mercredi 27 février 2019

"La Guerre en soi" de Laure Naimski

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L'histoire : Paul est un garçon fugueur. Dans sa ville au bord de la mer affluent des hommes qui espèrent franchir la frontière. Avec eux, Paul a trouvé son combat. Une camionnette, des affiches à coller la nuit en catimini. L’ordre aux habitants de ne plus tirer les rideaux sur ceux qui rôdent sous leurs fenêtres. Un jour, Paul disparaît définitivement. Louise se tient debout dans le cercle. Ses mots éclatent : "Mon fils est mort. Il avait vingt-sept ans." Louise cherche un coupable. Sur la plage balayée par un vent glacial, elle épie un homme à vélo, parmi ceux qui fuient la guerre...

La critique de Mr K : Aujourd'hui, chronique d'un roman différent avec La guerre en soi de Laure Naimski, journaliste-auteure qui nous propose une plongée vertigineuse au cœur de l'esprit bouleversé d'une mère qui a perdu son enfant unique. Déroutant par sa forme, cet ouvrage demande au lecteur un lâcher prise total car il lui faut abandonner derrière lui toute velléité de se confronter à un récit classique et balisé. Ce fut une lecture déconcertante et fraîche à la fois malgré une thématique difficile et un personnage principal qui provoque des réactions contradictoires.

Écrit à la première personne, le récit débute directement avec Louise qui doit se raconter dans un groupe de parole face à un homme en blouse blanche. Tout du long, son histoire sera nébuleuse, se concentrant sur ses impressions et sentiments, les détails ne comptent pas, le voyage se faisant plutôt en terme de ressenti. Venue dans cette assemblée pour surmonter son deuil qui peu à peu l'enfonce dans la dépression et le ressentiment, elle revient sur son fils mais aussi sur sa propre enfance, sa vie de couple et la mort prématurée de son époux. Non, Louise n'a pas eu une vie facile.

Elle revient en filigrane sur la relation difficile qu'elle entretenait avec son fils depuis la mort de son mari. Rebelle, il prend fait et cause pour les migrants qui viennent dans le coin en espérant pouvoir traverser la mer pour obtenir une vie meilleure. On se doute que l'histoire se déroule dans le Nord de la France et ce fils fugueur, sauvage, fait peur à sa mère qui croit que ce combat lui enlève son fils. Les contacts de son vivant sont donc ténus et nourrissent sa haine inextinguible envers les étrangers qu'elle peut croiser. Cela donne des moments introspectifs d'une rare virulence qui provoquent le dégoût et en même temps une certaine empathie face à la douleur ressentie par cette mère brisée. Elle cherche un coupable à cette disparition quitte à être injuste, raciste et réactionnaire.

C'est toute la richesse de ce livre qui fournit un portrait nuancé et brut à la fois d'une femme que l'on plaint mais que l'on se prend à détester aussi. La douleur du deuil peut faire perdre la raison et ce processus est décortiqué comme jamais dans ce court roman de 136 pages. Véritable puzzle de sensations, on s'accroche comme on peut à ce personnage central qui n'arrive pas dans un premier temps à dépasser sa peine. On capte au gré de ses pensées, des anecdotes qu'elle nous raconte une histoire familiale douloureuse et une solitude de plus en plus envahissante qu'elle tente de noyer dans l'alcool. C'est éprouvant car il n'y a ici par de filtre autre que le langage.

Ce dernier est très imaginé et mordant, l'auteure conjuguant phrases courtes à portées poétiques et images stylistiques mêlées qui illustrent à merveille le chaos régnant dans cet esprit malade qui tente de survivre malgré tout. D'une grande beauté formelle, on se plaît à se perdre dans les méandres torturés de la psyché de Louise qui, à la faveur d'une rencontre sur la plage, va peut-être réagir et essayer de revenir dans l'humanité malgré le deuil impossible à dépasser. La Guerre en soi est un bel ouvrage qui propose une expérience de lecture décalée et profonde qui plaira à tous les amateurs de récits intimistes et rugueux.

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lundi 25 février 2019

"Les Étonnantes aventures du merveilleux minuscule Benjamin Berlin" de Julien Dufresne-Lamy

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L'histoire : Depuis qu’il a sept ans, Benjamin Berlin sait lire les pensées des gens. Il lui suffit de les toucher pour entrer dans leur tête. Sans effraction. En catimini. Il est télépathe ! Un pouvoir de sorcier amusant quand il s’agit de jouer des tours à sa sœur mais un secret lourd à porter quand il entend des choses qu’il ne devrait pas savoir. En plus, la vie de la famille est rythmée par les fréquentes mutations du père diplomate. Benjamin Berlin a maintenant treize ans (et il est toujours aussi petit pour son âge !) et un déménagement au Japon le plonge dans un monde nouveau, d’abord indéchiffrable, mais ô combien fascinant. Il va y faire la rencontre de deux Japonais de son âge, Junji et Kurumi, possédant comme lui un don très spécial.

La critique de Mr K: Je vais vous présenter une très belle lecture aujourd'hui avec une petite incartade du côté de la littérature jeunesse avec Les Étonnantes aventures du merveilleux minuscule Benjamin Berlin de Julien Dufresne-Lamy, un auteur que j'ai déjà pratiqué deux fois. Excellent dans le roman jeunesse mais aussi dans des récits plus adultes, je remettais donc le couvert avec plaisir et je n'ai pas été déçu une fois de plus. Il faut dire que les ingrédients de base étaient faits pour moi : le Japon, un récit initiatique, un jeune héros malicieux et une touche de magie pour saupoudrer le tout. Suivez le guide !

Benjamin n'est pas un garçon comme les autres, il a un don qu'il a découvert très jeune : celui de pouvoir lire les pensées des gens quand il les touche. L'histoire débute lorsque son père qui travaille pour la diplomatie française est muté dans l'Empire du Soleil levant. Voilà la famille propulsée à Tokyo, ville gigantesque qui ne dort jamais. Entrecoupé de quelques flashbacks bien sentis où le narrateur nous raconte les étapes de sa découverte de ses capacités hors norme et la présentation des membres de sa famille, on le suit dans son installation japonaise et bientôt, la nécessité pour lui de s’entraîner pour domestiquer son don et passer des épreuves qui lui permettraient de changer son destin à tout jamais.

