mercredi 28 novembre 2018

"Suspiria" de Luca Guadagnino

suspiriaL'histoire : Susie Bannion, jeune danseuse américaine, débarque à Berlin dans l'espoir d'intégrer la célèbre compagnie de danse Helena Markos. Madame Blanc, sa chorégraphe, impressionnée par son talent, promeut Susie danseuse étoile.
Tandis que les répétitions du ballet final s’intensifient, les deux femmes deviennent de plus en plus proches. C’est alors que Susie commence à faire de terrifiantes découvertes sur la compagnie et celles qui la dirigent...

La critique Nelfesque : La claque ! Il n'y a pas d'autres mots ! Mr K est un grand fan du "Suspiria" de 77 réalisé par Dario Argento, ce qui n'est pas forcément mon cas (ne me jetez pas des pierres, il faudrait que je le revois maintenant), mais après le visionnage de la bande annonce de ce remake qui n'en est pas vraiment un, j'ai eu follement envie de le découvrir. Comme j'ai bien fait ! 

Il est très difficile de parler de ce film tant il est à part dans le cinéma actuel. On en ressort littéralement chamboulé. Aller voir "Suspiria" c'est vivre une expérience. Ce film se ressent, se vit. On a affaire à du Cinéma avec un grand C ici, en présence d'une oeuvre d'art où tout est léché, absolument bien calibré et fonctionnant à merveille. Il y a une seule petite chose à laquelle je n'ai pas adhéré (j'en parle maintenant et après, on oublie parce que clairement ça ne pèse pas très lourd dans la balance) : le personnage du Dr Klemperer. Après avoir découvert de qui il s'agissait en réalité, je comprends mieux ma gêne (je vous laisse faire une petite recherche, c'est à l'image du film).

Suspiria 1

Nous sommes ici au coeur du Berlin pré chute du mur, en 1977, au sein d'une académie de danse. Tout ou presque se passe entre les 4 murs de ce bâtiment, véritable personnage à lui tout seul. Suzie, danseuse exceptionnelle, vient des Etats-Unis et intègre la troupe sans trop de difficulté. Elle est impressionnante dans ses expressions corporelles (les amateurs de danse contemporaine et/ou de films de danse apprécieront son côté viscéral) et va très vite prendre la première place du ballet chorégraphié par Mme Blanc (Tilda Swinton magnétique une fois de plus). Mais cette académie n'est pas un simple lieu de danse. Des forces obscures sont à l'oeuvre et les pensionnaires ne sont pas seulement habitées par la danse....

Suspiria 9

Classé en film d'épouvante, "Suspiria" est à mon sens difficile à étiqueter. Bien sûr, il y est question de sorcellerie et de pouvoirs divers mais pas seulement et surtout on ne tombe pas dans le grand-guignolesque et la surenchère. Les amateurs de films de genre efficaces et "faciles" où l'horreur est caractérisé à chaque plan et fléché avec de gros néons risquent d'être déçus. On est ici beaucoup plus dans l'ambiance, dans le ressenti, dans le malaise. Amateurs de gore, la scène finale devrait tout de même vous contenter. Des litres de sang se déversent mais encore une fois sans gratuité aucune. "Suspiria" est un film qui fait réfléchir, qui demande un temps de décantation avant de pouvoir en parler et même après ça les mots semblent bien en dessous de la réalité (on l'a vu il y a 5 jours et j'ai un peu l'impression de partir dans tous les sens et ne pas réussir à faire ressortir toutes les qualités du film).

Suspiria 7

Les actrices sont impressionnantes, la réalisation est superbe, tout comme la bâtisse à l'architecture imposante et épurée (Bauhaus et compagnie, architecture soviétique tout ça) et les couleurs majoritairement grises collant parfaitement à l'ambiance. Parfois des touches de couleurs explosent à l'écran et font émerger certains éléments à nos yeux. Le film est découpé en 6 actes qui rythment la trame narrative. Visuellement, "Suspiria" est superbe. Un objet cinématographique quasi irréprochable. La musique de Thom Yorke (Thom Yorke (les gars... Radiohead, rien que ça !) qui signe ici sa première BO) magnifie l'ensemble et tient une place importante dans ce long métrage, comme l'a été celle de Goblin pour l'oeuvre originelle.

