mardi 30 avril 2019

"Le Lambeau" de Philippe Lançon

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L'histoire : Lambeau, subst. masc.

1. Morceau d'étoffe, de papier, de matière souple, déchiré ou arraché, détaché du tout ou y attenant en partie.

2. Par analogie : morceau de chair ou de peau arrachée volontairement ou accidentellement. Lambeau sanglant ; lambeaux de chair et de sang. Juan, désespéré, le mordit à la joue, déchira un lambeau de chair qui découvrait sa mâchoire (Borel, Champavert, 1833, p. 55).

3. Chirurgie : segment de parties molles conservées lors de l'amputation d'un membre pour recouvrir les parties osseuses et obtenir une cicatrice souple. Il ne restait plus après l'amputation qu'à rabattre le lambeau de chair sur la plaie, ainsi qu'une épaulette à plat (Zola, Débâcle, 1892, p. 338). (Définitions extraites du Trésor de la Langue Française).

La critique de Mr K : Attention chef d’œuvre ! Le Lambeau de Philippe Lançon est un livre incroyable, aussi beau dans son écriture que profond dans son propos. J'avoue, j'ai beaucoup hésité à le lire. Grand adepte de fiction, j'avais peur de rentrer dans ce récit intime qui clairement m'effrayait. Puis il y a eu ce prix littéraire décerné... et surtout une amie qui me propose de me prêter l'ouvrage. L'occasion était trop belle, je me suis fait violence et j'ai bien fait ! J'ai été convaincu dès le premier chapitre. Plus qu'un écrit sur l'horreur de l'événement, c'est avant tout l'histoire d'une résurrection et le récit de l'abnégation d'un homme dans l'épreuve avec des passages introspectifs d'une rare acuité et un regard acéré sur notre société.

Philippe Lançon est un survivant. Lors des attentats du 7 janvier 2015, il participait à la conférence de rédaction de Charlie hebdo. Il ressort vivant de cet événement mais défiguré. Commence alors pour lui le travail de reconstruction physique et mental. Les opérations chirurgicales s’enchaînent, les greffes, les soins quotidiens avec son cortège d'espoirs et de déceptions. Avec cet ouvrage l'auteur revient sur cette dizaine de mois qui l'ont vu revenir vers la vie à travers ses séjours en milieu hospitalier, ses rencontres avec le personnel (car on peut ici parler de rencontres malgré le cadre de travail que représente l’hôpital), sa lente récupération, les soutiens qu'il a reçus de sa famille et de ses proches, sa vision des choses qui évolue... Écrit comme un journal intime maniant le temps à sa guise, n'hésitant pas à faire des allers-retours entre présent , passé et même futur, Philippe Lançon livre une œuvre très intime qui par ses interrogations et ses perspectives prend une dimension universelle qui ne peut que toucher le lecteur.

La première partie nous décrit la journée d'avant et la mâtinée du 7 janvier. L'auteur nous décrit le quotidien de monsieur tout le monde, d'un journaliste culturel lambda, ancien reporter qui désormais écrit des chroniques pour Libération et Charlie hebdo. Puis viennent les chapitres 3 et 4 où il nous raconte l'attentat et l'attente des secours au milieu des morts. Éprouvant, ces passages sont poignants, terrifiants par la pudeur qui se dégage de la narration. Pas de surenchère ou de détails scabreux, juste les impressions et sensations d'un homme pris dans la tourmente et qui finalement ne se rend presque pas compte de ce qui se passe tant on est dans l'indicible et l'inimaginable. Distancié, posé voire poétique dans l'écriture, on traverse avec lui l'épreuve qui en fait ne fait que commencer.

Car long est le chemin vers un semblant de retour à la normal. Le visage déchiqueté va devoir être reconstruit ainsi que l'âme du bonhomme. C'est l’occasion pour nous de découvrir le travail de fourmi opéré par la chirurgienne Chloé (personnage fort du roman) et de tous ses collaborateurs. On suit pas à pas l'auteur dans les différents services, les options qui s'offrent à lui, les gestes soignants au jour le jour avec son lot de péripéties médicales plus ou moins heureuses (greffes, sondes, massages, séances chez le psy, rééducation physique, réapprendre à manger, à parler...). Au final, des séquelles restent mais je vous invite à regarder une photo de l'auteur lors de la remise du Prix Femina pour constater le boulot de titan qu'on est désormais capable de faire. Au delà de la reconstruction physique, l'auteur partage avec nous ses états d'âme, l'évolution de sa psyché qui vous l'imaginez a été bouleversée face aux pertes irréparables qu'il a connu. Amis morts, actes d'une violence inouïe, liberté d'expression bafouée, tensions inhérentes au retour à la vie normale sont autant d'aspects qu'il aborde avec toujours autant de justesse, de droiture et dans un souci d'apaisement.

Il est entouré par nombre de personnes dans ces phases successives éprouvantes : le personnel médical avec qui il crée un lien spécial qui sort parfois du protocole habituel, sa famille qui se soude autour de lui avec notamment un frère très présent qui fait tout pour faciliter la vie de ce proche (on n'imagine pas toutes les tracasseries administratives derrière un long séjour hospitalier notamment), les relations de travail touchées par ce qui lui est arrivé ou encore le courrier qu'il a pu recevoir suite à l'attentat. Ces différents soutiens avec parfois des ratés, des problèmes de compréhension mutuelle ne peuvent cacher aussi l'immense solitude du blessé qui pour l'occasion se retrouve bien souvent face à lui-même, ce qui donne lieu à de très beaux passages introspectifs avec des réflexions sur la famille (beaucoup de liens s’opèrent avec ses grands-parents notamment), sur le bonheur et la manière de mener sa vie. Vous l'avez compris, le chantier est aussi intérieur et l'homme en sortira aussi changé à ce niveau là. Les deux derniers chapitres sont très révélateurs en la matière.

Malgré un sujet très difficile, on ressort heureux de cette lecture. Le message est positif, le courage présent à chaque ligne et l'on suit avec un plaisir non feint cette aventure intérieure d'une rare intensité. Et puis, il y a la langue merveilleuse employée qui transcende l'horreur et l'épreuve en quelque chose de puissant qui emporte tout sur son passage. Une fois débuté, on ne peut décrocher de cet ouvrage assez unique en son genre qui provoque une accroche immédiate. Un grand livre qui restera longtemps dans ma mémoire et qui mérite vraiment qu'on s'y attarde pour son humanisme et ses vérités universelles. Un gros, très gros coup de cœur.