Écrit à la première personne, on se prend au jeu immédiatement. C'est qu'il est diablement attachant ce petit bonhomme en panne de croissance, à l'intelligence fine et au caractère taquin bien pénible (sa sœur peut en témoigner). Avec réalisme et distance, il nous décrit sa vie de famille, ses doutes mais aussi ses espérance de jeune garçon. L'ensemble est bien rendu, on est vraiment dans la peau d'un gamin paumé mais plutôt enjoué qui cherche toujours à progresser, à s'en sortir. Très vite, dès son arrivée au Japon, les événements se précipitent avec la rencontre d'autres camarades qui semblent cultiver d'étranges dons. Et puis, il y a ce mystérieux homme sans regard qui semble le suivre un peu partout... L'angoisse monte et les révélations vont finir par pleuvoir, ouvrant en grand l'horizon visible par le commun des mortels. Le parcours de Benjamin est assez captivant notamment dans son évolution dans son rapport aux autres et la fin sortant des sentiers battus qui s'inscrit bien dans l'ambiance générale du roman : découverte de l'autre, de soi et ton humoristique bien placé.

C'est aussi un beau roman sur l'acquisition de la maturité et un récit initiatique qui portera sans doute ses fruits auprès des jeunes lecteurs. Face à tant d'interrogations, Benjamin va devoir apprendre la patience mais aussi à se confier auprès notamment de deux camarades japonais. Pas évident quand on connaît la culture du silence et de l'introspection en vogue là-bas, où l'on se confie peu et où il faut savoir garder la face contre vents et marées. Au fil des pages, l'auteur le confronte à cette culture si exotique pour nous français avec moult détails et noms se rapportant au quotidien. C'est une belle approche de ce pays qui m'a toujours fasciné et qui est ici bien présenté, sans clichés mais avec un souci de clarté et de curiosité qui ne manquera pas de faire mouche. Nourriture, objets courants, concepts plus abstraits sont expliqués au gré des chapitres et des expériences du jeune homme, provoquant une immersion à la fois ludique et érudite.

Le récit est bien mené, ménageant le suspens entre indices concordants et passages plus contemplatifs et explicatifs. On retrouve la langue simple et dynamique de l'auteur quand il s'adresse à un public plus jeune et ça marche ! C'est typiquement le genre de lecture à recommander à nos jeunes pousses, l'ouvrage mêlant récit intime, découverte d'un ailleurs lointain et éléments fantastiques. Un combo efficace que je vous conseille de faire découvrir à vos proches les plus jeunes, ce roman étant recommandé aux plus de dix ans.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Boom
- Les Indifférents

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samedi 23 février 2019

"Les Femmes de Heart Spring Mountain" de Robin MacArthur

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L'histoire : Août 2011. L'ouragan Irene s'abat sur le Vermont, laissant derrière lui le chaos et la désolation. Loin de là, à La Nouvelle-Orléans, Vale apprend que sa mère a disparu lors du passage de la tempête. Cela fait longtemps que la jeune femme a tourné le dos à sa famille, mais cette nouvelle ne lui laisse d'autre choix que de rentrer chez elle, à Heart Spring Mountain.

Elle y retrouve celles qui ont bercé son enfance : la vieille Hazel qui, seule dans sa ferme, perd la mémoire, et Deb, restée fidèle à ses idéaux hippies. Mais si elle est venue là dans le seul but de retrouver sa mère, c'est aux secrets des générations de femmes qui l'ont précédée que Vale va se confronter, réveillant son attachement féroce à cette terre qu'elle a tant voulu fuir.

La critique de Mr K : Retour dans l'excellente collection Terres d'Amérique d'Albin Michel avec cette chronique. Robin MacArthur livre là son premier roman après son fantastique recueil de nouvelles (Le Cœur sauvage sorti en 2017) qui m'avait époustouflé à sa sortie par son écriture naturaliste, poétique et des personnages attachants et toujours justes. Mes attentes étaient donc nombreuses et au final, j'ai dévoré Les Femmes de Heart Spring Mountain en une journée, sans aucune chance de revenir en arrière, pris par le souffle de cette histoire et les thématiques qu'elle remue. Accrochez-vous, on touche ici au sublime !

La mère de Vale a disparu lors du passage de l'ouragan Irène sur le Vermont, un état du nord-est des Etats-Unis. Malgré qu'elle ait quitté sa famille depuis une dizaine d'années pour couper les ponts avec un entourage devenu toxique, la jeune femme n'hésite pas, prépare un sac en vitesse et retourne là-bas pour tenter de retrouver sa génitrice. En arrivant, elle va constater les dégâts laissés par cette terrible tempête et retrouver deux femmes qui ont énormément compté lors de son enfance : Deb et Hazel. À leur contact, au fil de ses recherches et découvertes, Vale va lever le voile sur l'histoire de sa famille, ses origines et dénicher quelques squelettes dans les placards. Elle renoue aussi avec sa terre natale et notamment l'immensité de la nature qui englobe la Heart Spring Mountain, berceau des origines familiales.

Ce roman est avant tout un hommage aux femmes, à leur combat et leur abnégation. À travers de multiples points de vue et des allers-retours entre passé et présent, on croise les informations sur trois générations de femmes qui travaillent, galèrent, aiment, deviennent mères, souffrent et vivent des moments de joie. Roman sur la filiation, sur les liens indéfectibles qui constituent la famille, on aime accompagner Vale dans sa quête de vérité, Deb dans ses souvenirs de jeunesse hippie puis son retour à une vie plus calme, Hazel et Lena les deux sœurs cohabitant presque dans la même maison, l'une veillant au grain et sur la ferme, l'autre n'ayant comme compagnon qu'une chouette borgne à qui elle se confie. Bien que vivants à des époques différentes, on fait vite le lien entre elles, leur caractère, leur apparence physique, leur manière de voir le monde, tout s'imbrique petit à petit pour livrer une véritable saga qui à défaut d'être aventureuse et virevoltante est vraie et terriblement touchante. Tous les protagonistes sont attachants et longtemps leur souvenir reste gravé en nous.

Car c'est de la vie dont il est question ici. L'auteure nous donne à lire de superbes pages sur la maternité, l'amour inconditionnel qu'une mère peut dispenser à son enfant, la relation unique qui l'unit avec la chair de sa chair et que l'on doit absolument entretenir au risque de briser l'essentiel. L'amour aussi est prégnant dans ces lignes avec la recherche de l'être aimé et de la communion de deux âmes avec les dérapages qui vont avec parfois. Et puis, il y a les drames avec notamment une très belle évocation du deuil, événement hautement douloureux auquel on doit se préparer ou que l'on subit sans que l'on soit prévenu. Avec pudeur, concision et un souci de réalisme sans fioriture, Robin MacArthur nous assène coup après coup une multitude de sentiments contradictoires et de questionnements qui habitent ses personnages. On nage en pleine humanité sans filtre, ni promesse de happy end car l'essentiel est de coller au destin des personnages, gens ordinaires que rien au départ ne fait sortir du lot. L'intime rencontre donc ici l'universel, cette famille c'est un peu la nôtre, la vôtre...