Suspiria Archi
(Regardez-moi cette beauté ! Cliquez poour voir en plus grand si besoin)

Berlin avant la chute du mur, c'est l'Est et l'Ouest qui s'affrontent à l'image du ballet orchestré au sein de l'académie où 2 clans se font face. Cette dualité est lisible à plusieurs niveaux dans le passage d'un état de conscience à un autre avec l'apprentissage de la danse, d'un ballet physiquement éprouvant, de la souffrance pour atteindre un but. La nécessité pour une femme de se couper de sa mère pour avancer et vivre sa féminité aussi. "Suspiria" aborde tout cela. L'ambivalence, la découverte, les luttes internes, la politique, le féminisme, la frontière entre le visible et l'invisible... Quand je vous disais que c'était du grand Cinéma ! Le genre d'oeuvres que l'on peut voir et revoir sans se lasser, toujours en y trouvant de nouvelles choses à appréhender. Une vraie leçon de cinéma. Elegant, juste, radical !

Suspiria 8

La critique de Mr K : 6/6. Et dire qu'à l'annonce qu'un remake du cultissime film de Dario Argento, j'ai pesté comme un beau Diable : "Bande d'hérétiques ! On ne respecte plus rien !". Pour le coup, j'ai été détrompé et au delà de mes espérances car ce film est une expérience à lui tout seul, un moment unique de cinéma comme on en voit que trop rarement sur les écrans. Hypnotique, ésotérique, labyrinthique, expérimental par moments, d'une beauté à couper le souffle ; j'ai pris une claque monumentale. Il rejoint immédiatement It follows et Martyrs dans la cours des très très grands films "horrifiques" de ces vingt dernières années.

Suspiria 2

On part de loin pourtant. Non exempte de défauts, l’œuvre originelle a été un de mes premiers chocs cinématographiques avec la folie qui habitait le Dario Argento des débuts (la deuxième partie de sa carrière est malheureusement bien plus sujette à caution), une beauté formelle inventive et des scènes cultes qui m'ont profondément marqué. Ce remake prend le parti de rendre hommage au matériel originel sans pour autant faire de la redite et rester coller à la trame de base. On retrouve l'école de danse qui dévient une compagnie de danse féministe et bien space, un bâtiment principal aussi séduisant que flippant, une jeune américaine bien loin de chez elle (mais beaucoup moins niaise que dans l'original) et des encadrantes très inquiétantes dont la terrible Mme Blanc incarnée par la toujours impressionnante Tilda Swinton. Le caractère routinier des journées nous est conté tranquillement, les actes au nombre de six s’enchaînent et des éléments décalés, étranges puis franchement terrifiants interviennent, le tout se terminant dans un acte final éprouvant où les révélations pullulent et scotchent le spectateur à son siège.

Suspiria 3

La première qualité du métrage est son côté original, on est ici loin des sentiers battus et clairement les amateurs de franchises à la Annabelle en seront pour leur frais (on avait un ou deux spécimens du genre dans notre séance, ils ont pas aimé le film je vous le confirme !). La narration lente, très progressive, les détails accumulés sans liens apparents perdent volontairement le spectateur dans un labyrinthe de perspectives. J'aime quand on me sème en route, ça tombe bien ! Rassurez-vous, tout s’emboîte à la perfection et les différentes thématiques se rejoignent dans un final haut en couleur où toutes les certitudes s'effondrent, révélant enfin la Mater Suspiriorium, figure tutélaire qui plane sur tous les protagonistes du film. Certains passages du film m'ont profondément ému et marqués durablement comme les scènes de danse avec des chorégraphies contemporaines bien dérangeantes qui prennent le pas sur la raison et provoquent des événements clef, rythmant de manière infernale le film. Ou encore, les passages oniriques superposant passé / présent, fantasmes et désirs de l'héroïne, de purs moments déviants et poétiques à la fois. Vraiment tripant !

Suspiria 6

Les actrices, car il n'y a que des femmes dans ce film ce qui est loin d'être un hasard (trouverez-vous d'ailleurs le deuxième rôle tenu par Tilda Swinton dans ce film ? Et le troisième ?), sont merveilleuses de justesse mais aussi de folie larvée. On s'attend à tout à n'importe quel moment tant l'ambiance lourde de menace vire à l'étrangeté la plus totale par moment. La réalisation est au diapason, sublime ! Avec des décors et des costumes splendides (spéciale dédicace au look des femmes de la compagnie), des mouvements de caméra étudiés et millimétrés pour sublimer les sujets nombreux abordés par le réalisateur : le mythe des trois Mères, la religion, la culpabilité, l'oppression nazie et l'oppression des hommes sur les femmes. On a affaire ici à une œuvre polymorphe d'où ressort énormément un message féministe fort à la conclusion bien extrême ! Aucune concession à la morale ou à la bienséance n'est ici faite, ce qui explique le classement du film en - de 16 ans. Jusqu'au boutiste, la fin est un modèle du genre et m'a entièrement satisfait. Ne pas oublier aussi la sublime BO de Thom Yorke qui accompagne l'ensemble remarquablement et n'a pas à rougir de la comparaison avec la BO originelle de Goblin qui fait partie de mes BO préférées.

