mercredi 16 janvier 2019

"Une Dernière chance pour Rebus" de Ian Rankin

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L'histoire : Pour avoir lancé un mug de thé à la tête de sa supérieur, John Rebus va devoir réapprendre les règles du travail en équipe à l'Académie de police écossaise, dite "le saloon de la dernière chance."

Il devra plancher sur le meurtre non élucidé d'un petit voyou de Glasgow, ainsi que cinq autres officiers insoumis. Or l'un d'eux, Gray, tout comme Rebus, a jadis travaillé sur ce dossier. Simple coïncidence ? Parallèlement, Siobhan Clarke, désormais sergent, enquête sur l'assassinat d'Edward Marber, un galeriste d'Edimbourg. Les deux affaires avancent en un contrepoint subtil, reliées par la figure menaçante de Big Ger Cafferty, le caïd de la côte Est. Les vieux démons de Rebus sont toujours là : l'alcool et la solitude, le mépris de la hiérarchie et quelques doutes existentiels. Un bon flic n'est-il pas obligé, parfois, de pactiser avec le diable ?

La critique de Mr K : Compte rendu aujourd'hui de ma lecture annuelle des aventures de John Rebus, policier borderline écossais que j'aime énormément et dont j'économise les volumes présents dans ma PAL car c'est bien connu, rien n'est éternel... Dans Une Dernière chance pour Rebus, Ian Rankin va encore bien jouer des tours à son personnage fétiche ainsi qu'à tous ses personnages récurrents dans un récit policier âpre et sans concession s'étalant sur plus de 720 pages. Une épaisseur conséquente qu'on ne voit pas passer tant une fois de plus, on revient dans l'univers de Rebus comme on retourne chez soi après un long voyage...

Deux trames se déroulent en parallèle au début de l’ouvrage. D'un côté, on apprend que Rebus semble avoir définitivement pété un câble lors d'un briefing de sa supérieure et qu'il est de retour à l'académie de police pour réapprendre les bases du travail d'équipe en compagnie de cinq autres policiers mal embouchés qui très vite se font surnommer la Horde sauvage. Des cours leur sont dispensés, des séances de psy et une ancienne enquête non résolue leur est soumise pour essayer de réveiller les vieux réflexes de collaboration, les suivre dans leur investigation pour mieux les conseiller et tenter de les remettre sur le droit chemin. Difficile de croire que cela pourrait fonctionner vu le tempérament et les vices de chacun, Rebus paraît presque être un enfant de cœur à côté des autres alors que les amateurs de ses aventures savent bien qu'il flirte de trop près avec l'alcool et n'hésite pas à traverser la ligne jaune quand c'est pour le besoin d'une enquête. Au fil de celle-ci, comme les protagonistes, on s'interroge très vite  sur le pourquoi du comment de cette mise à pied. En effet, les coïncidences s'accumulent et il se pourrait bien que tout cela cache quelque chose de bien plus gros.

L'autre pan de l'ouvrage suit Siobhan Clarke, récemment promue inspectrice et fille spirituelle de Rebus que l'on suit déjà depuis quelques volumes de la saga. Elle participe à l'enquête portant sur le meurtre sauvage d'un marchand d'art agressé en bas de chez lui. Le lecteur côtoie l'équipe dans son quotidien pas forcément très fun avec son lot d'appels à donner, de filatures, d'interrogatoires et clairement l'enquête semble tout d'abord faire du sur place. Mais Siobhan est acharnée et très vite va se rendre compte que des personnages occultes sont à la manœuvre et notamment un nom attire son attention : Big Ger Cafferty, le grand caïd d'Edimbourg, personnage récurrent de la série que la justice n'arrive jamais à attraper. Des ponts se construisent entre cette affaire et les propres recherches de Rebus, le final mettra à jour des vérités nombreuses, surprenantes et donnera lieu à un dernier acte redoutable qui m'a laissé pantois tant je n'avais pas vu certaines choses venir.

