dimanche 10 mars 2019

"Le Coeur converti" de Stefan Hertmans

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L'histoire : Lorsque Stefan Hertmans apprend que Monieux, le petit village provençal où il a élu domicile, a été le théâtre d’un pogrom il y a mille ans et qu’un trésor y serait caché, il part à la recherche d’indices. Une lettre de recommandation découverte dans une synagogue du Caire le met sur la trace d’une jeune noble normande qui, à la fin du onzième siècle, convertie par amour pour un fils de rabbin, aurait trouvé refuge à Monieux.

La belle Vigdis est tombée amoureuse de David, étudiant à la yeshiva de Rouen. Au péril de sa vie, elle le suit dans le Sud, commence à prier son dieu et devient Hamoutal. Son père ayant promis une forte somme à qui la ramènerait, des chevaliers se lancent à sa poursuite. Puis les croisés, de plus en plus nombreux sur le chemin de Jérusalem, semant mort et destruction dans leur sillage, s’intéressent à cette femme aux yeux bleus.

La critique de Mr K: Chronique d'une lecture particulière aujourd'hui avec Le Cœur converti de Stefan Hertsman, un ouvrage qui m'a été offert à Noël. Une histoire d'amour impossible, une époque terrible qui entraîne des bouleversements sans précédents et la quête d'un avenir meilleur sont au centre de ce roman mixant à merveille le romanesque et les interrogations historiques d'un auteur en quête de vérité. Suivez-moi sur les pas de Vigdis, David mais aussi de l'auteur dans cet ouvrage aussi prenant que touchant et qui n'a pas fait long feu !

Vigdis est belle, riche, normande et catholique. David est juif, se destine à devenir rabbin et descend d'une famille importante. Leur amour sur le papier est impossible dans un moyen-âge où les confessions se repoussent plutôt qu'elles ne se rapprochent. Faisant fi des tabous, des idées reçues, ils s'enfuient tous les deux de Rouen où réside la famille de la belle et descendent vers le sud, une troupe de chevaliers à leurs trousses. Ces deux là se désirent, s'aiment et rien ne leur paraît impossible... Du moins au départ car les épreuves sont nombreuses et le parcours difficile dans un monde intolérant et sans pitié.

L'histoire en elle-même est plutôt classique, il y a du Roméo et Juliette dans l'air. J'aime pour ma part les histoires d'amour tragiques, où tous les événements tendent un peu plus l'histoire, où les sentiments sont exacerbés et confrontés à une réalité peu amène. On est servi ici avec des forces contraires qui paraissent insurmontables entre religion d'État despotique, persécutions des juifs, époque rigoureuse où les dangers guettent à chaque recoin de chemin et où les aléas sont nombreux. On tremble beaucoup durant la première partie de la lecture puis un élément dramatique fait basculer le récit dans une nouvelle dimension. L'héroïne isolée part en quête d'un espoir vain qui l’entraîne dans un voyage quasi initiatique où elle se confronte encore et toujours à l'incurie des hommes. C'est sans doute un des plus beaux portraits de femme qui m'ait été donné de lire, mélange subtile de douceur, d'abnégation mais aussi de résignation parfois. Touché en plein cœur, je n'ai pu que suivre inexorablement Vigdis dans son destin peu commun.

Ce qui est fort, c'est que cette histoire est tirée d'éléments historiques que l'auteur a recueilli à l'origine dans son lieu de villégiature. L'histoire d'un trésor perdu et d'un massacre innommable le met sur les traces de ce couple maudit, et régulièrement entre chaque séance de récit reconstitué, on suit Stefan Hertmans sur les lieux qu'auraient pu traverser David et Vigdis. J'ai éprouvé de très étranges sensations (nouvelles en fait), il est rare en effet de côtoyer avec un auteur les lieux où se déroulent la fiction qu'il construit. Il y a constamment un va et vient entre les deux, on explore avec lui routes et villages, édifices anciens et lieux de culte à la recherche d'artefacts et de documents. Il y énonce d'ailleurs parfois ses sentiments sur notre époque, nos mœurs mais aussi sur son regret du recul de la nature (dans la partie fiction, il ne lésine pas sur les descriptions des milieux traversés par ses personnages avec un naturalisme à fleur de mot). Bien évidemment, Stefan Hertmans a du broder pour relier ces éléments disparates mais l'ensemble est très cohérent et respecte sans souci la trame d'origine qui se conjugue parfaitement avec les pérégrination d'un auteur possédé par son sujet.

Et puis, il y a la contextualisation et je dois dire que j'ai été bluffé. Ceux qui nous suivent depuis longtemps savent que je suis médiéviste de formation et que cette époque m'a toujours fasciné et attiré. La reconstitution qui en est rendue ici est tout bonnement impeccable. Sans en rajouter avec le sens du détail qui touche et claque, on pénètre vraiment dans les esprits de l'époque, les us et coutumes. On sent les odeurs, on imagine les paysages urbains, on partage les appréhensions, les joies et les peines de tout un chacun, nobles et riches. Derrière la rudesse, l'intolérance, on partage aussi de purs moments de félicité, d'entraide. Il ressort une richesse historique, une érudition de tous les instants qui ne vire jamais à la démonstration ou à l'accumulation indigeste. Tout s'imbrique parfaitement et donne à lire une histoire inoubliable.

"Le Coeur converti" est un très beau moment de lecture, à la fois différent, intemporel et d'une rare intelligence. Un must-read que je vous invite à découvrir au plus vite !

Posté par Mr K à 18:09 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
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