Et puis, il y a l'évocation de la nature et du respect de l'environnement qui est central dans cet ouvrage. On prend son temps ici, on vit avec les éléments, jamais contre eux. Les catastrophes naturelles énumérées au cours du récit sont là pour nous rappeler que nous sommes peu de choses et que l'homme a tort de jouer avec la nature. Omniprésence de l'eau, des forêts, du froid aussi sont autant de références à une nature environnante qui englobe les personnages et leur rappelle constamment l'essentiel : nous ne sommes que de passage. Les références aux amérindiens, au mouvement hippie en rajoute une couche et ce roman à sa manière, apporte sa pierre à l'édifice de la lutte contre le réchauffement climatique. Il est bon d'entendre une voix américaine non politique s'exprimer sur le sujet quand on sait qui préside la première puissance mondiale depuis déjà trop longtemps.

Je pourrais gloser encore longtemps sur cette lecture qui m'a littéralement rendu accro. J'ai retrouvé la langue si subtile de l'auteure, son amour pour ses personnages et la beauté des espaces naturels. C'est cette littérature américaine là que j'aime, celle des petites gens, des parias, des marginaux dont la vie passe sans qu'on s'en aperçoive mais qui se révèle tellement enrichissante. Un grand moment de lecture qui m'a profondément ému.

jeudi 21 février 2019

"Happy !" de Grant Morrison et Darick Robertson

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L’histoire : Nick Sax voit tout en noir : sa vie, sa ville, son boulot de tueur, après des années comme flic respecté, puis corrompu. Un contrat qui tourne mal l’envoie à l’hôpital, et c’est la fuite en avant : la mafia aux trousses, les ex-collègues juste derrière, et un tueur d’enfants qui sème la terreur. Et son costume de père Noël, qui va bien avec la saison froide qui gèle les rues ajoute à l’atroce farce morbide dans laquelle baigne un Sax au bout du rouleau. Jusqu’au moment ou un petit cheval volant tout bleu se présente: il est seul à le voir, et cette apparition propose de règler presque tous ses problèmes...

La critique de Mr K : Chronique d’un comics qui dépote aujourd’hui avec Happy ! de Grant Morrison et Darick Robertson, œuvre hardboiled par excellence qui ne plaira pas à tout le monde. Thématiques déviantes et ultra violence assumée sont au programme d’un récit survitaminé qui m’a de suite séduit par son côté jusqu’au-boutiste sans concession. Lorgnant vers la série des Sin City de master Miller, j’ai littéralement dévoré ce court volume de 112 pages qui restera longtemps gravé dans ma mémoire.

Au centre de l’histoire, on retrouve Nick Sax, un ex flic ripou converti en tueur à gage. Lors d’un contrat, les choses ne vont pas se dérouler comme prévu et notre antihéros devient une cible, rôle auquel il n’est pas habitué. La mafia toute puissante de New York et la police métropolitaine sont désormais à ses trousses, le chasseur devient proie. Comme si cela ne suffisait pas, le voila en proie à ce qu’il prend tout d’abord pour une hallucination: une petite licorne bleue volante lui apparaît et lui annonce qu’il est le seul à pouvoir la voir et qu’il a une mission: sauver une petite fille nommée Haley, prisonnière d’un tueur d’enfant grimé en père Noël. Commence alors un voyage initiatique pour cet homme dont la vie s’est transformée en enfer depuis bien longtemps et qui a peut-être une ultime occasion de redonner du sens à son existence.

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La couleur est donnée dès les premières planches, le cauchemar est en marche. Plongé dans un monde interlope, le lecteur est directement au prise avec la lie de l’humanité. Il y a peu ou pas d’espoir dans cette ville livrée au crime organisé qui s’appuie sur le pouvoir en place pour asseoir son emprise. Policiers corrompus, mafieux cruels aux méthodes vicieuses et sans pitié sont au menu. Pas de fioriture, la violence est partout présente, à commencer par le langage ordurier qui s’échappe de chaque bulle avec des personnages qui semblent n’avoir rien à perdre et donnent libre court à tous leurs instincts. Ça prend à la gorge, écœure même parfois avec des cases fourmillant de détails peu ragoûtants. Ce n’est pas pour rien que la motion "pour public averti" a été apposée sur la quatrième de couverture.

Mêlant personnages de polar, approche fantastique parfois avec le personnage de la licorne, c’est un drôle de mélange qui nous est proposé un peu à la manière du cinéma Grindhouse remis au goût du jour par Tarantino et Rodriguez il y a quelques temps. Protagonistes caractérisés en quelques pages, limites caricaturaux (le genre comics à ses codes), rien ne nous est épargné de leurs vicissitudes. Ainsi Nick Sax est au trente sixième dessous ayant perdu tout ses repères moraux et subsistant par ses aptitudes au meurtres et à la loi du talion. Gunfight, trahisons, coups de pokers sont sa vie qui semble lui échapper malgré sa très grande assurance et un humour cynique dévastateur. Il faut dire que ses adversaires ne sont pas fins et sont d’une extrême cruauté. L’argent roi, les réseaux criminels sont explorés en profondeur avec une fenêtre sur ce que l’humanité peut faire de pire avec notamment le trafic d’être humain, la pédopornographie et la corruption généralisée qui gangrène une société malade de ses vices. Le parrain inaccessible vous fera trembler ainsi que ses hommes de main impitoyables aux méthodes extrémistes.

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Seule éclaircie dans ce monde déviant, la mystérieuse licorne dont la nature est très vite révélée et ouvre le récit vers des horizons peut-être meilleurs. Là encore, le choix en revient à Nick qui va devoir s'engager comme jamais auparavant et peut-être toucher à la rédemption. La confrontation entre l’homme brisé et cet être imaginaire va bousculer les lignes, alterner confrontation brutale et révélations plus touchantes sur le passé du héros. On reste dans du classique mais quand les recettes fonctionnent, il n’y a pas de raison de s’en priver. J’ai retrouvé, à plusieurs reprises, des arcs narratifs propres au personnage Marv de la série Sin City évoquée précédemment. Cet aspect du récit le sort du simple déballage de violence pour entrer dans une trame plus ouverte sur les possibilités d’évolution d’un personnage pourri jusqu’à la moelle. Intéressante, la fin achève le récit en apothéose de façon attendue mais logique.