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dimanche 28 avril 2019

"Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B" de Tardi

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L'histoire : Avec Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B, Jacques Tardi concrétise un projet mûri de très longue date : transposer en bande dessinée les carnets de son propre père, rédigés des années durant sur des cahiers d’écolier, où celui-ci tient par le menu la chronique de sa jeunesse, en grande partie centrée sur ses années de guerre et de captivité en Allemagne.

La critique de Mr K : Retour dans l’œuvre de Tardi aujourd'hui avec une chronique portant sur les deux premiers volumes de Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B où l'auteur de BD se livre à un exercice de mémoire familiale haletant. En image, il retranscrit les souvenirs de son père, fait prisonnier au début de la Seconde Guerre mondiale et enfermé durant quatre ans environ dans un camp de prisonniers de guerre. Le deuxième volume quant à lui, nous raconte le long voyage de retour vers le pays lorsque la débâcle allemande commence à se faire sentir...

On commence d'abord par suivre le papa de l'auteur avant même que la guerre n'éclate avec des signes avant coureur que les autorités françaises ne daignent pas prendre en compte. On s'agite à l'est du Rhin et l'Europe démocratique laisse faire. Personne n'est dupe, un conflit va éclater. Et puis, c'est l'engagement, René Tardi rentre dans le corps de la cavalerie et se voit confier un char. L'expérience tourne court, armée mal préparée et mal dirigée, la France est vaincue et René Tardi fait prisonnier et envoyé à l'autre bout du continent dans le fameux Stalag II B.

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Réservé aux prisonniers de guerre, cosmopolite, c'est l'enfer sur terre pour ces hommes isolés et loin de chez eux. Au gré des souvenirs qui s'égrainent, Tardi nous raconte la faim qui tenaille les ventres, la violence au quotidien des gardiens avec son lot de coups, de railleries et d'exécutions sommaires parfois, la rigueur du climat, les corps fatigués et usés, les esprits qui déraillent... Avec un détail impressionnant et avec une rigueur d'historien, Tardi nous propose une fenêtre ouverte sur une réalité du conflit trop souvent occultée dans les manuels d'Histoire : le sort des prisonniers de guerre. Par le prisme des écrits de son père, on en apprend beaucoup entre souffrance, rudesse mais aussi parfois quelques traits d'humour, l'auteur s'étant représenté tout du long en compagnie de son père comme s'il traversait les mêmes épreuves que lui.

Quand les allemands évacuent le camp, on suit le long périple du retour vers la France. Le point de vue change légèrement, on retrouve la litanie des souvenirs paternels mais le jeune homme intervient un peu plus et donne des éléments de contextualisation plus présents que dans le premier tome. Au fil des villes et localités traversées, il énumère la chronologie du conflit, les réalités que les prisonniers de guerre ignoraient (notamment la mise en place de la Solution Finale avec les actions des Einsatzgruppen et bien évidemment les camps de concentration et d'extermination). Quand le glas sonne pour les nazis, en parallèle du retour du père, Tardi fait le point sur l'avancée des alliés et le sort réservé aux principaux dirigeants du régime.

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Très bien menée, remarquablement documentée, cette œuvre est absolument à lire pour les amateurs d'Histoire et plus particulièrement de cette période trouble pour le monde. Comme il l'a fait auparavant pour la Grande Guerre à partir des souvenirs de son grand-père, Tardi réussit le tour de force de nous plonger dans la confusion et l'Histoire, au cœur d'un gigantesque gâchis qui broie les hommes et les âmes. Le dessin est impeccable comme d'habitude et souligne à merveille le drame qui se joue à travers des planches en bichromie noir et blanc parfois parsemées de touches de couleur qui rehaussent certains éléments. Le gris domine comme le cœur de ces hommes abandonnés à leur sort et qui vont survivre coûte que coûte, quitte parfois à dépasser leurs barrières morales.

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Accrocheurs immédiatement, ces deux volumes se lisent tout seuls et l'on suit avec un plaisir renouvelé ses souvenirs parfois entrecoupés de vides (car comme chacun sait la mémoire est sélective) et que le fils tente de combler par ses questions et ses ajouts historiques. La démarche est assumée, louables et donne un ton différent à cette œuvre qui à mes yeux est d'ores et déjà un classique dans son genre. À compulser de toute urgence !

vendredi 26 avril 2019

"L'heure des fauves" d'Andrew Klavan

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L'histoire : New York, le jour de la fête de Halloween. Nancy Kincaid découvre qu'elle a disparu : lorsqu'elle se rend à son travail, elle s'entend demander par la secrétaire ce qu'elle fait là dans le bureau de ... Nancy Kincaid. Terrifiée, elle s'aperçoit que personne ne la reconnaît plus. Ni ses collègues, ni ses parents. Elle dérive alors dans la ville, poursuivie par une petite voix insistante qui lui murmure à l'oreille qu'un meurtre va être commis le soir même. A huit heures, l'heure des fauves. Un rendez-vous qu'elle ne doit pas manquer sous aucun prétexte... Mais est-ce pour être l'assassin, ou la victime ? Et d'abord, qu'est-ce exactement, "l'heure des fauves" ?

La critique de Mr K : Petit plaisir coupable aujourd'hui avec une nouvelle incursion dans la collection terreur de chez Pocket. Pour le coup, je trouve qu'avec L'heure des fauves d'Andrew Klavan, la maison d'édition est hors-jeu. On est plus proche d'un thriller que d'un roman d'épouvante pur-jus ici avec un récit faisant la part belle aux rebondissements, aux révélations et livrant des personnages principaux vraiment torturés. J'ai passé un très bon moment, voici pourquoi...

Une femme va à son travail comme d'habitude sauf qu'elle se rend très vite compte que personne ne la reconnaît et qu'elle n'est pas vraiment la personne qu'elle pense être. Passant pour une folle, commence pour elle un véritable road movie : poursuivie par la police, non reconnue par ses proches, elle entend des voix qui lui parlent d'un mystérieux rendez-vous où elle doit se rendre... En parallèle, on suit Oliver, un poète en panne d'inspiration et sa douce voisine attentionnée qui se verrait bien être plus qu'une simple amie. Et puis, il y a Zach, le frère du précédent, complètement allumé de la tête, pseudo mystique qui est retombé dans la drogue depuis peu. Rajoutez à cela, un cadavre décapité, un bébé braillard, une grand-mère adorable qui sucre les fraises et une odieuse conspiration qui se fait jour et vous obtenez un page-turner rondement mené et bien addictif!