Bien menées, les intrigues ne versent pas dans le spectaculaire comme toujours avec les enquêtes de Rebus. On est ici dans la recherche du réalisme le plus pur, le plus crû avec une plongée sans concession dans un univers sombre. Les âmes sont torturées de quelque côté que l'on soit et rare sont les moments de relâche, de repos pour évacuer stress et pression. Plus on avance dans la saga, plus on est sous le charme de l'évolution parallèle de Rebus et Siobhan, âmes sœurs qui se comprennent rapidement, sans avoir nécessairement besoin de parler. Le vieux briscard a trouvé là sa disciple la plus dévouée, au caractère bien trempé comme lui. Eux comme tous les autres personnages sont une fois de plus soignés aux petits oignons par un auteur littéralement épris de ses créations littéraires auxquelles il donne vie avec maestria et un certain sadisme. Ils en subissent des choses, la vie ne leur fait pas de cadeau et finalement quand on lit un Rebus, on le lit presque plus pour retrouver des personnages que l'on aime plutôt que pour les enquêtes. Le manichéisme n'a pas sa place ici, tout est gris des décors aux âmes de chacun car tous ont leur part d'ombre et de lumière. De l'ensemble, il se dégage une humanité en proie au doute, aux chagrins et aux regrets mais une humanité qui cherche toujours à rebondir et à faire reculer le mal, chacun à sa manière.

Pour autant, n'allez pas croire que les enquêtes en elles-même n'ont pas d’intérêt. Au contraire, elles se voient transcender par l'état mental des personnages qui dans ce volume frôle la paranoïa. Qui manipule qui ? Sur qui peut-on compter ? Quels sont les enjeux cachés, les chausse-trappes qui semblent avoir été posées pour faire chuter Rebus ? Ellipses et fausses pistes se multiplient pour le plus grand plaisir du lecteur qui clairement s'égare régulièrement et se raccroche au monolithe Rebus qui une fois ou deux montre des faiblesses inquiétantes : le temps passe, l'usure est bien amorcée et ses vieux démons peuvent le rattraper malgré ses amitiés et la douce Jean si patiente avec lui... Ce qui est dément avec Rankin, c'est que tous ces petits détails accumulés sur les personnages, les paroles et actes prononcés, les indices, tout finit par concorder parfaitement et conduit à une conclusion sans appel et logique malgré qu'on ne l'ait pas vu arriver. Non vraiment, pour moi cet auteur est décidément à part.

On retrouve l'ambiance unique d'Edimbourg mais aussi de ses environs et malgré une grisaille persistante et un temps pas très clément, on n'a qu'une envie c'est d'y aller. Balades à travers les pubs (ça boit énormément une fois de plus), les quartiers malfamés, les docks, la résidence du parrain (un sacré loustic, dangereux comme un requin en smoking), l'académie de police, les routes désertes d’Écosse... Le background est une fois de plus remarquablement rendu, on sent les odeurs, les bruits des lieux comme si on y était, l'immersion est totale et vraiment très addictive. Rajoutez dessus, un vernis des apparences gratté avec subtilité sur les carences de la justice et de la police, la corruption ambiante et la collusion entre le grand banditisme et certains cercles de pouvoir, le milieu des arts qui n'est pas reluisant, au milieu de tout cela des déclassés au destin horrible, et vous obtenez un roman coup de poing qu'on ne peut décemment refermer avant la fin tant l'écriture est une fois de plus un modèle de finesse et d'efficacité. Rankin fait à nouveau très fort !

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé :
"Nom de code: Witch"
"Le fond de l'enfer"
"Rebus et le loup-garou de Londres"
"L'Étrangleur d'Edimbourg"
"La Mort dans l'âme"
"Le Jardin des pendus"
"Causes mortelles"
"Du Fond des ténèbres"
- "La Colline des chagrins"
- "L'Ombre du tueur"

Posté par Mr K à 18:33 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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