L’ouvrage en lui-même est un bijou en terme de forme. Dessins léchés, action brute de décoffrage et passages plus intimistes s’alternent et offrent une immersion totale dans un univers borderline qui séduit autant qu’il choque. Moi qui aime être bousculé, j’ai été servi et j’en redemanderai presque tant l’ouvrage se lit vite et bien. Une sacrée expérience que je recommande à tous les amateurs de sensations fortes et de récits extrêmes. Une série a été adaptée pour la télévision (sans doute de manière plus soft), je m’en vais la regarder dans les semaines à venir.

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mardi 19 février 2019

"Trop de choses à se dire" de Marie France Versailles

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L'histoire : Des gens comme on en croise tous les jours. Des maisons devant lesquelles on passe.
Que savons-nous des autres ?
Ceux-ci voient leurs projets de vie incompris ou malmenés.
Faire de son mieux ne suffit pas toujours… dit l’un d’eux.
Et puis ils découvrent que parfois, au cœur d’un regret, s’ouvrent de nouvelles pistes. Et que leur revient le goût du voyage.
Huit rencontres. Huit nouvelles. Qui nous parlent de nous

Imaginer quelqu’un. Le poser sur le papier. Le doter d’un entourage, d’un lieu de vie, de soucis, d’amours, de bonheurs, de souvenirs, de tout ce qu’il faut pour qu’il prenne âme et chair. Et puis, avec lui – ou elle – tracer un chemin…

La critique de Mr K : Voyages en terres belges aujourd'hui avec ma chronique du recueil Trop de choses à se dire de Marie France Versailles paru il y a peu aux éditions Quadrature. C'est ma quatrième lecture d'un ouvrage de cette petite maison d'édition qui se spécialise dans la nouvelle contemporaine et chaque incursion dans leur catalogue m'a à chaque fois ravi et fourni de belles émotions. Je peux d'ores et déjà vous dire qu'il en a été de même avec cette parution.

Huit petits récits composent ce recueil avec pour point commun la notion de rencontre, celle qui nous confronte au monde, à autrui mais aussi à nous-même, nos choix et parfois nos errances. À travers les protagonistes qui nous sont présentés, on s'interroge donc sur la matière humaine en elle-même, nos espérances, nos joies mais aussi nos sorties de route, nos déprimes à l'heure de faire le bilan de nos vies. Clairement, on ne navigue pas vraiment dans la bonne humeur dans ces textes mais plutôt dans une forme de mélancolie et d'introspection douloureuse le plus souvent. La condition humaine étant ce qu'elle est, ce sentiment d'insatisfaction qui nous habite souvent est ici très bien révélé et exploré à travers des personnages très différents les uns les autres mais que l'on a sans doute déjà croisé autour de nous, dans la vraie vie sans pour autant qu'on ait pris la mesure de leur existence.

Ainsi, on croise Jean-Jacques, un homme totalement déboussolé depuis son licenciement économique et le départ de sa compagne. En intérim, il décroche un travail d'aide à domicile et semble renaître auprès des contacts qu'il noue avec les usagers de ses services. Il se ressent à nouveau utile mais son enthousiasme pourrait bien être douché... Une jeune fille doit apprendre à gérer sa vie toute seule face aux démissions successives de sa mère et son père, cela passant par l'abandon de ses études pour intégrer le monde du travail. Une vieille dame isolée angoisse quant au sort de sa grande sœur hospitalisée qui perd la mémoire, les souvenirs n'étant plus partagés, elle décide de continuer à les cultiver avec notamment sa fille qui vient lui rendre visite. Un homme lors d'une rencontre au restaurant voit sa vie bousculée et va se voir proposer un projet fou pour terminer ses vieux jours. Une grand-mère cache un lourd secret à son petit fils qu'elle adore, on suit ses réflexions et ses doutes intérieurs. Une autre vieille dame isolée dans son appartement traverse une canicule estivale étouffante entre bains rafraîchissants et réflexions profondes sur sa vie. Enfin, Clémence a tout quitté suite à la condamnation de son fils, elle ne rêve plus que de mer et de calme. Cependant des inconnus qui vont croiser sa route vont changer ses plans...

C'est autant de destins qui donnent lieu à de courts récits n'excédant pas les 20 pages et nous mettent aux prises avec un réel obsédant et pas si lointain de nous. Rythme lent, trajectoires elliptiques et dialogues magnifiés par une simplicité désarmante hantent ces pages où l'être humain se livre à nu entre pudeur et souffrance intérieure. Par moment, une lumière s'allume, une graine d'espoir semble germer sur ces vies embourbées dans un quotidien difficile, mal vécu. On est touché en son for intérieur par l'écriture souple et délicate pénétrant les chairs et les esprits avec une justesse qui ne se dément jamais. Ces vies aux apparences banales livrent une grande richesse de situations, de sentiments et d’interactions humaines avec notamment de grands focus sur la famille, son organisation, les rapports de force qui peuvent y régner, leurs dysfonctionnements aussi. On navigue donc à vue, sans certitudes avec l'impression qu'il suffit d'un rien pour que l'être bascule et change de route. Les dénouements volontairement ouverts ouvrent à la réflexion les chemins du possible, à chacun de décider plus ou moins ce qu'il adviendra de ces âmes qui d'ailleurs à l’occasion se croisent d'une nouvelle à l'autre, ce qui rajoute un fil conducteur supplémentaire non négligeable.

Dans Trop de choses à se dire, les textes se répondent, se complètent et accompagnent durablement le lecteur pris dans l'engrenage, sans aucune possibilité d'y échapper. L'auteure au final nous parle de nous, nous entraîne dans la complexité d'une vie humaine et réussit le pari ô combien difficile de caractériser personnages et actions en très peu de lignes. C'est beau, c'est pur, c'est vrai. Les amateurs ne peuvent décemment pas passer à côté !


dimanche 17 février 2019

"Tout le bleu du ciel" de Mélissa Da Costa

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L'histoire : Petiteannonce.fr: Émile, 26 ans, condamné à une espérance de vie de deux ans par un Alzheimer précoce, souhaite prendre le large pour un ultime voyage. Recherche compagnon(ne) pour partager avec moi ce dernier périple.

Émile a décidé de fuir l’hôpital, la compassion de sa famille et de ses amis. À son propre étonnement, il reçoit une réponse à cette annonce. Trois jours plus tard, avec le camping-car acheté secrètement, il retrouve Joanne, une jeune femme, qui a pour seul bagage un sac à dos, un grand chapeau noir, et aucune explication sur sa présence. Ainsi commence un voyage stupéfiant de beauté. À chaque détour de ce périple naît, à travers la rencontre avec les autres et la découverte de soi, la joie, la peur, l’amitié, l’amour qui peu à peu percent la carapace de douleurs d’Émile.

