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L’histoire : C’est un pavillon qui ressemble à tous ceux du lotissement. Ou presque. Chez eux, il y a quatre chambres. La sienne, celle de son petit frère Gilles, celle des parents, et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. La mère est transparente, amibe craintive, soumise aux humeurs de son mari. Le samedi se passe à jouer dans les carcasses de voitures de la décharge. Jusqu’au jour où un violent accident vient faire bégayer le présent.

Dès lors, Gilles ne rit plus. Elle, avec ses dix ans, voudrait tout annuler, revenir en arrière. Effacer cette vie qui lui apparaît comme le brouillon de l’autre. La vraie. Alors, en guerrière des temps modernes, elle retrousse ses manches et plonge tête la première dans le cru de l’existence. Elle fait diversion, passe entre les coups et conserve l’espoir fou que tout s’arrange un jour.

La critique de Mr K : Chronique d’une très belle claque littéraire aujourd’hui avec La Vraie vie d’Adeline Dieudonné, un ouvrage qui a fait beaucoup parler de lui à sa sortie lors de la rentrée littéraire de 2018. Il m’a été offert à Noël dernier et quand j’ai annoncé sur Instagram que j’en entamai la lecture, j’ai reçu moult messages de lectrices (essentiellement -sic-) conquises par cet ouvrage qu’elles assimilaient souvent à un choc, un coup de poing et toujours en tout cas à une belle expérience de lecture. J’ai littéralement dévoré ce volume qui m’a procuré un plaisir immédiat, durable et empli d’émotions aussi fortes que contradictoires. Pas sûr que je m’en remette…

Adeline Dieudonné nous invite à accompagner la jeune narratrice pendant quelques années lors de son passage de l’enfance à l’âge adulte. Cette dernière vit dans une zone pavillonnaire avec ses deux parents et son petit frère Gilles. Sa vie n’est pas facile entre son beauf de père, amateur de chasses / safaris à travers le monde et de télé, qui terrorise sa mère qu’elle qualifie d’amibe tant elle est effacée, totalement sous l’emprise de son mari et qui trouve refuge dans l’élevage de chèvres naines. Le petit frère Gilles quant à lui voue quasiment un culte à sa grande sœur. Ces deux là se tiennent chaud et passent beaucoup de temps ensemble. L’héroïne est une jeune fille en devenir, curieuse de tout et plutôt solaire dans une famille plombée par un patriarche omnipotent.

Suite à un tragique accident, Gilles va sombrer dans le mutisme, le repli sur soi. Dès lors, plus rien n’est pareil pour la narratrice qui va tout tenter pour essayer de le faire revenir parmi les vivants. Elle veut retrouver le petit frère qu’elle a perdu. Cela commence avec le projet fou de construire un véhicule à voyager dans le temps comme dans la série de films de Robert Zemeckis Retour vers le futur. Elle se passionne dès lors pour les matières scientifiques où d’ailleurs elle excelle, forçant l’admiration de ses professeurs. Mais malgré ses efforts, les mois, les années passent mais la situation empire. Gilles, loin d’aller mieux, devient morbide, se rapproche même de ce père violent et irascible. Dès lors, la tension monte crescendo et l’on sent bien que l’on s’oriente vers une fin tragique. La suite le confirmera avec un dernier acte hallucinant qui marque durablement le lecteur dans sa chair.

Raconté à la première personne, ce récit impressionne avant tout par la personnalité de la narratrice. Jeune mais déjà très sensée, maligne, curieuse et indépendante, elle porte l’histoire et garde toujours l’espoir que les choses s’arrangeront malgré un fatum qui semble les poursuivre elle et les siens. Ne se sentant pas à sa place dans sa famille, elle ne lâchera jamais rien, franchit tous les obstacles par son abnégation et sa volonté de vouloir s’élever, s’échapper d’un destin qui semble parfois tout tracé. Malgré la perte des illusions, elle fait tout pour réussir : se découvre une passion pour les sciences, se réfugie dans son monde avec sa petite chienne qui l’aide à tenir et ne désespère pas un jour de guérir son frère qui suit le chemin inverse. C’est beau et terrifiant à la fois, avec ces trajectoires qui semblent se séparer irrémédiablement sans qu’on puisse y faire grand-chose. Et puis, il y a la découverte des premiers émois amoureux avec les questions insolubles qui y sont liées, la naissance du désir, sa gestion et son assouvissement. Ce portrait d’adolescente est d’une remarquable justesse, entre tendresse et rugosité, caractéristiques principales de cet âge si particulier.

Au fil des pages qui tournent, la violence est omniprésente, jamais gratuite et vue à travers les yeux de la narratrice qui semble s’en distancier bien qu’elle y soit plongée. Drôle d’impression donc que cette jeune fille qui s’interroge et interroge le monde, se protège pour essayer de s’en sortir et surtout d’échapper au spectre qui lui rappelle ce qui arrive si toute ambition ou estime de soi vous a quitté. Dans cette famille terrible, son enfance s’évapore très vite et la force à s’engager tôt dans l’existence dans un univers clos, étouffant où l’on passe constamment de l’ombre à la lumière.

Les personnages qui gravitent autour d’elles ne sont pas en reste. D’une simplicité apparente, ils sont caractérisés de manière nette et sans bavure réservant bien des surprises au détour des développements ultérieurs. Le portrait de cette famille dysfonctionnelle où seul le père semble occuper l’espace est un bijou d’intelligence et de complexité. En peu de mots, au détour d’une phrase, sans perte de temps, les situations éclairent les relations entre les personnages et très vite après une exposition rapide, la pression monte. À partir de là, la tension reste constante et malgré quelques éclaircies, la mécanique infernale est en marche. Éléments troublants s’accumulent, actes innommables s’enchaînent et le final s’avère logique et implacable.

Dans ces conditions, vous imaginez bien que l’addiction est immédiate, c’est le genre de livre qu’on ne peut décemment pas relâcher tant on est pris dans l’histoire et que l’on se perd cœur et âme dans la toile tissée par l’auteure. La langue d'Adeline Dieudonné fait merveille. A la fois simple, fulgurante, poétique, elle enrobe l’ensemble d’une douceur-amère qui prend aux tripes. On finit La Vraie vie sur les genoux, vaincu par le talent de conteuse d’une auteure qui signe là un premier roman tout bonnement incroyable et qui ne peut laisser de marbre. Le genre de lecture essentielle, le genre de lecture qu’on n’oublie pas...