Se déroulant sur une journée (le jour d'Halloween), le roman nous propose de suivre le destin de quelques personnages en alternant leur présence chapitre après chapitre. Bien évidemment, vous connaissez le jeu : rien ne semble vraiment les relier les uns aux autres mais il n'en est rien, quand toute la trame sera mise en place, on se rendra compte qu'on s'est bien fait rouler ! À ce niveau, je peux vous dire qu'on se fait avoir et qu'un personnage notamment vous fera hérisser les poils du dos, vous agacera au plus haut point... Personnellement, j'étais dans tous mes états, surtout que je n'avais vraiment rien vu venir alors que je peux tout de même me targuer d'avoir quelques livres du genre à mon actif...

Il faut dire que l'auteur s'y entend pour noyer le poisson et fournir des pistes aussi nombreuses que trompeuses. Présentant longuement les personnages, explorant leurs passés à travers des phases de flashback internes intenses, on se demande bien où il veut en venir. Il en découle des protagonistes très fouillés, crédibles, en proie aux affres du doute et parfois même de la paranoïa. On ne tombe pas dans le cliché dans cet ouvrage, j'ai trouvé ces caractérisations très bien fichues, entre efficacité et détails qui tuent. Certes, le rythme du livre s'en voit ralenti au début, il faut bien attendre la moitié du roman pour que ça décolle mais les passages de réflexions internes sont prenants et l'on ressent complètement tous les états par lesquels passent les personnages.

On navigue donc dans une ambiance étrange à l'image de cette journée d'Halloween qui se déroule très lentement avec en exergue l'heure des fauves fixée à 20h00 quelque part à New York. Angoisse, frissons et même folie sont au rendez-vous. On trouve dans les 410 pages de cet ouvrage de bons passages sur notre propension à perdre pied quand la réalité nous rattrape, voire nous dépasse. Hallucinations, altérations du jugement, poussées craintives et méfiances exagérées s’enchaînent et donnent à voir notamment une héroïne en roue libre qui avant tout se cherche et finira par découvrir la vérité sur ce qui lui arrive. Pas de fantastique au sens propre du coup, mais plutôt une séparation pas très nette entre univers fantasmé et réalité quotidienne, les deux se confondant, se mêlant et entraînant les personnages et le lecteur dans des contrées fort déplaisantes... et c'est peu de le dire ! Petite cerise sur le gâteau, étant amateur de la grosse pomme, c'est toujours un plaisir de lire un ouvrage se déroulant à New York. La ville est un personnage à elle toute seule : la foule, les rues perpendiculaires, les building ombrageux, le métro et ses tunnels mystérieux... elle contribue grandement à la dramatisation de l'histoire et épouse à merveille les événements qui nous sont donnés à lire.

Très bonne lecture donc que ce roman qui s'avale quasiment d'une traite avec ses personnages charismatiques, son écriture très plaisante et une trame bien tordue. Tout n'est pas parfait avec notamment des situations un peu tirées par les cheveux mais au final, on ne lui en tient pas vraiment rigueur, tant on a été pris par l'histoire et ses implications. À lire si vous êtes amateur du genre, vous ne serez pas déçus.

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mercredi 24 avril 2019

"Tout ce que nous allons savoir" de Donal Ryan

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L’histoire : Martin Toppy est le fils d'un homme célèbre chez les gens du voyage et le père de mon enfant à naître. Il a dix-sept ans, j'en ai trente-trois. J'étais son professeur particulier.

C'est sur ces mots que s'ouvre le nouveau roman de Donal Ryan. Melody Shee est enceinte de douze semaines lorsqu'elle entreprend l'écriture d'un journal. Hantée par son mariage toxique avec un homme qui l'a quittée en apprenant la vérité sur l'enfant à naître, par le souvenir d'une mère inaccessible et de l'amie d'enfance qu'elle a trahie, Melody doit faire face seule à ses démons. Jusqu'à ce qu'une jeune femme énigmatique entre dans sa vie…

La critique de Mr K : Très belle lecture aujourd’hui avec Tout ce que nous allons savoir de Donal Ryan, un auteur irlandais que je découvre pour la première fois et qui a fait son petit effet dans le monde littéraire contemporain. Avec cet ouvrage, il nous propose de rentrer dans l’intimité d’une femme qui attend un enfant. Sous la forme d’un journal de grossesse avec le long égrainage des semaines qui passent et rapprochent inexorablement le lecteur de la délivrance de Melody, c’est une vie qui s’offre à nous avec toute sa complexité et ses ambiguïtés. Attention, une fois ce livre commencé, il est impossible de s’arrêter tant l'attachement est immédiat !

Melody est enceinte et pas vraiment dans de bonnes conditions... Récemment séparée de son mari pour cause d’adultère, elle se prépare pour le futur événement seule. C’est l’occasion pour elle de coucher sur le papier ses souvenirs de jeune fille, son mariage avec Pat et la longue dérive sentimentale qui en a découlé. Mais c’est aussi la rencontre avec Mary, une jeune femme de la communauté des gens du voyage avec qui elle a beaucoup de points communs et qui va vite devenir à sa manière l’amie qui lui manque, celle qu’elle a trahie étant plus jeune. Le récit avance donc tranquillement au fil des confidences et des réactions que suscitent au village la situation de Melody mais aussi celle de Mary. Rappelons que nous sommes en Irlande, pays encore fortement marqué par le catholicisme et où les opinions conservatrices ont largement pignon sur rue. Vous imaginez donc bien que cette grossesse ne sera pas des plus simples et que Melody aura fort à faire avec sa belle-famille, les préjugés, les on-dit mais aussi avec ses propres regrets et remords.

La réussite de ce roman tient en grande partie à son personnage principal. Et pourtant, quand on entame cette lecture, on a soi-même des impressions fortes. Pauvre Melody ! Orpheline de mère assez jeune, mariée trop tôt sans vraiment savoir ce qu’est l’amour, isolée dans sa maison sous l’opprobre de la communauté car tombée enceinte pour un coup d‘un soir avec un jeune homme à qui elle enseigne la lecture... Les planètes s’alignent bien mal et un fatum terrible semble la suivre depuis le début de son existence. On s’apitoie quelque peu, on angoisse quant à sa situation et au futur qu’elle pourra donner à son enfant. Dans cette noirceur teintée de mélancolie et de regrets, surgit Mary une jeune femme qui va donner à Melody ce dont elle manque cruellement : une raison de vivre, une oreille attentive, une confidente qui la comprend et va pourvoir l’aider à surmonter ses difficultés.