La critique de Mr K : Attention coup de coeur ! Je vais vous parler aujourd'hui de Tout le bleu du ciel de Mélissa Da Costa, premier roman d'une jeune auteure qui éclabousse de son talent la scène littéraire et livre un ouvrage qui m'a profondément transporté et ébranlé durant toute ma lecture. Malgré une quatrième de couverture qui laisse entrevoir des horizons funestes (et c'est le cas), on trouve une multitude de petits bonheurs dans les 649 pages qui composent ce pavé immédiatement addictif et qui proposent un voyage initiatique hors du commun à ses deux protagonistes principaux. Suivez le guide !

Émile est condamné à moyen terme par une maladie incurable qui va l'éloigner de ses proches et du monde des vivants au fil du temps. Refusant tout acharnement thérapeutique, ne voulant pas inspirer la pitié et le chagrin à ses proches, il décide de partir pour un dernier voyage en toute liberté sur les routes du sud, du côté des Pyrénées. Pour autant, il n'est pas fou, il sait qu'il ne pourra plus s'occuper de lui-même et qu'il aura besoin de soutien. À cet effet, il passe une petite annonce sur internet pour trouver quelqu'un qui l'accompagnera dans cet étrange road-trip. C'est Joanne qui va lui répondre, une frêle jeune-femme discrète qui semble porter un lourd secret. Les voilà partis en camping-car vers la montagne, les grands espaces. Malgré une échéance fatale qui se rapproche, Émile et Joanne vont apprendre à se connaître, se livrer sur leurs vies passées complexes, faire des rencontres marquantes et finalement s'épauler mutuellement.

Sur mon IG, je faisais un parallèle en début de lecture avec Anna Gavalda, je maintiens. On retrouve ce style unique pour caractériser des personnages qui sous leur apparente simplicité cachent des fêlures et des dysfonctionnements qui font ce qu'ils sont aujourd'hui. Au fil de la lecture, l'auteure, par le biais de flashback et de révélations, les épluche comme un oignon : les couches se défont les unes après les autres et je peux vous dire que ça pique les yeux ! On ne tombe par pour autant dans le larmoyant artificiel, c'est la vie dans toute sa simplicité, sa brutalité et ses multiples détours qui nous est ici livrée avec deux personnages que l'existence n'a pas gâtés certes, mais qui leur a apporté aussi son lot de bonheur. Au gré des étapes de leur voyage, de moments volés, de réflexions personnelles, d'écrits livrés à un carnet, on apprend à les connaître et l'on comprend de mieux en mieux ce qui les a irrésistiblement portés l'un vers l'autre. Relation unique, à multi-facette, on ne peut que succomber face à ces deux destins conjugués qui donnent à voir un parfait concentré d'humanité entre souffrance et petites joies du quotidien.

Le rythme est lent, épousant parfaitement l'allure de leur voyage : peu ou pas organisé, se laissant guidé par des rencontres et des envies du moment. L'auteure réussit à captiver ses lecteurs avec de tout petits riens, des détails qui mis bout à bout densifient une histoire à la portée universelle. D'ailleurs des citations multiples émaillent le récit (le papa de Joanne en était friand), des événements, des discussions et échanges avec des tierces personnes élèvent le récit vers le roman initiatique, une quête de l'apaisement pour chacun, le passage à l'étape suivante entre rédemption et acceptation. C'est beau, profond, émouvant et naturel, chacun s'y retrouvera et fera forcément des rapprochements avec sa propre existence sans pour autant avoir besoin de croire en quoique ce soit ou être de telle ou telle origine. Au delà de la mort annoncée d'Émile et le traitement thématique qui y est lié (notamment l'attente, le deuil et le carpe diem qui s'impose avant la fin), nombre de sujets sont abordés en filigrane avec notamment la famille et le poids du passé et les conséquences que l'on ressent bien après, le rapport de l'homme avec la nature avec de purs moments de félicité au milieu de paysages magiques et la communion qui s'instaure entre les personnages et elle (moi qui allait souvent chez ma grand-mère dans les Hautes Pyrénées, je me suis totalement retrouvé enfant dans ce roman), la déconnexion avec une civilisation occidentale aliénante et le retour aux sources, les vertus de l'entraide, de la compréhension entre êtres humains... Sans verser dans le moralisateur et l'exagération, Tout le bleu du ciel s'apparente à une parenthèse enchantée, une odyssée au cœur de l'humain dans ce qu'il pourrait avoir de plus beau...

Il faut bien tout cela pour contre-balancer la mort en attente d'un Émile qui voit son état se dégrader à mesure que les pages se tournent. Pudiquement et avec réalisme, Mélissa Da Costa exprime l'indicible, la longue plongée dans la nuit qui attend les malades victimes d'Alzheimer. Pour connaître un peu le sujet du fait d'un proche atteint de cette saloperie, je peux vous dire que l'auteure fait montre d'un talent incroyable pour décrire l'avancée de la maladie, les sentiments qui animent les malades et surtout les proches qui traversent une véritable épreuve au fur et à mesure que cette maladie neuro-dégénérative détruit l'être aimé. C’est poignant, parfois même décalé - les réactions d'Émile pour conjurer le mauvais sort au départ détonent - mais on reste dans la justesse et la mesure. C'est un sacré tour de force que de réaliser cela, bravo encore à l'auteure.

On est donc partagé entre de multiples sentiments durant toute la lecture : le rire se dispute aux larmes, l'aventure est belle malgré la maladie d'Émile qui progresse inexorablement. D'une lecture aisée et très plaisante, l’ouvrage finit donc de convaincre par son style lumineux, direct (les dialogues sont d'un naturel confondant) et prenant. C'est bien simple, on devient accro très vite et on ne peut s'empêcher d'y retourner tant on est pris aux tripes par ce road movie très particulier à la profondeur incroyable. Mon premier coup de cœur pour cette année 2019. À lire absolument !

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vendredi 15 février 2019

"L'Outil et les Papillons" de Dmitri Lipskerov

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L'histoire : Un beau matin, à Moscou, l’honorable Arseni Andréiévitch Iratov, célèbre architecte, businessman et ex-trafiquant de devises dont le parcours rappelle celui d’un Rastignac soviétique, se réveille pour découvrir qu’il n’a plus de sexe. L’outil le plus essentiel de son anatomie a tout simplement disparu, ne laissant qu’une fente sur un bas-ventre désormais lisse. À des centaines de kilomètres de là, dans un village perdu de l’oblast de Vladimir, vivent la jeune Alissa, sa grand-mère et leur vache. Sur le chemin de l’école, l’adolescente recueille ce qui ressemble à un gnome miniature.

