Etat imaginaire de l’est de l’Europe, Szforinda, les habitants sont passionnés par la finale de la coupe du monde de football qui va avoir lieu. Depuis cinq ans, après le massacre de trois cents enfants par des terroristes islamistes, le pays vit dans une obsession sécuritaire.

Le livre commence alors que 70 000 spectateurs se dirigent vers l’Athéna Stadium pour assister à la finale. Il suit les différents personnages qui se rendent à ce match, ce qu’ils vivent à l’Athéna Stadium mais aussi dans les mois qui précèdent. Entre Nordine l’informaticien, Théo le policier, Yuri le jeune champion de foot, et Krysten et Yeovi ? les amants secrets, des vies apparaissent, complexes, tourmentées, tragiques et pleines d’espoir.

Dans une ambiance pesante où chacun est surveillé pour sa propre sécurité par les S.A.T., des policiers spéciaux ayant tous les pouvoirs, la ville vit dans l’enthousiasme et la peur de la finale : y aura-t-il un nouvel attentat ? Personne ne croit cela possible, et pourtant tout le monde le redoute.

La critique de Mr K : Lecture détonante aujourd’hui avec Le Grondement d’Emmanuel Sabatié, pavé de 636 pages aussi âpres que virulentes. Autant vous le dire de suite, ce roman ne plaira pas à tout le monde. Parti pris d’écriture spécial, lenteur de la mise en place désarçonnent au départ... Mais si on se donne le temps, que l’on persiste, on finit par rentrer dans un univers aussi effrayant que fascinant et qui n’est pas si loin de notre réalité en devenir. Lecture coup de poing donc !

L’ensemble du récit s’organise autour de la tenue le soir même d’un match de football très important. Pendant les trois quarts du roman, nous suivons individuellement plusieurs personnages très divers qui s’apprêtent à s’y rendre. Chacun bénéficie d’un flashback assez développé qui va nous permettre de ressentir son individualité, son identité et ses aspirations. Dans une ambiance générale lourde, où le soupçon se dispute à l’angoisse, où l’état de droit a cédé la place à un état policier répressif, le match va débuter livrant une vérité que chacun pouvait soupçonner sans pour autant y croire complètement...

Le Grondement est ce que l’on pourrait appeler un livre-chorale tant les protagonistes sont nombreux. Au final, même si l’événement final est d’importance, les trajectoires qui nous sont décrites au départ n'importent quasiment plus. Derrière ces figures quasi tutélaires de l’informaticien de génie, du flic en colère prêt à péter un câble, d’un jeune champion en devenir qu’une blessure ralentit dans sa progression, de deux amoureux transis qui doivent vivre leur idylle en cachette pour cause de conventions sociales et religieuses, d’un jeune homme prêt à tout pour réussir, c’est notre humanité et les multiples questionnements qui l’accompagnent qui nous sont livrés. Désirs et besoins, la recherche du bonheur (spirituel et matériel), le vertige de la chute après un coup dur, les espoirs naissants d’une jeunesse naïve, la tentation de la force et de la vengeance, la famille et les tracas qui vont avec, le rapport au monde, à Dieu et toute une longue liste de thématiques sont abordés via ses destins individuels qui fournissent toute la palette possible de sentiments.

À travers ces portraits croisés, Emmanuel Sabatié nous donne à voir un monde assez semblable au nôtre dans un futur proche plutôt glaçant. On pourrait imaginer en effet que l’action se déroule dans cinq / dix ans, et les développements entraperçus sont dans l’air du temps. Face à la menace terroriste, la démocratie a reculé. La police a des pouvoirs étendus, les contrôles sont quotidiens, l’opposition muselée. La tension est palpable dans chaque portrait avec des lignes qui s’opposent, une certaine radicalisation des esprits dans un sens comme dans l’autre et une course à l’individualisme forcenée. Le modèle capitaliste-libéral est désormais présent partout, les puissants sont protégés et les pauvres survivent comme ils peuvent même si tous n’ont pas conscience de la réalité de la marche du monde. Cette ambiance crépusculaire prend à la gorge et ne peut que faire penser aux changements opérés en France depuis quelques années avec le recul de l’esprit de corps au profit du sacro-saint Moi qui fait des ravages en terme de solidarité et de services publics. Ce roman est politique et donne une vision prospective très intéressante car située dans un futur probable, l’anticipation est ici très réaliste appuyant là où ça fait mal et ne laissant aucune réelle échappatoire à ses personnages mais aussi au lecteur. On est donc loin de la gentille lecture détente mais plutôt dans le genre d’ouvrage qui peut permettre d’ouvrir les yeux, d’accompagner le lecteur dans sa réflexion sur le monde.

Vous l’avez compris, cette lecture est loin d’être joyeuse... Mais elle reste jubilatoire. En effet, loin de tomber dans une forme de militantisme exacerbé, l'auteur distille les éléments de la réflexion avec patience et au compte-gouttes. Le rythme est lent, très lent d’ailleurs. Cet aspect prend toute son importance au bout des deux cents premières pages et risque malheureusement de laisser sur le bord du chemin les lecteurs les moins opiniâtres. Ce serait une erreur car bien que j’ai quelque peu pesté au départ (oui, je sais, je suis un gros râleur !) surtout que l’écriture est étrange le sujet disparaissant bien souvent pour donner de l’immédiateté, de l’urgence à ce que ressentent les personnages, je peux vous dire que cet effort de patience vaut le détour et l’on commence à dérouler les pages sans pouvoir s’arrêter dans un mélange de fascination, de dégoût (certains passages sont vraiment très rudes) et de plaisir car l’écrivain ne nous prend pas pour des imbéciles et établit des ponts vraiment passionnants pour qui aime porter un regard aiguisé sur notre société.

Un grand livre donc, difficile d’approche au départ mais d’une grande intelligence et puissant dans ce qu’il dégage. Le genre de lecture que l’on n’oublie pas, essentielle dans cette époque de transition où l’on a encore le choix quant au futur que l’on veut se choisir.