Très vite, des choses les rapprochent notamment la perception qu’ont les autres de ces femmes émancipées à leur manière qui souhaitent vivre une existence hors des sentiers battus. Il est beaucoup question du rapport aux coutumes, à la famille, aux codes religieux que Melody et Mary transgressent par leurs vies brisées : l’une porte un enfant illégitime, l’autre ne peut en avoir et a quitté son mari pour le soulager et qu’il puisse fonder une famille avec quelqu’un d’autre. Or, même encore aujourd’hui, ce genre de comportements ne sont pas admis et provoquent des allusions voire des réactions injustes. Cela donne dans ce roman des passages parfois très rudes, qui prennent à la gorge montrant les travers de notre humanité toujours prête à juger son prochain sans balayer devant sa porte.

Cependant, on ne tombe pas dans le cliché du chemin de croix de la pauvre héroïne qui est bien plus complexe que ce que laisse croire l’auteur de prime abord. Elle cache des secrets peu avouables que l’on commence à deviner très vite et qui révèlent des fêlures intimes importantes qui ont une influence encore aujourd’hui sur sa façon de penser, d’agir. Tous les personnages sont d’ailleurs logés à la même enseigne avec notamment Pat, le mari trousseur de prostituées qui s’avère plus sensible qu’il n’en a l’air et bien nuancé, partagé entre ce qu’il ressent au plus profond de lui pour Melody et les valeurs qui sont les siennes de par son éducation. On n'est donc jamais à l’abri d’un bouleversement, d’une découverte intime qui retourne les schémas établis et renverse les perspectives, ajoutant une dose de plaisir supplémentaire à cet ouvrage d’une finesse sans borne.

Tout ce que nous allons savoir prend une belle ampleur au fil des chapitres qui croisent les personnages, les lieux et les époques à travers les yeux d’une héroïne déboussolée, marquée par la solitude et revenant régulièrement sur son passé. Par petites touches, dans une écriture fraîche et directe, on attend la suite des événements. On espère beaucoup, on prend aussi de sacrées claques dont on a du mal à se remettre comme Melody. Et à la fin, après la lecture du dénouement logique et implacable que nous offre l’auteur, on se dit qu’on vient de lire un livre mémorable et puissant. À découvrir absolument !

Egalement lu et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Une Année dans la vie de Johnsey Cunliffe

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lundi 22 avril 2019

"Alex, fils d'esclave" de Christel Mouchard

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L'histoire : – Mon nom est Dumas. Inscrivez : Alexandre Dumas. Se tournant vers Marie-Louise, il ajouta : – Mais les gens qui m’aiment m’appellent Alex.

Le jeune Alex a une vie trépidante. Ses exploits en escrime et ses succès à la cour font de lui un des nobles les plus admirés de Paris. Mais ses origines le rattrapent lorsqu’il retrouve sa sœur, esclave comme leur mère, qui s’apprête à rejoindre une révolte en Haïti. Alex décide de prendre lui aussi son destin en main, car partout se murmure un mot… Révolution !

La critique de Mr K : Retour dans la galaxie jeunesse aujourd'hui avec Alex, fils d'esclave de Christel Mouchard. Cette dernière nous propose un roman virevoltant racontant les aventures de jeunesse supposées du père d'Alexandre Dumas (un de mes auteurs de classique favoris), réel fils d'une esclave noire et d'un noble désargenté. Cette fiction s'attarde donc essentiellement sur l'enfance et surtout l'adolescence de celui que sa famille surnommait Alex...

Tout débute à Saint Domingue où nous faisons la connaissance d'Alex, de sa sœur Rose et de leur mère Cessette Dumas. Esclave d'Antoine de la Pailleterie, elle lui a donné deux enfants vifs et indépendants. D'ailleurs dans le domaine agricole où ils résident, les esclaves sont relativement libres de leur mouvements et ils sont plutôt bien traités. Cependant, ils ne s'appartiennent pas et ne sont pas considérés pour autant comme des êtres humains à part entière, à cette époque où les idées des Lumières commencent à faire leur chemin et nourrissent les prémices de la Révolution à venir. Au bord de la faillite, le maître vend son amante et ses deux enfants à un noble français désireux d'acquérir de nouveaux outils humains. Mais au bout de quelques mois, voilà Alex racheté par une vieille connaissance de son père qui le remmène en France auprès de son géniteur qui a vu la fortune tourner en sa faveur.

Alex va alors connaître la vie de château et recevoir l'éducation d'un gentilhomme. Malgré le coup de Trafalgar de son père et sa famille qui lui manque, il va bénéficier de cette nouvelle condition. Lecture, écriture, mathématiques, cours de bienséance puis d'escrime, sont autant de leçons qui vont le forger, l'éduquer et l'éloigner de son précédent statut. Pour autant, l'amitié de Marie-Louise, les inimitiés de certains nobles qui voient d'un mauvais œil ce métisse arrivé au sommet vont lui permettre de rester sur terre, de comprendre bien mieux le monde et finalement prendre les décisions capitales qui s'imposent pour vivre en accord avec ce qu'il est et ce qu'il pense.

Ce roman se lit tout seul et conviendra parfaitement aux jeunes lecteurs même ceux qui ne sont pas de grands aficionados de lecture à la base. Rentrant très vite dans le vif du sujet, collant au plus près de ses personnages, il n'y a pas vraiment de temps morts, l'auteure dosant à merveille le rythme de son ouvrage. Les personnages en vivent des péripéties et personnes n'est vraiment épargné avec des propos parfois durs ! L'esclavage est ici traité frontalement avec les réalités horribles qu'il recouvre : les châtiments corporels bien sûr mais aussi la possibilité d'être revendu à n'importe quel moment comme un vulgaire objet. Cet aspect psychologique est très bien rendu et marquera j'en suis sûr les jeunes esprits, rentrant complètement dans une réalité historique toujours au programme en 4eme et absolument nécessaire à connaître.

L'ouvrage propose aussi un très beau parcours de personnage avec un Alex en butte avec l'autorité, l'injustice criante que son père lui fait en le séparant de sa mère et de sa sœur (qu'ils considèrent clairement comme inférieures) mais aussi sa croissance et le passage de l'adolescence. Là encore, Crystel Mouchard fait preuve d'une grande sensibilité et d'une grande finesse d'analyse en proposant un parcours quasi initiatique autour de thématiques classiques de l'âge ingrat : l'isolement, la solitude, la force de l'amité et les premiers émois amoureux. Rajoutez dessus une touche d'insurrection naissante avec des groupes qui commencent à se former dans des séances de lectures publiques autour de Rousseau notamment et vous vous retrouver devant un livre fort bien mené entre petite histoire personnelle et grande Histoire qui prépare un coup d'éclat en France.

