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L'histoire : Guy Delisle a suivi sa compagne durant 14 mois en Birmanie alors qu’elle y collaborait avec Médecins sans Frontières. Il raconte son expérience du pays, comment il a fini par apprivoiser son environnement, et petit à petit, comment il a découvert la réalité politique, sanitaire et sociale de ce pays dominé par une junte militaire, soutenue elle-même par de puissants groupes industriels.

La critique de Mr K : Avec cette lecture, c'était ma première incursion dans l’œuvre de Guy Delisle, un auteur que Nelfe avait découvert avec S'enfuir, un ouvrage qui l'avait impressionnée lors de sa lecture. À l'occasion d'un passage à la médiathèque, j'en profitai pour lui prendre Chroniques birmanes qu'elle a littéralement avalé. Face à ses injonctions bienveillantes, je décidai moi aussi de le lire et je dois avouer que j'ai beaucoup aimé ce voyage autobiographique en plein cœur de la Birmanie entre découverte d'une culture étrangère et immersion dans une dictature militaire impitoyable. Pour info, le livre date de 2009 avant la libération de Aung San Suu Kyi et la libéralisation légère du pays.

Marié à une administratrice de Médecin sans Frontière qui bouge en fonction des missions qui lui sont confiées à travers le monde, Guy Delisle (auteur de BD) se retrouve plongé en Birmanie. Pendant que Madame travaille, il s'occupe de Louis, leur petit garçon, et vaque à ses occupations. Entre deux projets (plus quelques petites commandes à l'occasion), il glande pas mal, profite du climat (ou le subit surtout) et se balade dans Rangoon voir plus loin quand la possibilité s'offre à lui. En filigrane, au fil des vignettes et des strips, apparaît la réalité dictatoriale que connaissent les birmans avec son lot de censure, d'interdiction et de répression. Cette BD n'a pas pour but de dénoncer frontalement cette réalité ni d'être exhaustif sur la culture et les mœurs en vigueur. Il faut le voir plutôt comme un journal de bord personnel, un récit autobiographique relevé d'observations et de constatations entre surprise, naïveté et parfois drame.

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J'ai retrouvé au début de ce volume, l'ambiance de dépaysement que nous avons pu connaître Nelfe et moi lorsque nous sommes allés pour la première fois en Thaïlande pour un road trip de quatre semaine avec sac à dos. Tout est différent pour le narrateur même s'il a déjà roulé sa bosse. Certaines planches nous présentent ainsi sa visite au supermarché et son étonnement face aux produits (et packaging en cours), chose que nous aimons faire avec ma douce, ses rencontres avec la population avec leur fort attachement aux enfants, leur naturelle discrétion, leur goût pour le betel, la gastronomie locale pas des plus goûteuses, l'architecture en vogue plutôt douteuse et tout un tas d'éléments purement culturels qui nous plongent avec lui dans la fascination et parfois, il faut le dire, dans l'interrogation. En parallèle, il côtoie pas mal d'expatriés qui travaillent sur place dans le privé, pour l'ambassade ou d'autres ONG. Autant la partie ONG est très intéressante (j'en reparlerai) autant les autres représentants de notre pays m'ont paru fats et condescendants, livrant une image peu ragoûtante de l'occidental à l'étranger, un peu comme si on retournait au bon temps des colonies avec la sensation qu'ils vivent dans un autre monde, à dix mille lieues des horreurs qui peuvent être perpétrées pas loin de chez eux.

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C'est cet autre aspect de la BD que j'ai préféré, celle qui traite en sous-texte de la Birmanie en tant que dictature avec des libertés brimées avec en premier la liberté d'expression (censures omniprésente, la Dame enfermée chez elle depuis plus de quinze ans...), des massacres nombreux dans les marges territoriales du pays où vivent des minorités ethniques non acceptées par le pouvoir central obnubilé par l'ordre et les ressources économiques importantes de ces zones et une population qui n'est pas dupe mais qui subit le joug sans contestation possible. L'évocation des événements les plus dramatiques n'est que légère car le narrateur n'a pas assisté directement aux exactions les plus terribles mais on constate en sa compagnie le travail de censure dans le domaine du dessin, de l'information. On visite même avec lui un village excentré où 80% de la population se drogue (rappelons que ce pays produit en masse de l'Héroïne) sans que cela ne gène grandement le pouvoir, ce phénomène les arrangeant même pour garder le contrôle. Sans tomber dans le pathos ou la diatribe, par son regard distancié d'expatrié curieux, Guy Delisle nous offre un regard vif, neuf et non doctrinal sur l'état des lieux pas forcément reluisant. Il explore aussi les arcanes de l'aide humanitaire avec les difficultés pour agir sur place (les tracasseries administratives notamment), les pressions du pouvoir, le continuel jeu de va et vient, la mission que l'on se donne sans pour autant arranger les autorités... Là encore, le portrait est brut de chez brut.

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Mais Chroniques birmanes, c'est aussi les moments que passe un père avec son fils, avec son lot d'angoisses et de joies. On rit beaucoup dans ces moments là ou quand l'auteur nous raconte ses tracasseries de touristes avec entre autres les joies de la mousson, les systèmes électriques défaillants, ses incompréhensions face à certaines mœurs, ses réactions épidermiques qui me font penser à moi parfois... Ces moments de relâche aide à faire passer la pilule et donne à l'ensemble une cohérence bienvenue et une fenêtre ouverte complète sur un pays méconnu. Rajoutez là-dessus un sens de la narration millimétré, un trait de crayon simple mais pas simpliste et un second degré salvateur : vous obtenez un récit prenant, distrayant mais aussi bouleversant. Un vrai bonheur de lecture que je vous invite à entreprendre au plus vite si ce n'est pas déjà fait.