Suspiria 4

Une excellente séance de cinéma donc qui conjugue virtuosité technique, narration originale, passages horrifiques tendus et répulsifs à souhait, et fond fouillé et engagé à sa manière. Ça fait du bien de voir encore des films exigeants, fun et bien tordus ! Le spectateur n'est pas pris pour un imbécile, on vit des émotions fortes et la réflexion se perpétue bien après le visionnage. Un bijou plus que brillant malgré la noirceur qu'il explore.

Posté par Nelfe à 15:28 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

lundi 26 novembre 2018

"L'Apocalypse selon Magda" de Chloé Vollmer-Lo et Carole Maurel

apocalypse-selon-magda

L'histoire : L'apocalypse annoncée il y a un an n'aura finalement pas lieu ! Tandis que l'humanité tout entière célèbre la nouvelle, Magda, 14 ans, est dévastée. Pourquoi ? Pour le comprendre, il faut revenir en arrière, à ce jour où Magda décide qu'elle mourra sans regrets. D'amours maladroites en paradis artificiels, sous le compte à rebours des saisons, la jeune fille se découvre à elle-même, dans un monde d'adultes dépassés par les événements.

La critique de Mr K : Petite lecture bien sympathique aujourd'hui avec cette BD empruntée à la médiathèque sur la seule foi de sa quatrième de couverture et de dessins séduisants. L'Apocalypse selon Magda est surprenant, sous fond de trame pré-apocalyptique, il s'agit surtout d'une œuvre très intimiste qui s'empare d'un sujet inépuisable : le passage de l'enfance à l'âge adulte. Pour cela, rien de tel que de prendre un sujet féminin de treize ans, de lui bombarder une nouvelle terrifiante et de la laisser agir à sa guise. Je peux vous dire que ça dépote !

Apocalypse Magda 1

Et oui ! Le proviseur du collège l'a annoncé : la fin du monde, c'est pour dans un an tout juste ! Magda et ses camarades hallucinent mais les médias le confirment : une série d'événements naturels hors norme vont s'enchaîner et l'humanité n'en réchappera pas. Le compte à rebours est lancé, en cinq chapitres qui correspondent chacun à une saison, le temps s'égraine et nous suivons l'évolution de Magda, sa famille et ses proches. Les réactions sont diverses vous vous en doutez, le chaos guette et Magda est bien décidée à changer.

Si vous vous attendez à une BD pré-apocalyptique, passez votre chemin. L’ouvrage s'apparente bien davantage à un récit initiatique, celui d'une jeune fille de treize ans qui à la faveur d'un changement biologique, accentué par un contexte extrême va s'affranchir des règles établies, se chercher comme tous les adolescents du monde. Bien qu'omniprésente dans les esprits, la fin du monde n'est finalement qu'évoquée et l'on se concentre sur le parcours de Magda qui va vivre en accéléré ce que l'on vit normalement en quelques années, l'apparition de ses règles, le jeu des hormones, flirts et premières expériences, premiers gros flips et toute une série d'expérimentations qui vont la changer pour toujours. Sans caricature et grâce à un ton juste et mesuré, on a ici le parfait petit guide de la crise d'adolescent.

Apocalypse Magda 2

Il faut dire que dès le début, le paternel se fait la malle avec sa maîtresse et laisse la famille isolée : la maman, Natacha (la grande sœur de Magda) et l'héroïne elle-même. Le déséquilibre initial ne va faire que se creuser entre interrogations métaphysiques (je ne suis plus une enfant et je veux faire ce que je veux), le goût pour la transgression (sortir à pas d'heure, l'acte de chair) et une famille débordée qui ne gère plus rien dans un monde en perte de repères et qui part à vau l'eau. L'apocalypse est ici volontiers psychique tant on sent que la fêlure grandit entre Magda et les siens. La fin vient cueillir le lecteur avec une dernière planche inoubliable qui permet au récit d'aller au bout de sa logique. C'est suffisamment rare pour être signalé, on n'est pas ici face à une BD purement commerciale avec un cahier des charges morales fixé d'avance. Ici, on cherche le réalisme avant le sensationnel et l'aventure de Magda loin d'être codifiée, explore à merveille la psyché de ces êtres si fragiles et si vulnérables que sont les adolescents (même si beaucoup ne l'avoueront jamais !).