Très bien écrit, sans temps mort, cet ouvrage est une vraie réussite qui conviendra à tous les jeunes épris d'Histoire, d'aventure et de destins peu communs. Un "must read" dans son genre.

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samedi 20 avril 2019

"Caïn" de José Saramago

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L'histoire : Victime de l'injustice de Dieu qui préfère les offrandes d'Abel aux siennes, Caïn, condamné à l’errance, part à l'aventure dans l'espace et le temps bibliques. Amant de l'insatiable Lilith, il est tantôt témoin tantôt protagoniste d'événements qui le révulsent et contre lesquels il s'insurge. Il arrête le bras d'Abraham, regarde épouvanté les enfants périr dans le brasier de Sodome, assiste impuissant à la colère de Moïse passant son propre peuple au fil de l'épée, observe les massacres de Jéricho, tente d'adoucir les souffrances de Job. Et lorsqu'il monte dans l'arche de Noé, il prend une décision drastique qui met fin aux agissements inconsidérés de ce Dieu rancunier, cruel et corrompu.

La critique de Mr K : Avec cette lecture, ce fut ma première incartade dans l'univers singulier de José Saramago qui a tout de même obtenu en son temps le Prix Nobel de littérature. C'est un pur hasard qui l'a mis sur ma route, lors d'une de nos habituelles errances chez l'abbé. Caïn a tout pour me plaire sur le papier : références religieuses et mystiques, ton décalé et une écriture foisonnante quand je me suis contenté au départ de le feuilleter au dessus du bac où il était isolé. Que j'ai bien fait de l'adopter ce jour là ! C'est un sacré roman que j'ai lu là, qui compile érudition, ton caustique et merveilleuse écriture.

Pendant 170 pages, l'auteur nous invite à un voyage littéraire peu commun, il a décidé ni plus ni moins de revisiter le Pentateuque, c'est à dire la première partie de l'Ancien Testament ! Pour cela, il suit le destin de Caïn, le fratricide originel qui tua son frère par jalousie. Très vite, le point de vue diverge du récit originel car s'il l'a tué c'est pour punir le seigneur qu'il considère comme corrompu, injuste et imparfait. Condamné à l'errance, s'ensuit une série de chapitres qui voient Caïn traverser l'espace et le temps, intervenant dans des chapitres essentiels du texte sacré le plus connu au monde : Sodome et Gomorrhe, Le Sacrifice d'Isaac par Abraham, la colère de Moïse lorsqu'il redescend du Sinaï ou encore l'épisode du Déluge.

À travers ces péripéties, Caïn et donc l'auteur interrogent et interpellent le lecteur sur la figure de Dieu. Cette vision iconoclaste est servie par le prisme du raisonnement logique et la colère que nourrit Caïn envers son Créateur. Elle met en lumière les défauts d'un Dieu soit disant tout puissant, décrit successivement comme colérique, rancunier, autocentré sur lui-même, irresponsable et finalement pas si doué que cela notamment pour anticiper les conséquences de ses actes - pour l'omniscience on repassera -. Pour autant, ce n'est pas entièrement un réquisitoire contre Dieu, c'est une très belle métaphore filée sur les difficultés de la condition humaine, sa propension à se tromper, à subir les affres de l'indécision et sa capacité à rebondir (même si la fin de l'ouvrage laisse peu de place à l'espoir pour l'humanité, vous comprendrez en le lisant). Vous l'avez compris, si vous êtes bigot ou très attaché aux traditions chrétiennes passez votre chemin, cet ouvrage pourrait vous agacer quelque peu (pas mal de scènes bien charnelles aussi... vous savez, toutes celles qui ont été retirées par les auteurs de la Bible).

Par contre si vous avez l'esprit ouvert (croyant ou non, peu importe), vous plongerez avec délice dans un récit enlevé qui fait la part belle à l'érudition. En grand amateur d'Histoire des religions, j'ai goûté aux références culturelles et sacrées que l'auteur évoque, à sa manière unique de jouer avec la matière qu'il use, transforme et explique dans de délicieuses digressions où l'on sent bien qu'il ne peut pas s'empêcher de donner son avis alors qu'on est censé suivre les pérégrinations de Caïn. Prenant régulièrement à témoin le lecteur, soulignant des faits avec une ironie féroce et un ton satirique détonant, cette balade offre un plaisir de lecture optimum si l'on est un tantinet aventureux.

En effet, la forme aussi est très particulière avec une écriture quasiment sans ponctuation, des noms propres sans majuscules et des dialogues parfois obscurs dans la manière d'être emmenés. Un temps d'adaptation est donc nécessaire (il ne m'a fallu pour ma part qu'une vingtaine de pages) mais au final, on se gondole énormément, on réétudie les mythes originels chrétiens et l'on se prend à se poser pas mal de questions métaphysiques. On en revient toujours aux raisons qui ont poussé l'Homme à créer Dieu ou l'inverse, pourquoi Dieu a-t-il crée l'homme à son image ? Pas de réponse précise dans ce roman mais un point de vue différent, sarcastique qui ne plaira pas à tout le monde. Il se rapproche en cela du génialissime L'Agneau de Christopher Moore, un très grand livre aussi sur la nature de la divinité, des hommes et de la religion.

Je n'en dirai pas beaucoup plus sinon que ce fut la découverte d'un merveilleux auteur dont je vais explorer davantage la bibliographie dans les mois et années à venir. Caïn de José Saramago est de ces livres qui vous marquent et vous enrichissent. Tous les amateurs de réflexion autour des mythes fondateurs peuvent se jeter dessus, dans son genre, il est imparable!

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jeudi 18 avril 2019

"Pression fatale" de Rita Falk

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L'histoire : Dans le paisible village de Niederkaltenkirchen, le dîner est servi. Là, dans le lit du juge Moratschek, en plein sur ses draps tout blancs, une tête de cochon sanglante, façon Parrain bavarois. Sinistre. Juste après qu’on a signalé l’évasion d’un dangereux prisonnier, à côté de qui les exploits d’Hannibal Lecter ne sont rien. Pour ce psychopathe en cavale, l’heure de la vengeance contre le magistrat qui l’a mis à l’ombre a sonné.
De quoi plonger le commissaire Franz Eberhofer dans une véritable détresse existentielle. Déjà que la belle Susie s’est enfuie en Italie, que le Papa casse les oreilles de tout le monde avec ses chers Beatles, et qu’en cuisine la Mémé leur inflige un Carême plus catholique que le pape... Maintenant, il a un tueur fou à attraper, et un juge fan des Stones à protéger.

