dickcarriere

L'histoire : Tout commence avec le souvenir d'un cordon de lampe qui n'existe pas. La plupart des gens se disent "c’est bizarre" et passent outre. Pas Philip K. Dick. Pour lui, c'est le début d'un doute incessant : sommes-nous vraiment réels ? Vivants ou bien morts ? L'existence de l'écrivain sera guidée par ces retournements, tour à tour époux modèle, grand psychotique, fervent catholique, junkie...

La critique de Mr K : Cette lecture relevait du double challenge lorsque je sortais Je suis vivant et vous êtes morts d'Emmanuel Carrère de ma PAL. Le premier était de tester le format Point2 qui pour le coup ne m'a pas vraiment convaincu. Certes, c'est pratique, petit et léger mais le tournage de page s'est révélé plutôt galère avec un papier bible attrayant mais qui a tendance à coller les pages entre elles. Pour autant la lecture n'a pas été trop inconfortable, surtout que le deuxième challenge est plutôt bien relevé : raconter la vie de mon auteur SF préféré de manière neutre tout en sachant qu'il a vécu une existence complètement folle ! Bon, je ne prenais pas trop de risque avec Emmanuel Carrère à la manette, un auteur que nous aimons beaucoup au Capharnaüm Éclairé. Cette lecture fut donc une grande réussite, source d'enrichissement et parfois de révélations. Pour autant, je suis resté un peu circonspect sur certains aspects de la narration comme vous pourrez le lire.

De sa naissance à sa mort, l'auteur nous invite à suivre la vie plus que mouvementée d'un des auteurs de SF les plus doués de sa génération. De la mort de sa sœur jumelle peu de temps après leur naissance, son enfance privée de père (qui a le don de faire des blagues douteuses dont une qui le traumatisera à vie), les études et les premiers amours, rien de bien extraordinaire jusque là, si ce n'est qu'il fréquente déjà un psychiatre dès ses jeunes années et que ce sera le cas jusqu'à sa mort. Puis vient la révélation, il veut écrire. La SF lui tend les bras et bien que peu reconnu de son vivant, il écrit nombre de nouvelles et romans d'anticipation. Sous l'impulsion de sa deuxième femme, il tentera en vain d'écrire des "romans normaux" mais sans succès. Au fil du temps, il devient accro aux médicaments entre excitants, désinhibants et antidépresseurs. Malgré la légende il touche peu au LSD (une fois et ce sera un bad trip incroyable) et aux drogues psychédéliques. Sa psyché s'en voit touchée inexorablement, les cocktails chimiques quotidiens qu'il ingère vont en même temps qu'approfondir ses réflexions sur le monde, le rendre totalement paranoïaque, dépressif, brisant ses amours et amitiés, le conduisant à avoir une conduite irresponsable, complètement barrée qui le mène au seuil de la folie. La mort le fauche à 54 ans.

La grande force de ce roman-biographie est la capacité d'Emmanuel Carrère à rendre compte de l'évolution psychologique de son sujet. Autant dans la description de la genèse de Philip K. Dick que dans les influences extérieures qui vont le marquer, le nourrir pour la suite, il est d'une précision redoutable et il n'en fallait pas moins pour pouvoir appréhender au mieux la pensée si complexe d'un auteur glissant peu à peu dans la folie. Persuadé qu'il vit dans une réalité que les autres ne comprennent pas, il explore les arcanes de la manipulation mentale, de l'exercice du pouvoir et la mise en esclavage d'une humanité bien souvent inconsciente de sa condition. Cette paranoïa galopante est très bien rendue mais on se pose régulièrement la question de savoir ce qui est de l'ordre du délire ou de la réalité. Si on y pense et qu'on pose un constat froid et détaché du monde actuel, on se dit parfois que Philip K. Dick était un précurseur, le prophète d'un monde à venir terriblement aliénant pour l'espèce humaine (l'ultra-libéralisme, le contrôle des masses par le consumérisme, la pensée unique, l'individualisme forcené, la course à la technologie et la destruction des mondes que l'humanité explore). Certes, le gars chavire sérieusement de la bouillotte, à de nombreuses reprises il part dans les tours et fait subir des scènes surréalistes à ses proches mais il a des éclairs de lucidité non dénués d’intérêts qui donnent tout son charme et sa profondeur à une œuvre à mes yeux incomparable.

J'ai beaucoup aimé les passages plus intime où l'on découvre un Philip K. Dick sensible, tantôt timide / pas sûr de lui ou dragueur impénitent qui ne se soucie pas des conventions sociales. C'est aussi un mélomane (amateur de musique classique), un agoraphobe d'une nature angoissée et un passionné de lecture. On le voit aussi dans son rôle de papa attentionné, de catholique fervent ou de meneur de bande car il a tout un cortège d'amateurs et fans qui gravitent autour de lui et qui vivent même avec lui à certains moment de sa vie. D'où des scènes complètement ubuesques qui font sourire. Étrange homme donc que cet écrivain ultra-doué qui a une fascination pour l'autodestruction et une intelligence tellement poussée qu'elle le pousse dans les abîmes de la déraison. Une espèce de lucidité extrême qui au final, lui sera fatale. K.Dick, c'est donc un peu tout ça, une figure de génie à la fois burlesque et dramatique, un être complexe en tout cas et remarquablement retranscrit par un Emmanuel Carrère très inspiré par son sujet.

Là où le bât blesse, c'est quand quasiment systématiquement l'auteur fait du spoiler en résumant dans leurs intégralités certaines œuvres clefs du maître. Certes c'est éclairant sur le personnage, sa manière de penser, ses influences et ses obsessions mais du coup, si vous ne les avez pas lu, vous l'avez dans l'os. Ayant lu l'intégralité de son œuvre, cela ne m'a pas gêné outre mesure mais je pense que le simple curieux ou celui qui n'a lu qu'un ou deux ouvrages risque d'avoir la surprise gâchée pour de nombreuses lectures suivantes. C'est vraiment dommage surtout que je pense que cet écueil aurait pu être évité en se contentant de résumer l'intrigue générale et les thématiques abordées. Peut-être ce livre est-il avant tout destiné aux gros fans de K.Dick ? Pour ma part, je trouve cela dommage et ça a douché quelque peu mon enthousiasme.

Pour autant ce fut une très belle lecture, on a vraiment l’impression de rentrer dans l'univers de ce maître de la SF et l'on partage toutes ses lubies, obsessions mais aussi inspirations. L'écriture est une merveille, l'ouvrage se lit tout seul, sans difficultés (sauf quelques passages plus hard-core lorsque Carrère décrypte certaines œuvres). On ressort vraiment plus riche d'une telle lecture et là où l'on voit que le contrat est rempli, c'est qu'on a de suite envie de se replonger dans l’œuvre originelle !

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- La Classe de neige
- La Moustache