Mais l’homoncule, baptisé Eugène, se transforme en jeune homme à la beauté diabolique et part pour Moscou, à la recherche d’un certain Iratov…

La critique de Mr K : Nouvel OLNI (Objet Livresque Non Identifié) à mon actif avec L'Outil et les Papillons de Dmitri Lipskerov, tout juste sorti chez Agullo. Gros amateur de cette maison d'édition et de littérature russe contemporaine, on peut dire que j'ai été gâté avec un ouvrage renversant et complètement barré. Toujours à la frontière du fantastique, de l'absurde et du réalisme, voici un livre qui transporte et interroge, détone et parfois attendrit. Trouble jeu pour troubles lignes sont les deux expressions qui me viennent à l'esprit avant d'aller plus en avant dans ma chronique.

La quatrième de couverture est un bon indice de départ même si cela concerne uniquement les deux premiers chapitres du roman. Iratov, le personnage principal, perd une partie essentielle de son anatomie du jour au lendemain sans raison particulière (à priori, l'ouvrage est une variation autour d'une nouvelle de Gogol intitulée Le Nez), sans ses bijoux de famille, le voilà bien dépourvu... Cette mystérieuse disparition l'amène à réfléchir sur son passé, ses activités, sa relation avec sa femme et sur l'avenir. En parallèle, on suit la transformation d'un gnome (dont la nature profonde surréaliste sera révélée plus tard dans le récit) en jeune homme au charisme surnaturel voire diabolique, tant aucune femme ne peut lui résister. Très vite, il se met en quête d'Iratov pour des raisons connues de lui seul. À partir de là, l'intrigue devient obscure. De nouveaux personnages apparaissent, les actions et enjeux deviennent flous. Le simple postulat fantastique de départ se mue en une quête quasi initiatique et en une observation acerbe sur le genre humain.

Je sais, ce modeste résumé est nébuleux mais il est à l'image de l'ouvrage lui-même. C'est typiquement le genre de livre où il faut se laisser porter par le flot de la langue, sans chercher forcément à tout appréhender dans son ensemble dès le départ. Laissant une grande part d'interprétation au lecteur, L'Outil et les Papillons est avant tout une ode au voyage intérieur, à la découverte de leur nature par des êtres déboussolés. Dans une Russie contemporaine à peine évoquée (l'auteur colle au plus près de ses personnages, le contexte importe peu), les âmes que l'on croise s'interrogent énormément sur leurs actes, la paternité, la naissance, la mort, l'amour, l'amitié, les aléas du destin et la marche du futur, chacun à leur niveau, selon leurs préoccupation respectives. On rencontre nombre de personnages ambigus, aux attitudes et pensées complexes (d'ailleurs certaines motivations restent bien opaques durant une bonne partie du livre). Ces destins s'entrecroisent parfois en interagissant mais une trame mystérieuse se déroule sous nos yeux et peu à peu, un fil directeur apparaît donnant du sens à un joyeux carnaval d'émotions variées et de glissements vers l'irréel.

Personnellement, j'adore parfois lâcher prise pendant une lecture, me laisser balader totalement par un auteur en roue libre. Personnages attachants (Iratov et Vera, un beau couple) aux vies chamboulées, changement de points de vue vers des protagonistes nouveaux aux identités troubles et qui rejoignent les fils tissés sans qu'on s'en aperçoive au départ, références nombreuses à la foi et au sacré qui ne sont pas pour me déplaire, contextualisation globale qui grandit au fil des chapitres et peut donner le vertige, scènes plus quotidiennes presque anodines mais qui peuvent à tout moment basculer vers des ailleurs insoupçonnés, se complètent et proposent un récit vraiment hors norme servi par une langue superbe.

Dense mais accessible, poétique et parfois plus brutal, on ne peut que s'incliner devant un style toujours aussi unique et qui m'avait bougrement séduit lors de ma lecture du Dernier rêve de la raison. Bravo au passage d'ailleurs à la traductrice Raphaëlle Pache pour ce tour de force, cela n'a pas du être facile à réaliser comme travail. Ce fut un véritable plaisir que de parcourir les 380 lignes de cet ouvrage qui laisse forcément des traces dans l'esprit du lecteur, conscient d'avoir lu un ouvrage différent, parfois ésotérique mais à la fois profondément humain. Bizarre, vous avez dit bizarre ? Oh oui ! Et on en redemande !

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mercredi 13 février 2019

"Un Ciel radieux" de Jirô Taniguchi

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L'histoire : Mais qui croira mon histoire ? Moi-même, parfois, je me demande si tout cela est réellement arrivé...

La critique de Mr K : Je continue l'exploration de l’oeuvre de Jirô Taniguchi aujourd'hui avec Un Ciel radieux qui est ma deuxième incursion dans l'univers de ce mangaka décidément à part. Sous les conseils de ma douce, j'avais emprunté à la médiathèque il y a quelques temps déjà Quartier lointain qui m'avait littéralement subjugué par sa profondeur et la maîtrise de son récit. Je remets donc le couvert avec un titre que j'ai pris par hasard, sans consulter le moindre résumé (la quatrième de couverture est réduite au minimum comme vous avez pu le constater), histoire de partir à l'aveuglette. Comme vous allez le voir, je ne me suis pas trompé et j'ai vécu une lecture une fois de plus prenante et surtout ici très touchante.

Tout commence par un accident de la route dramatique par une nuit d'été dans une rue de la banlieue de Tokyo, entre un motard et une fourgonnette. 10 jours plus tard, le conducteur de la fourgonnette, Kazuhiro Kubota, 42 ans, meurt sans avoir repris connaissance. Au même instant, l'encéphalogramme du motard, Takuya Onodera, 17 ans, en état de mort cérébrale, montre à nouveau des signes d'activité. En une vingtaine de jours, il a repris connaissance et semble en voie de guérison totale : un vrai miracle. Mais celui qui se réveille dans le corps de Takuya, c'est Kazuhiro. Après un instant de surprise, il admet ce qui lui arrive et comprend qu'une deuxième chance lui a été donnée. Mais cette chance est temporaire : en effet, la mémoire du vrai Takuya lui revient petit à petit. Avant de rendre le corps de Takuya à son légitime propriétaire, Kazuhiro décide de transmettre coûte que coûte à sa femme et sa petite fille de 8 ans qu'il les aime et qu'il regrette de les avoir trop souvent négligées jusqu'à sa mort. Mais qui pourra croire son histoire ?