La critique de Mr K : J'avais découvert Rita Falk il y a deux ans avec le déjanté Choucroute maudite paru déjà aux Editions Miroboles et que j'avais dévoré - sic -. Entre roman policier et comédie décalée, j'avais été séduit par les personnages complètement branques dont j'avais fait la connaissance et l'écriture tout en verve de l'auteure. Quel bonheur donc de replonger dans cet univers avec Pression fatale qui nous convie aux nouvelles aventures de Franz Eberhofer et des déglingos qui l'entourent. Bienvenue dans un polar rural bien décoiffant à la sauce allemande !

À la base tout commence par l'évasion d'un dangereux psychopathe qui souhaite se venger du juge qui l'a condamné. Franz est chargé de sa protection et de fil en aiguille, la victime potentielle se retrouve hébergée dans la famille Eberhofer où le juge sympathise avec le père du héros, soixante-huitard assumé, amateur de fumette et des Beatles. Mais cette trame n'est en fait qu'un prétexte, le roman s'attardant beaucoup plus sur les mœurs de la famille, les rapports qu'ils entretiennent et les us des habitants de Niederkaltenkirchen. Je peux vous dire que dans le domaine, on en voit des vertes et des pas mûres !

En soi, l'aspect policier de ce roman est plutôt secondaire. Cela ajoute une dose de suspens et de mystère à un texte ouvertement outrancier et drolatique. Pour autant, enquête il y a et même si elle ne réserve pas vraiment de surprises, elle fait son petit effet. On suit les pérégrinations de Franz, de ses amis et de sa famille et au détour d'événements triviaux un indice ou une vérité peut surgir à l'improviste et réorienter l'enquête. Car il faut bien l'avouer, Franz n'est pas du genre courageux, on pourrait le ranger dans la catégorie des grands flemmards qui se contentent du minimum (l'ouvrage commence tout de même avec la nouvelle de sa promotion en tant que commissaire). Mais comme ses supérieurs et tous les personnages peuplant cet ouvrage semblent complètement à côté de leurs pompes, sa lenteur n'a pas de grandes conséquences. Et puis, ça lui laisse tout le temps d'aller boire des coups avec les copains chez Wolfi, déguster les spécialités de son ami boucher et de la Mémé, supporter sa famille de fous, sans oublier ses sorties avec son chien Louis II.

Le plaisir de lire vient donc essentiellement des personnages que l'on côtoie. Le héros désabusé et légèrement cynique a du chien mais ma préférence va sans conteste vers la Mémé. Stakhanoviste de la cuisine au caractère bien trempé, sourde comme un pot, kick-boxeuse accomplie à ses heures perdues (moins dans ce volume par rapport au précédent), chacune de ses apparitions est un bijou de décalage et de drôlerie. Il y a aussi les potes de Franz avec le plombier-chauffagiste coureur de jupon et le charcutier dealer officiel de la table Oberhofer, aux QI respectifs pas très élevés mais à la camaraderie éprouvée. Eux aussi apportent leur pierre à l'édifice et contribuent à l'ambiance de folie douce qui flotte sur l'ouvrage. Il y a aussi la rivalité de Franz avec son frère aîné qui s'exprime notamment via les premiers mots que prononcent la nièce du commissaire et la figure du père qui en prend un coup au passage. Ne pas oublier non plus Susie, la promise du héros qui s'est enfuie avec un bel italien et que Franz n'a jamais oublié. L'amour a donc aussi voix au chapitre entre deux passages rocambolesques et donnera lieu à la fin à un road movie enlevé dans un dernier acte des plus réjouissants.

Le mélange des genres fonctionne à nouveau parfaitement avec une lecture addictive, jubilatoire et complètement déjantée comme je les aime. On ne voit pas le temps passer et il est quasiment impossible de relâcher Pression fatale tant on est pris dans un tourbillon de rire et d'appétence littéraire. Bien écrit, malin dans le développement des situations, tantôt émouvant et drôle, voilà une lecture qui réchauffe le cœur et fait passer un excellent moment. Ce serait vraiment dommage de passer à côté... Quant à moi, j'attends avec impatience les volumes suivants !

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mercredi 17 avril 2019

"Ortog et les ténèbres" de Kurt Steiner

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L'histoire : Après une héroïque mission dans l'espace, Ortog, le jeune Chevalier-Naute, est revenu sur la Terre. Mais soudain sa victoire, son triomphe lui apparaissent dérisoires: Kalla Karella, sa fiancée, est morte en son absence.
Désormais il n'a plus qu'un but : retrouver sa bien-aimée dans l'au-delà, l'en arracher peut-être, ou la rejoindre dans la mort.
Or, en ce XXXe siècle, les hommes ont construit une nécronef capable, croit-on, de braver le Temps et l'Espace. Ortog en sera le premier navigateur.
Dédoublé, à la fois vivant et inanimé, il va s'enfoncer dans le royaume des morts, traversant les cercles infernaux du feu, du poison, de la démence, pour atteindre enfin un labyrinthe à quatre dimensions.
Nouvel Orphée que rien n'arrête, Ortog y pénètre...

La critique de Mr K : Derrière le pseudo de Kurt Steiner se cache un auteur français (André Ruellan) que j'ai déjà côtoyé avec les lectures de Tunnel et Mémo, deux ouvrages de SF lorgnant vers la série B, aussi distrayants qu'addictifs à leur manière. C'est donc avec un certain plaisir que j'entamai Ortog et les ténèbres dont la quatrième de couverture annonçait une variation SF autour du mythe d'Orphée. Je dois bien avouer que mon sentiment est mitigé au moment d'en faire le bilan...

Ortog est un héros revenu sur Terre après une mission particulièrement délicate (décrite dans un ouvrage écrit auparavant et que je n'ai pas lu, cela n'a aucune incidence). Malheureusement pour lui, sa fiancée est morte entre temps, le voilà inconsolable, au bord du suicide même... Alors qu'il s'apprête à commettre l'irréparable, un inconnu l'aborde. Un mystérieux moine lui fait entrevoir la possibilité de retrouver sa bien-aimée et peut-être de la ramener avec lui dans le monde des vivants. D'abord septique, il décide finalement de se lancer dans cette exploration de l'au-delà. Vous imaginez que les risques sont grands à laisser son corps inerte sur Terre alors que votre double astral (pour schématiser) explore le Royaume des morts qui très vite s'apparente à un monde parallèle régit par ses propres règles.

