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L'histoire : Paul Valadon a deux amours : les bêtes et les restes. Il dorlote les unes et empile les autres dans une bicoque que le compactage effréné de tous les détritus a mué en déchetterie d'Ali Baba, en écomusée de l'ordure domestique. Ce que Paul, habitant de cette ville encerclée par les eaux rapides d'un fleuve ombrageux, contrarie, c'est le flux du fric et des affaires, le prurit de rénovation qui veut changer le vieux quartier de la Fuye, frère du populaire la Varenne, en un boboland juteux pour ses promoteurs et décontracté pour ses nouveaux habitants.

La critique de Mr K : Chronique d'un roman bien prenant aujourd'hui avec L'Embâcle de Sylvie Dazy tout juste paru chez Le Dilettante, une maison d'édition qui m'a réservé de très belles surprises par le passé (Gavalda par exemple...). Je découvre cette auteure avec cet ouvrage. Educatrice et chargée de réinsertion en milieu carcérale, elle nous offre ici un récit poignant, parfois rageant et une écriture différente qui m'a profondément séduit et a nourri mes réflexions. Au final, le constat est implacable et je le partage complètement.

Dans une ville anonyme dont on ne saura jamais le nom, le temps des grands chambardements immobiliers est venu. Un promoteur immobilier s'est mis dans la tête de transformer un quartier populaire en une zone rénovée, boboisée, simple et branchée à la fois avec la touche de bonne conscience qui va avec. Il ne ménage pas ses efforts et envoie ses éléments les plus dévoués (serviles diront certains) pour enjoindre les habitants à vendre leurs biens ou leurs fonds de commerce. Tout est prévu : lofts à la mode dans d'anciens bâtiments industriels, habitations dernier cri, commerces qui ont le vent en poupe (épicerie bio, cave à vin naturels, restaurants à la page), petit parc arboré pour accueillir les familles. Tout cela dans un esprit de communion, de partage... et surtout, avec de grandes promesses d'enrichissement.

En parallèle, on suit plusieurs personnages. Chaque chapitre porte le nom d'un des protagoniste principaux. Il y a le promoteur comme vu précédemment, ses âmes damnés (un vendeur, une chargée de communication notamment) mais aussi des habitants du coin. Il y a Louise, assistante sociale à l’hôpital local et qui est agacée par un voisin un peu space, Paul. Ce dernier depuis son veuvage vit retiré de tous dans sa maison avec comme seule compagnie des animaux recueillis et ses déchets qu'il entasse copieusement et recycle à sa manière. À distance, ces deux personnages se jaugent, s’observent et chacun à sa manière accompagne le récit global. L'un s'est isolé et résiste aux affres du temps et surtout des hommes. L'autre, se cherche encore, jeune célibataire, elle a du mal à couper avec sa famille et notamment la figure tutélaire du père qui exerce comme médecin dans le même hôpital qu'elle. Et puis, à l'occasion, un chapitre porte la dénomination simple de la ville et on apprend à la connaître, dans son histoire et son développement.

À mes yeux, ce roman est avant tout une critique acerbe de notre monde actuel, de la manière dont notre modèle de développement dénature les relations humaines et notre rapport au monde. Écologie et économie ne font pas bon ménage et sous des aspects plutôt progressistes, le projet va incidemment provoquer un apocalypse. Et puis, on rentre vraiment dans les arcanes d'un projet d'aménagement urbain avec son lot d'arrangements, de données chiffrées mettant au jour des ambitions capitalistes dénuées de toute morale. On n'est pas dans le plaidoyer ou le réquisitoire mais en filigrane, on ne peut qu'être écœuré par la logique qui anime ces personnes qui s'appuient ici sur des jeunes aux dents rayant le parquet et qui ont le don d'agacer. Capables de tout pour travailler, quitte à être payé à minima, à évincer sans vergogne d'autres personnes, on ne peut que s'effrayer de ces pratiques désormais courantes dans le monde du travail (Nelfe et bien d'autres membres de mon entourage peuvent en témoigner).

Heureusement au milieu de cela il y a des personnages complètement à côté de la plaque avec un Paul complètement fondu dont le combat force le respect même s'il est plus ou moins voué à l'échec. C'est David contre Goliath, le dernier sursaut d'un misanthrope comme un monde humanisé en pleine déliquescence. Son abnégation ainsi que sa peine immense m'ont touché en plein cœur. C'est Louise qui à l'âge où l'on peut encore refuser la fatalité, décide de donner un sérieux coup de volant dans sa vie et espère voir un horizon meilleur. Et finalement, le dernier mot reviendra à la nature, que l'on essouffle, que l'on exploite, que l'on trahit mais qui au final finit toujours par gagner. Les derniers chapitres sont magistraux donnant à voir une belle leçon donnée à l'humanité sans pour autant tomber dans le grandiloquent ou le ridicule. Belle métaphore sur l'inconséquence de notre espèce, c'est l'heure des comptes.

Composé de courts chapitres qui s’enchaînent à une vitesse folle, on est littéralement pris par ce roman au souffle imposant. Écriture fine, poétique à l'occasion, on se prend au jeu immédiatement et il est bien difficile de relâcher l'ouvrage une fois débuté. Un roman à lire si parfois le monde vous débecte et que vous souhaitez comme moi, lui donner un bon coup de pied au cul !