samedi 23 février 2019

"Les Femmes de Heart Spring Mountain" de Robin MacArthur

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L'histoire : Août 2011. L'ouragan Irene s'abat sur le Vermont, laissant derrière lui le chaos et la désolation. Loin de là, à La Nouvelle-Orléans, Vale apprend que sa mère a disparu lors du passage de la tempête. Cela fait longtemps que la jeune femme a tourné le dos à sa famille, mais cette nouvelle ne lui laisse d'autre choix que de rentrer chez elle, à Heart Spring Mountain.

Elle y retrouve celles qui ont bercé son enfance : la vieille Hazel qui, seule dans sa ferme, perd la mémoire, et Deb, restée fidèle à ses idéaux hippies. Mais si elle est venue là dans le seul but de retrouver sa mère, c'est aux secrets des générations de femmes qui l'ont précédée que Vale va se confronter, réveillant son attachement féroce à cette terre qu'elle a tant voulu fuir.

La critique de Mr K : Retour dans l'excellente collection Terres d'Amérique d'Albin Michel avec cette chronique. Robin MacArthur livre là son premier roman après son fantastique recueil de nouvelles (Le Cœur sauvage sorti en 2017) qui m'avait époustouflé à sa sortie par son écriture naturaliste, poétique et des personnages attachants et toujours justes. Mes attentes étaient donc nombreuses et au final, j'ai dévoré Les Femmes de Heart Spring Mountain en une journée, sans aucune chance de revenir en arrière, pris par le souffle de cette histoire et les thématiques qu'elle remue. Accrochez-vous, on touche ici au sublime !

La mère de Vale a disparu lors du passage de l'ouragan Irène sur le Vermont, un état du nord-est des Etats-Unis. Malgré qu'elle ait quitté sa famille depuis une dizaine d'années pour couper les ponts avec un entourage devenu toxique, la jeune femme n'hésite pas, prépare un sac en vitesse et retourne là-bas pour tenter de retrouver sa génitrice. En arrivant, elle va constater les dégâts laissés par cette terrible tempête et retrouver deux femmes qui ont énormément compté lors de son enfance : Deb et Hazel. À leur contact, au fil de ses recherches et découvertes, Vale va lever le voile sur l'histoire de sa famille, ses origines et dénicher quelques squelettes dans les placards. Elle renoue aussi avec sa terre natale et notamment l'immensité de la nature qui englobe la Heart Spring Mountain, berceau des origines familiales.

Ce roman est avant tout un hommage aux femmes, à leur combat et leur abnégation. À travers de multiples points de vue et des allers-retours entre passé et présent, on croise les informations sur trois générations de femmes qui travaillent, galèrent, aiment, deviennent mères, souffrent et vivent des moments de joie. Roman sur la filiation, sur les liens indéfectibles qui constituent la famille, on aime accompagner Vale dans sa quête de vérité, Deb dans ses souvenirs de jeunesse hippie puis son retour à une vie plus calme, Hazel et Lena les deux sœurs cohabitant presque dans la même maison, l'une veillant au grain et sur la ferme, l'autre n'ayant comme compagnon qu'une chouette borgne à qui elle se confie. Bien que vivants à des époques différentes, on fait vite le lien entre elles, leur caractère, leur apparence physique, leur manière de voir le monde, tout s'imbrique petit à petit pour livrer une véritable saga qui à défaut d'être aventureuse et virevoltante est vraie et terriblement touchante. Tous les protagonistes sont attachants et longtemps leur souvenir reste gravé en nous.

Car c'est de la vie dont il est question ici. L'auteure nous donne à lire de superbes pages sur la maternité, l'amour inconditionnel qu'une mère peut dispenser à son enfant, la relation unique qui l'unit avec la chair de sa chair et que l'on doit absolument entretenir au risque de briser l'essentiel. L'amour aussi est prégnant dans ces lignes avec la recherche de l'être aimé et de la communion de deux âmes avec les dérapages qui vont avec parfois. Et puis, il y a les drames avec notamment une très belle évocation du deuil, événement hautement douloureux auquel on doit se préparer ou que l'on subit sans que l'on soit prévenu. Avec pudeur, concision et un souci de réalisme sans fioriture, Robin MacArthur nous assène coup après coup une multitude de sentiments contradictoires et de questionnements qui habitent ses personnages. On nage en pleine humanité sans filtre, ni promesse de happy end car l'essentiel est de coller au destin des personnages, gens ordinaires que rien au départ ne fait sortir du lot. L'intime rencontre donc ici l'universel, cette famille c'est un peu la nôtre, la vôtre...

Et puis, il y a l'évocation de la nature et du respect de l'environnement qui est central dans cet ouvrage. On prend son temps ici, on vit avec les éléments, jamais contre eux. Les catastrophes naturelles énumérées au cours du récit sont là pour nous rappeler que nous sommes peu de choses et que l'homme a tort de jouer avec la nature. Omniprésence de l'eau, des forêts, du froid aussi sont autant de références à une nature environnante qui englobe les personnages et leur rappelle constamment l'essentiel : nous ne sommes que de passage. Les références aux amérindiens, au mouvement hippie en rajoute une couche et ce roman à sa manière, apporte sa pierre à l'édifice de la lutte contre le réchauffement climatique. Il est bon d'entendre une voix américaine non politique s'exprimer sur le sujet quand on sait qui préside la première puissance mondiale depuis déjà trop longtemps.

Je pourrais gloser encore longtemps sur cette lecture qui m'a littéralement rendu accro. J'ai retrouvé la langue si subtile de l'auteure, son amour pour ses personnages et la beauté des espaces naturels. C'est cette littérature américaine là que j'aime, celle des petites gens, des parias, des marginaux dont la vie passe sans qu'on s'en aperçoive mais qui se révèle tellement enrichissante. Un grand moment de lecture qui m'a profondément ému.