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L'histoire : De la cocaïne, des filles, du mépris, de l'arrogance. Et un cadavre. Tout cela tient dans la BMW noire du señor Machi, un homme d'affaire bien habillé, self made man de l'époque des dictateurs argentins et aujourd'hui entrepreneur sans scrupules. Le señor Machi se croit au-dessus de tout le monde mais son univers doré est réduit en poussière lorsqu'il découvre le corps d'un homme sans visage dans le coffre de sa BM flambant neuve. Six heures de la vie d'un personnage infect, étouffé par sa propre prétention, qui doit trouver un moyen de se débarrasser d'un corps. Six heures à passer en revue, et ils sont nombreux, tous les "hijos de mil putas" qu'il a entubés et qui voudraient le voir tomber.

La critique de Mr K : Voyage en Amérique latine en mode déjanté aujourd'hui avec De loin on dirait des mouches de Kike Ferrari. Balayeur, syndicaliste et écrivain, l'auteur propose un polar servi bien noir qui écorne au passage la mémoire vacillante de son pays et les parvenus ne refusant aucune compromission pour asseoir un peu plus le pouvoir. Attention, ça dépote !

Machi a réussi sa vie selon lui : riche et influent, il a tout ce qu'il veut et rien ne semble pouvoir lui résister. Belle maison, belles voitures, pépettes accommodantes, il mène grand train et ne doute de rien. La découverte d'un cadavre défiguré dans le coffre de sa voiture va changer la donne et bouleverser toutes ses certitudes. Il doit se dépatouiller de cette situation, se débarrasser du corps en premier lieu, éliminer les indices qui pourraient le compromettre et surtout, trouver l'identité de celui qui tente de le compromettre car s'il est sûr de quelque chose, c'est que ce n'est pas lui qui a tué cet homme. Commence alors pour Machi un voyage intérieur fait de flashback et qui permettra au lecteur de mieux appréhender cet anti-héros gagné par la peur de tout perdre...

Roman fulgurant et aride, cet ouvrage se lit d’une traite. Les 225 pages qui le composent s’alignent avec une facilité déconcertante sans que l'on s'en rende vraiment compte tellement on est pris par le souffle et le style qui se dégagent de cette lecture. Sans prendre le temps de la moindre exposition, l'auteur nous plonge dans un univers sans pitié où le personnage principal étale son cynisme et sa vulgarité. Sa chute n'en est que plus délectable car le dominant se voit dominé par sa psyché fragilisée qui le fait devenir totalement paranoïaque. Et le voilà parti en roue libre avec un mort sur les bras ! Au détour de nombreux retours en arrière mettant en lumière ses relations personnelles et professionnelles, un portrait plus global se fait jour et développe l'image d'un personnage torturé qui va devoir affronter la pire épreuve de sa vie.

Corrupteur, veule, infidèle, cupide, libidineux et suffisant, Machi a donc tout pour plaire. Il symbolise à lui seul la toute puissance de ces bourgeois qui se sont engraissés pendant les dictatures sud-américaines, safe made men arrogants qui ont avancé dans leur vie en écrasant les autres. Quand le sort se retourne contre lui, Machi va se rendre compte que de nombreuses personnes pourraient être à l'origine de ses malheurs. Il commence alors à faire le tour de ses souvenirs, de ses relations et proches, multiplie les hypothèses. Tout cela le fait perdre pied pour le plus grand plaisir du lecteur qui se plaît à le voir en si mauvaise posture. Il suffit de voir les actualités tous les jours pour se persuader que les voyous en col blanc dominent le monde alors si on nous en livre un pieds et poings liés, on ne va pas bouder notre plaisir...

L'univers qui nous est donné à voir dans ces pages n'est vraiment pas reluisant et ne donne pas le beau rôle au genre humain. Violence, corruption et négations des autres sont au menu, l'auteur n'y va pas avec le dos de la cuillère et assène ses chapitres comme on distribue les tartes et les coups de boule. C'est frontal, sans concession mais diablement salvateur. Il donne à voir une Argentine loin de clichés touristiques qu'on nous vend et révèle de vieilles fêlures, des blessures que le temps n'a pas forcément effacé et qui se libèrent le temps d'un flashback ou d'une scène. Il interroge profondément les lecteurs (d'autant plus j'imagine s'il est argentin) sur le pouvoir, l'argent et la morale dans un style incisif qui laisse peu de place pour souffler et reprendre ses esprits. Comme l'addiction est poussée au maximum, vous imaginez l'effet que cela produit sur le lecteur totalement pris par l'histoire, le style et un sous-texte riche.

Vous l'avez compris, De loin on dirait des mouches est un livre coup de poing, une expérience totale qui ne laisse pas le lecteur indemne. J'ai adoré cette lecture qui se termine sur une fin finalement plutôt ouverte et logique. Un bijou de noirceur !