Un Ciel radieux 1

On retrouve dans cet ouvrage toute la finesse et le regard contemplatif que porte l'auteur à ses personnages. Le rythme est lent et prend le temps de suivre de près l'évolution du héros à la double personnalité. Bien que fantastique dans son postulat de base, le traitement des personnages est d'un réalisme de tous les instants. On se retrouve un peu dans une ambiance à la Haruki Murakami avec des êtres esseulés, qui réfléchissent intensément au pourquoi du comment de leur état avec un brin de folie, de fantaisie voir de fantastique ici. Au final, ce n'est pas forcément les raisons du processus qui importent mais plutôt ce qu'il va révéler sur chacun et les conséquences que cela aura sur leurs proches et eux-mêmes. Parcours intimistes atypiques, on suit avec curiosité et intensité cette expérience hors norme qui va voir les deux âmes s'opposer, se rapprocher et s'entraider. Très différents l'un de l'autre, certaines choses finalement les rapprochent et vont permettre à chacun de poursuivre sa route de son côté avec une relative sérénité.

Un Ciel radieux 3

Cette histoire nous parle donc de nous, de nos rapports complexes avec nos familles, des frustrations et tabous que l'on s'impose entre égoïsme, volonté de protéger l'autre mais aussi les sacrifices que cela induit. Chaque cellule familiale a son propre fonctionnement et ici nous en avons deux exemples bien distincts que l'auteur s'amuse à explorer en profondeur à la manière d'un chirurgien. Les non-dits sont nombreux, les rapports biaisés ont des conséquences que le héros va découvrir grâce à un nouveau regard, distancié et sans filtre. Cela donne des révélations qui prennent des proportions gigantesques et une émotion d'une force rare. L'amour est donc au centre de ce recueil mais le deuil y a aussi une grande part et Jirô Taniguchi aborde le sujet avec un talent magistral. Il retranscrit à merveille le trou béant que laisse derrière lui un être cher que l'on perd et la nécessaire guérison qui doit suivre pour pouvoir poursuivre sa vie en acceptant notamment la mort qui nous frappe, en la surmontant et finalement en prenant un nouveau départ. Pour ma part, j'ai fini liquide à la fin de ma lecture et croyez moi, il en faut pour y arriver. Touché par la grâce, la beauté mais aussi les tensions dramatiques en jeu, je me rappellerai longtemps de ce manga.

La mise en image est une fois de plus parfaite avec des traits épurés mais fourmillant de détails. Je ne suis pas forcément un gros adepte du genre à la base mais le contenu est tellement emballant et puissant que mes réticences initiales disparaissent dès les premières pages. Les 304 pages se lisent sans souci, d'une traite et l'on est submergé par une émotion prégnante et totalement insoutenable. Moi qui aime être bousculé, j'ai été servi et j'en redemande. M'est avis que je vais recroiser les pas de sieur Taniguchi d'ici quelques semaines...

Un Ciel radieux 2

La critique Nelfesque : (ou plutôt le petit grain de sel) Je viens de finir cette lecture à l'instant et sans être dans le même état de déliquescence que Mr K je dois avouer que ce "Ciel radieux" est très émouvant. Effectivement, par son côté universel, il touche profondément le lecteur. Tout le monde a connu un deuil. Tout le monde s'est dit qu'il n'avait pas tout dit à l'être aimé. Peut-être que nos disparus ont également pensé celà en nous quittant. Peut-être même nous lancent-ils des signaux de là où ils sont (chacun croit ce qu'il veut). En tout cas, je pense que bon nombre de lecteurs de ce présent manga se sont dit qu'ils auraient aimé avoir cette chance de pouvoir dire un dernier au-revoir.

J'avais découvert Taniguchi il y a quelques années avec "Quartier lointain", je suis ravie de faire cette passe de deux quelques années plus tard. Il a une vision poétique qui me parle, un côté simple et ouvert qui met du baume au coeur. J'aime cette part d'humanité que nos sociétés actuelles ont tendance à perdre, cette beauté dans toute chose, ces plaisirs simples et ces réflexions qui nous font prendre conscience que tout est éphémère et qu'il faut profiter de chaque instant au maximum. Carpe diem. On est en plein dedans ici et ça fait du bien à nos petits coeurs !

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mardi 12 février 2019

"De loin on dirait des mouches" de Kike Ferrari

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L'histoire : De la cocaïne, des filles, du mépris, de l'arrogance. Et un cadavre. Tout cela tient dans la BMW noire du señor Machi, un homme d'affaire bien habillé, self made man de l'époque des dictateurs argentins et aujourd'hui entrepreneur sans scrupules. Le señor Machi se croit au-dessus de tout le monde mais son univers doré est réduit en poussière lorsqu'il découvre le corps d'un homme sans visage dans le coffre de sa BM flambant neuve. Six heures de la vie d'un personnage infect, étouffé par sa propre prétention, qui doit trouver un moyen de se débarrasser d'un corps. Six heures à passer en revue, et ils sont nombreux, tous les "hijos de mil putas" qu'il a entubés et qui voudraient le voir tomber.

La critique de Mr K : Voyage en Amérique latine en mode déjanté aujourd'hui avec De loin on dirait des mouches de Kike Ferrari. Balayeur, syndicaliste et écrivain, l'auteur propose un polar servi bien noir qui écorne au passage la mémoire vacillante de son pays et les parvenus ne refusant aucune compromission pour asseoir un peu plus le pouvoir. Attention, ça dépote !

Machi a réussi sa vie selon lui : riche et influent, il a tout ce qu'il veut et rien ne semble pouvoir lui résister. Belle maison, belles voitures, pépettes accommodantes, il mène grand train et ne doute de rien. La découverte d'un cadavre défiguré dans le coffre de sa voiture va changer la donne et bouleverser toutes ses certitudes. Il doit se dépatouiller de cette situation, se débarrasser du corps en premier lieu, éliminer les indices qui pourraient le compromettre et surtout, trouver l'identité de celui qui tente de le compromettre car s'il est sûr de quelque chose, c'est que ce n'est pas lui qui a tué cet homme. Commence alors pour Machi un voyage intérieur fait de flashback et qui permettra au lecteur de mieux appréhender cet anti-héros gagné par la peur de tout perdre...