Les débuts de la lecture s'avèrent difficile, Kurt Steiner se livrant à des explications absconses dont je défie quiconque de comprendre le sens profond. Ça part dans tous les sens et honnêtement ça ralentit le récit. Ces trente pages m'ont ennuyé au plus haut point et je n'étais pas très loin d'abandonner ma lecture (chose que je ne fais que rarement). De plus le héros est plutôt stéréotypé et le style ampoulé n'arrange rien, je pense notamment aux dialogues qui se révèlent vraiment nanardesques par moment. Bref, j'ai pris peur mais je laissais tout de même une chance à l'histoire de décoller.

C'est au bout de trente pages que la mayonnaise commence à prendre. Une fois l'expédition lancée, un autre roman semble commencer. Le style devient plus aérien voire psychédélique ce qui n'est pas pour me déplaire. En effet, bien étrange est l'univers que l'on découvre incrédule en compagnie d'Ortog et de son comparse (ils sont deux à entreprendre ce voyage). Ils traversent de multiples couches, croisent d'étranges personnages / créatures, la violence est omniprésente et les règles physiques semblent absentes. Très vite, nous comprenons qu'un conflit a lieu entre deux camps irréconciliables et nos deux héros se retrouvent plongés dans cette lutte quasi fratricide. Pour autant, ils n'oublient pas leur quête principale et le final bien que plutôt convenu fait son petit effet.

Mal dosé et inégal, Ortog et les ténèbres ne m'a pas vraiment plu alors que je suis passionné de mythologie antique depuis tout petit et que je trouvais intéressante l'idée de mêler les deux (le cycle Ilium de Dan Simmons est un modèle du genre - critiques tome 1 et tome 2 -). Un coup dans l'eau donc ici même si je garderai tout de même en mémoire de bons passages bien perchés. À réserver vraiment aux fans de l'auteur, les autres passeront leur chemin sans regrets...

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dimanche 14 avril 2019

"Chroniques birmanes" de Guy Delisle

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L'histoire : Guy Delisle a suivi sa compagne durant 14 mois en Birmanie alors qu’elle y collaborait avec Médecins sans Frontières. Il raconte son expérience du pays, comment il a fini par apprivoiser son environnement, et petit à petit, comment il a découvert la réalité politique, sanitaire et sociale de ce pays dominé par une junte militaire, soutenue elle-même par de puissants groupes industriels.

La critique de Mr K : Avec cette lecture, c'était ma première incursion dans l’œuvre de Guy Delisle, un auteur que Nelfe avait découvert avec S'enfuir, un ouvrage qui l'avait impressionnée lors de sa lecture. À l'occasion d'un passage à la médiathèque, j'en profitai pour lui prendre Chroniques birmanes qu'elle a littéralement avalé. Face à ses injonctions bienveillantes, je décidai moi aussi de le lire et je dois avouer que j'ai beaucoup aimé ce voyage autobiographique en plein cœur de la Birmanie entre découverte d'une culture étrangère et immersion dans une dictature militaire impitoyable. Pour info, le livre date de 2009 avant la libération de Aung San Suu Kyi et la libéralisation légère du pays.

Marié à une administratrice de Médecin sans Frontière qui bouge en fonction des missions qui lui sont confiées à travers le monde, Guy Delisle (auteur de BD) se retrouve plongé en Birmanie. Pendant que Madame travaille, il s'occupe de Louis, leur petit garçon, et vaque à ses occupations. Entre deux projets (plus quelques petites commandes à l'occasion), il glande pas mal, profite du climat (ou le subit surtout) et se balade dans Rangoon voir plus loin quand la possibilité s'offre à lui. En filigrane, au fil des vignettes et des strips, apparaît la réalité dictatoriale que connaissent les birmans avec son lot de censure, d'interdiction et de répression. Cette BD n'a pas pour but de dénoncer frontalement cette réalité ni d'être exhaustif sur la culture et les mœurs en vigueur. Il faut le voir plutôt comme un journal de bord personnel, un récit autobiographique relevé d'observations et de constatations entre surprise, naïveté et parfois drame.

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J'ai retrouvé au début de ce volume, l'ambiance de dépaysement que nous avons pu connaître Nelfe et moi lorsque nous sommes allés pour la première fois en Thaïlande pour un road trip de quatre semaine avec sac à dos. Tout est différent pour le narrateur même s'il a déjà roulé sa bosse. Certaines planches nous présentent ainsi sa visite au supermarché et son étonnement face aux produits (et packaging en cours), chose que nous aimons faire avec ma douce, ses rencontres avec la population avec leur fort attachement aux enfants, leur naturelle discrétion, leur goût pour le betel, la gastronomie locale pas des plus goûteuses, l'architecture en vogue plutôt douteuse et tout un tas d'éléments purement culturels qui nous plongent avec lui dans la fascination et parfois, il faut le dire, dans l'interrogation. En parallèle, il côtoie pas mal d'expatriés qui travaillent sur place dans le privé, pour l'ambassade ou d'autres ONG. Autant la partie ONG est très intéressante (j'en reparlerai) autant les autres représentants de notre pays m'ont paru fats et condescendants, livrant une image peu ragoûtante de l'occidental à l'étranger, un peu comme si on retournait au bon temps des colonies avec la sensation qu'ils vivent dans un autre monde, à dix mille lieues des horreurs qui peuvent être perpétrées pas loin de chez eux.

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C'est cet autre aspect de la BD que j'ai préféré, celle qui traite en sous-texte de la Birmanie en tant que dictature avec des libertés brimées avec en premier la liberté d'expression (censures omniprésente, la Dame enfermée chez elle depuis plus de quinze ans...), des massacres nombreux dans les marges territoriales du pays où vivent des minorités ethniques non acceptées par le pouvoir central obnubilé par l'ordre et les ressources économiques importantes de ces zones et une population qui n'est pas dupe mais qui subit le joug sans contestation possible. L'évocation des événements les plus dramatiques n'est que légère car le narrateur n'a pas assisté directement aux exactions les plus terribles mais on constate en sa compagnie le travail de censure dans le domaine du dessin, de l'information. On visite même avec lui un village excentré où 80% de la population se drogue (rappelons que ce pays produit en masse de l'Héroïne) sans que cela ne gène grandement le pouvoir, ce phénomène les arrangeant même pour garder le contrôle. Sans tomber dans le pathos ou la diatribe, par son regard distancié d'expatrié curieux, Guy Delisle nous offre un regard vif, neuf et non doctrinal sur l'état des lieux pas forcément reluisant. Il explore aussi les arcanes de l'aide humanitaire avec les difficultés pour agir sur place (les tracasseries administratives notamment), les pressions du pouvoir, le continuel jeu de va et vient, la mission que l'on se donne sans pour autant arranger les autorités... Là encore, le portrait est brut de chez brut.

