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L'histoire : Irlande, 1845. Par un froid matin d’octobre, alors que la Grande Famine ravage le pays, la jeune Grace est envoyée sur les routes par sa mère pour tenter de trouver du travail et survivre. En quittant son village de Blackmountain camouflée dans des vêtements d’homme, et accompagnée de son petit frère qui la rejoint en secret, l’adolescente entreprend un véritable périple, du Donegal à Limerick, au cœur d’un paysage apocalyptique. Celui d’une terre où chaque être humain est prêt à tuer pour une miette de pain.

La critique de Mr K : J'ai débuté l'année 2019 avec cette lecture et je peux vous dire que j'ai été gâté ! Première lecture, première claque ! Bon rendement ! Grace de Paul Lynch est un roman époustouflant qui alterne naturalisme et lyrisme dans son écriture pour nous livrer un portrait de jeune-fille hors-norme entre fuite en avant, hallucinations et quête de la lumière. Suivez-moi sur les traces de Grace mais attention vous n'en reviendrez peut-être pas...

L'action se déroule en Irlande, au milieu du XIXème siècle alors qu'une famine terrible s'abat sur le pays. Récoltes perdues, hiver précoce et pauvreté tentaculaire règnent en maître et pousse la mère de Grace à la mettre dehors pour la forcer à partir gagner sa vie toute seule alors qu'elle n'est encore qu'une adolescente. D'un caractère fort avec la langue bien pendue, elle résiste tout d'abord à l'injonction maternelle et finit par partir sur les routes bientôt rejointe par son jeune frère Colly au bagout intarissable. Travestie en homme pour ne pas attirer l'attention, la jeune fille commence un véritable voyage initiatique qui la verra se confronter au monde entre nature magnifique, impitoyable aussi et les hommes que la précarité extrême pousse dans leurs retranchements. Entre espérances, réussites, échecs et grands moments d'abattement, l'héroïne changera et se révélera à elle-même pour devenir femme.

Ce livre a vraiment un charme à part. Cela tient d'abord à son écriture qui n'est pas commune. Il faut un temps d'adaptation au départ pour s'habituer à la narration qui mêle sans prévenir observations, actes, pensées et allers-retour temporels. On commence par se perdre avec finalement la nécessité de lâcher prise pour pénétrer au mieux un univers total que le style étrange transcende par ses envolées riches de sens. Caractérisant à merveille la situation et son personnage principal, l'auteur ne cède jamais à la facilité en terme de forme, se renouvelle sans cesse et nous livre un récit bouleversant par sa générosité, l'épaisseur de son sous-texte et l'exploration chirurgicale de son personnage principal. Certains passages virent ainsi à l'onirisme, au cauchemar ou même au délire désarçonnant une fois de plus le lecteur pour mieux le garder captif et même si cette lecture se révèle exigeante, elle n'est jamais rébarbative et m'a de suite rendu dépendant !

Étonnamment, je suis partagé sur le personnage de Grace que j'ai trouvé tantôt attachante, tantôt flippante ou encore désagréable. C'est là encore un très bon point car comme dans l'ensemble du roman, il n'y a aucun manichéisme ici, chaque âme croisée étant constituée d'ombre et de lumière. Grace face à la difficulté va devoir se construire, grandir plus vite, en s'associant parfois avec des personnes de passage ou en utilisant des subterfuges mentaux détonants ! Grace part dans les tours, s'enfonce dans ses pensées régulièrement et montre un visage redoutable loin de l'image qu'elle renvoie malgré elle aux personnes qui croisent sa route. C'est justement ce mystère mais aussi cette énergie folle qui vont lui permettre à plusieurs reprises de se sortir de l'embarras. Vous verrez, le point de vue adopté parfois fait sortir certains personnages de l'ordinaire, du réel que nous éprouvons quotidiennement. C'est cet aspect des choses qui distingue fortement ce roman au postulat basique des créations littéraires classiques en lui insufflant un supplément d'âme et une passion qui vous dévorent littéralement. Personnage ultra-complexe, plein de contradictions, je me souviendrai longtemps de Grace en elle-même !

Il est bien dur ce périple qu'elle va endurer. L'auteur nous dresse un portrait effroyable et saisissant à la fois de l'Irlande de l'époque : la nature sauvage et indomptée avec notamment de très belles descriptions mêlées de poésie qui font écho aux états d'âme des personnages (le ruissellement d'un cours d'eau, un corbeau posé sur un piquet, le vent dans les arbres, le blanc manteau de la neige...), des populations hagardes qui se méfient de tout le monde car la violence larvée est partout, née de la famine et des tensions sociales. Lynch nourrit son récit de petites touches socio-culturelles au détour des péripéties et donne à voir un monde à l'agonie, où la paupérisation et la mort rode. L'inquiétude quant au sort de Grace étreint le cœur du lecteur gagné par le climax plombant de l'ouvrage et soumis à une empathie qui devient dévorante.

Au delà de l'aspect initiatique de ce chemin de croix éprouvant, ce roman nous interroge sur énormément d'aspects de nos vies avec pêle-mêle la notion de liens familiaux, la foi et le lien qui unit le croyant à son créateur, l'incurie des hommes et leur propension à devenir des loups pour leurs semblables, la raison et la folie qui parfois s'entremêlent quand un choc se révèle trop grand à supporter... Ceci n'est qu'une petite fenêtre sur le monde de Grace qui se révèle au fil de la lecture foisonnant, farouche et d'une beauté mortifère. Rarement, j'aurai lu un récit de ce genre aussi poignant et dégageant autant de profondeur. Un véritable bijou de littérature que je vous invite à découvrir au plus vite !