Roman fulgurant et aride, cet ouvrage se lit d’une traite. Les 225 pages qui le composent s’alignent avec une facilité déconcertante sans que l'on s'en rende vraiment compte tellement on est pris par le souffle et le style qui se dégagent de cette lecture. Sans prendre le temps de la moindre exposition, l'auteur nous plonge dans un univers sans pitié où le personnage principal étale son cynisme et sa vulgarité. Sa chute n'en est que plus délectable car le dominant se voit dominé par sa psyché fragilisée qui le fait devenir totalement paranoïaque. Et le voilà parti en roue libre avec un mort sur les bras ! Au détour de nombreux retours en arrière mettant en lumière ses relations personnelles et professionnelles, un portrait plus global se fait jour et développe l'image d'un personnage torturé qui va devoir affronter la pire épreuve de sa vie.

Corrupteur, veule, infidèle, cupide, libidineux et suffisant, Machi a donc tout pour plaire. Il symbolise à lui seul la toute puissance de ces bourgeois qui se sont engraissés pendant les dictatures sud-américaines, safe made men arrogants qui ont avancé dans leur vie en écrasant les autres. Quand le sort se retourne contre lui, Machi va se rendre compte que de nombreuses personnes pourraient être à l'origine de ses malheurs. Il commence alors à faire le tour de ses souvenirs, de ses relations et proches, multiplie les hypothèses. Tout cela le fait perdre pied pour le plus grand plaisir du lecteur qui se plaît à le voir en si mauvaise posture. Il suffit de voir les actualités tous les jours pour se persuader que les voyous en col blanc dominent le monde alors si on nous en livre un pieds et poings liés, on ne va pas bouder notre plaisir...

L'univers qui nous est donné à voir dans ces pages n'est vraiment pas reluisant et ne donne pas le beau rôle au genre humain. Violence, corruption et négations des autres sont au menu, l'auteur n'y va pas avec le dos de la cuillère et assène ses chapitres comme on distribue les tartes et les coups de boule. C'est frontal, sans concession mais diablement salvateur. Il donne à voir une Argentine loin de clichés touristiques qu'on nous vend et révèle de vieilles fêlures, des blessures que le temps n'a pas forcément effacé et qui se libèrent le temps d'un flashback ou d'une scène. Il interroge profondément les lecteurs (d'autant plus j'imagine s'il est argentin) sur le pouvoir, l'argent et la morale dans un style incisif qui laisse peu de place pour souffler et reprendre ses esprits. Comme l'addiction est poussée au maximum, vous imaginez l'effet que cela produit sur le lecteur totalement pris par l'histoire, le style et un sous-texte riche.

Vous l'avez compris, De loin on dirait des mouches est un livre coup de poing, une expérience totale qui ne laisse pas le lecteur indemne. J'ai adoré cette lecture qui se termine sur une fin finalement plutôt ouverte et logique. Un bijou de noirceur !

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vendredi 8 février 2019

"La Fille du capitaine" d'Alexandre Pouchkine

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L'histoire : Nous sommes en 1773 : en route pour un fortin perdu au milieu de la steppe, où il doit faire ses premières armes d'officier, Piotr Griniov voit surgir de la tempête de neige un vagabond dans lequel il reconnaîtra bientôt l'usurpateur Pougatchov. Les aventures alors s'enchaînent.

La critique de Mr K : Pourtant grand fan de littérature russe, Alexandre Pouchkine m'avait évité jusque là. C'est au hasard d'une déambulation à notre Emmaüs chéri que je tombai sur le présent ouvrage qui me tendait ses petites pages implorantes. Considéré comme un des premiers grands classiques russes, La Fille du capitaine fait la part belle à l'Histoire, l'aventure et le romanesque. Autant de points qui ne pouvaient que me séduire. Je suis ressorti enchanté de cette lecture.

Âgé de 17 ans, Piotr Andréievitch Griniov est envoyé par son père rejoindre l'armée de l'impératrice russe loin de sa ville natale dans les confins de l'empire au sud de l'Oural. Il est accompagné pour cela par son fidèle serviteur et ensemble ils débutent un voyage difficile. Après quelques péripéties et une rencontre impromptue, les voilà arrivés au fort de Biélogorsk dans la province d'Orenbourg, lieu de son affectation. Il y fera la connaissance de Maria, la fameuse fille du capitaine et très vite de doux sentiments naissent entre les deux jeunes âmes. Mais le destin est capricieux et va continuellement leur jouer des tours sous fond de révolte cosaque ne laissant aucun répit au lecteur durant les 129 pages qui composent ce livre.

Ce qui m'a étonné et aussi plu au final dans cet ouvrage, c'est sa simplicité. Gros lecteur de Tolstoï et Dostoïevski, je m'attendais à quelque chose de très dense, à des descriptions dithyrambiques, caractéristiques langagières que j'affectionne tout particulièrement chez les grands auteurs russes. On est aux antipodes de cela ici avec un texte plutôt léger, avec très peu de caractérisation des personnages et une priorité donnée à l'action et aux péripéties. Il y a presque un aspect "conte" dans ce récit mouvementé, qui enchaîne les rebondissements. Pas le temps de s'ennuyer, l'auteur allant à l'essentiel et prenant un malin plaisir à jouer avec ses personnages comme Nana (notre chat) avec les souris du jardin. Il n'y a donc pas de détours ou de digressions, l'histoire se concentrant sur les aventures hautes en couleur, palpitantes et touchantes de Piotr, jeune homme fougueux un peu niais et emprunté qui va au fil du récit découvrir beaucoup sur lui-même.

Un charme désuet se dégage de cette lecture où l'on a l'impression de voyager dans le temps avec des personnages bien marqués par leur époque. On ne plaisante pas avec l'honneur par exemple et chacun semble mû par des convictions fortes quelque soit le côté de la barrière où l'on se trouve. Tout le monde est aussi perfectible et Pouchkine s'amuse à croquer ses errances fugitives qui ne manquent pas de rajouter du piment à l'ensemble. Bien que caricaturaux pour la plupart (le jeune héros a toute les qualités, le serviteur est vraiment d'une dévotion extrême pour un serf), les personnages restent attachants et donnent un grand intérêt à ce récit enlevé. J'ai tout particulièrement apprécié Pougatchov qui pour le coup est plus nuancé car capable à la fois de grande cruauté mais aussi de clémence. Son évolution est intéressante surtout qu'il s'agit d'un personnage qui a vraiment existé.

Se lisant extrêmement bien avec un plaisir renouvelé, j'ai aimé cette première incursion chez Pouchkine qui à travers une histoire classique dresse en filigrane un portrait de la société russe de l'époque et procure une addiction immédiate. Un bel essai pour un premier contact qui appelle d'autres lectures. Qui sait... Peut-être d'autres ouvrages m'attendent au détour d'un futur chinage ?

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