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Mais Chroniques birmanes, c'est aussi les moments que passe un père avec son fils, avec son lot d'angoisses et de joies. On rit beaucoup dans ces moments là ou quand l'auteur nous raconte ses tracasseries de touristes avec entre autres les joies de la mousson, les systèmes électriques défaillants, ses incompréhensions face à certaines mœurs, ses réactions épidermiques qui me font penser à moi parfois... Ces moments de relâche aide à faire passer la pilule et donne à l'ensemble une cohérence bienvenue et une fenêtre ouverte complète sur un pays méconnu. Rajoutez là-dessus un sens de la narration millimétré, un trait de crayon simple mais pas simpliste et un second degré salvateur : vous obtenez un récit prenant, distrayant mais aussi bouleversant. Un vrai bonheur de lecture que je vous invite à entreprendre au plus vite si ce n'est pas déjà fait.

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vendredi 12 avril 2019

"Viens voir dans l'Ouest" de Maxim Loskutoff

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L'histoire : Dans ces douze nouvelles qui se font écho, Maxim Loskutoff réinvente un Ouest américain au bord de la guerre civile. Explorant le destin de personnages ordinaires confrontés à la solitude des grands espaces et à la fragilité des sentiments, il dresse le tableau saisissant d’une Amérique désunie, qui semble aujourd’hui tristement réaliste.

Une mère de famille tente de protéger ses deux fils lorsque son mari prend la tête de la rébellion contre le gouvernement fédéral; un charpentier au chômage décide de rejoindre les rangs d’une milice armée après que sa femme l’a quitté; un vieil arbre devient l’objet d’une obsession malsaine pour une jeune femme désenchantée; un trappeur solitaire développe une étrange relation amoureuse avec un grizzly… Toutes ces histoires, tour à tour intimes et politiques, débordent de rage, de peur, d’amour et de frustration.

La critique de Mr K : Nouvelle incursion dans le monde de la nouvelle américaine avec Viens voir dans l'Ouest de Maxim Loskutoff, dernier recueil du genre à être sorti dans la collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel. Premier ouvrage de son auteur, le fil conducteur tourne autour de l'idée d'une Amérique déchirée en deux où quelques personnages vont vivre une aventure, un destin particulier. À l'heure du mandat excentrique et déjanté du Président Trump, ce recueil fait totalement écho à l'ambiance générale qui règne Outre-Atlantique.

On suit des situations et des protagonistes très différents au fil des douze textes qui composent le recueil. Un trappeur isolé de toute civilisation tombe sous le charme d'une ourse sauvage et commence à chavirer sérieusement de la bouillotte. Un couple entame un long trajet pour emmener chez le vétérinaire un coyote nommé Léon salement blessé. Une femme doit s'occuper seule de ses deux enfants pendant que son mari est parti dans le maquis rejoindre la rébellion contre le pouvoir fédéral (c'est à dire Washington). Une bande de vieux potes se retrouve autour d'un lac dans une cabane qui a connu tous leurs débordements de jeunesse, l'un d'eux leur annonce qu'il va se marier avec une femme bien particulière. Une femme dont le couple bat de l'aile fait une fixette de plus en plus forte sur un arbre qu'elle veut absolument détruire. Un autre couple passant son temps à se disputer (et c'est peu de le dire) va dans des bains publics à l'air libre et vont croiser quelques utilisateurs des lieux. Dans une histoire en deux temps, on suit un couple qui séjourne dans le vieux bungalow familial et c'est l'occasion d'explorer leur attachement mutuel mais aussi leurs doutes. Dans un autre récit, on suit les inquiétudes d'une mère vis-à-vis de sa fille qui s'avère quelque peu siphonnée. Un étudiant vivant en colocation possède un énorme python qui semble s'intéresser à lui de près et avec appétit ! Un homme largué par sa copine n'arrive pas à se sortir de son chagrin, l'occasion de s'engager chez les rebelles pourrait bien être la solution. Enfin, la dernière histoire nous invite à suivre la fuite de deux jeunes gens que les militaires recherchent ardemment.

Passant de scénettes banales à des envolées presque psychotiques, en accompagnant ces personnages, c'est l'humanité qu'on explore avec de très beaux passages sur l'amour, l'amitié, les rapports familiaux ou avec autrui. Les sentiments sont souvent exacerbés dans un contexte que l'on devine tendu. À travers une langue épurée mais non dénuée de poésie par moment, on est touché en plein cœur par ces instantanés de vies parfois bouleversées et souvent à l'heure d'un choix qui changera leur destin pour toujours. Cela donne une tension palpable à chaque moment avec une envie inextinguible qui grandit en nous, en savoir plus, deviner où ces personnages vont nous emmener dans leurs désirs voire parfois leur folie avec des textes qui heurtent et surprennent bien souvent. Difficile d'anticiper quoi que ce soit tant l'auteur aime nous prendre à rebrousse poil et laisse volontairement la fenêtre entrebâillée à toutes les interprétations. Les amateurs de fins non définitives seront aux anges avec un sentiment d'inachevé qui loin de nous frustrer laisse l'horizon des possibles ouvert et interroge, titille notre imagination. C'est un parti pris qui me parle et m'a régalé avec cet ouvrage.

Pour autant, nous ne tombons pas dans l'abscons. Du lien se crée entre les récits, des références communes se multiplient, se croisent, avec notamment en background une rébellion forte sur le sol américain avec des milices qui se forment dont on ne connaît pas vraiment la nature profonde ni les aspirations. Refus de l'État fédéral, survivalisme, rejet de la technologie sont autant de pistes qu'on peut entrevoir sans que l'on ne sache vraiment les raisons profondes de ce cloisonnement du multiculturalisme à la mode US. Le contexte joue donc fortement sur les agissements et pensées des protagonistes que l'on croise, on est au bord de la rupture et l'ultime texte donne quelques réponses sur le devenir des USA avec toujours une part d'ombre que l'auteur se garde bien d'éclairer.

J'ai dévoré ce recueil que j'ai trouvé très fin dans sa manière d'aborder la psyché humaine et de fournir des textes forts bien caractérisés. Maxim Loskutoff maîtrise pleinement le genre de la nouvelle et nous offre un beau voyage dans une Amérique qui doute mais tente d'avancer quand même. Un excellente lecture qui confirme une fois de plus mon attachement à cette collection si propice aux découvertes littéraires.