Apocalypse Magda 3

L'Apocalypse selon Magda a donc un ton assez unique entre rire, drame et fatum qui semble indépassable. Les dessins accompagnent très bien le récit et même s'ils ne m'ont pas paru exceptionnels, ils se révèlent dynamiques et bien plus fouillés qu'en apparence, je pense notamment aux émotions des personnages qui s'avèrent très bien rendues malgré un trait un peu léger par moment. On passe donc un bon moment malgré la fin tétanisante qui prolonge bien après la lecture la réflexion induite au départ. Une belle expérience à tenter si le cœur vous en dit.

Posté par Mr K à 18:33 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,
samedi 24 novembre 2018

"La Société des faux visages" de Xavier Mauméjean

ob_b47d75_la-societe-des-faux-visages

L'histoire : New York 1909. Pour enquêter sur la disparition de son fils Stuart, le milliardaire Vandergraaf recrute un duo surprenant : Sigmund Freud, le médecin et Harry Houdini, l’illusionniste. L’un prétend explorer les méandres de l’esprit. L’autre affirme pouvoir s’échapper des lieux les plus hermétiquement clos. Ils disposent d’un seul indice : un conteneur scellé, sur les docks. C’est le temps des premiers gratte-ciel, des puissantes familles et des gangs.

Au fil d’un jeu de pistes ébouriffant, où le portrait d’une femme joue un rôle décisif, Freud et Houdini affrontent les sommets aussi bien que les bas-fonds new-yorkais.

La critique de Mr K : Lire un Mauméjean est toujours source de réjouissances pour moi. En plus d'être charmant et facile d'accès quand on le rencontre aux Utopiales, l'auteur possède une plume unique et a le don de traiter des sujets qui sortent de l’ordinaire provoquant tour à tour l'étonnement, l'évasion et au final, un plaisir de lecture renouvelé. La Société des faux visages ne fait pas exception à cet adage tant il m'a convaincu et totalement rendu addict durant les quelques heures de lecture passionnée que j'ai éprouvé en le parcourant avec délectation.

Le postulat est simple et se rapproche d'une enquête à la Sherlock Holmes dont on sait Xavier Mauméjean friand (il a animé une rencontre sur le thème justement cette année aux Utopiales) avec en prime une rencontre imaginaire des plus prometteuses : Harry Houdini et Sigmund Freud devenant partenaires pour retrouver le fils disparu d'un magnat de l'époque. Après la révélation de la mission par le commanditaire et la rencontre entre les deux pointures, débute une enquête tortueuse qui mêle très habilement exploration psychique, énigme à tiroir de type escape game (Que contient le mystérieux container découvert sur les docks ?) et exploration des couches sociales du New York de l'époque. Peu à peu, au fil de leurs rencontres et déductions, le voile se lève sur une disparition qui cache en fait nombre de ramifications insoupçonnées...

Clairement à la base je suis le bon client pour ce type de lecture car en plus d'adorer l'auteur, j'ai été nourri à Conan Doyle étant jeune (je suis tombé dedans tout petit et on ne m'a jamais interdit d'y retourner contrairement à d'autres -sic-). Mauméjean s'amuse donc à avancer masqué, laissant ses deux illustres personnages principaux dans une belle panade durant la majeure partie du roman. Certes, ils progressent assez vite, enchaînant les déductions et faisant les liens entre les différents indices laissés par le disparu mais loin d'éclairer leur lanterne, la piste se complexifie et les mène vers des horizons qui dépassent la simple disparition. Présent et passé vont se mêler, les témoignages et découvertes se mélanger pour explorer la société new-yorkaise de l'époque et les mœurs peu ragoûtantes du capitalisme émergent. On ne s'ennuie pas une seconde, tout se tient et la fin en surprendra plus d'un même si jamais deviné une ou deux ficelles. C'est cela de pratiquer intensément un auteur...

Comme d'habitude, les personnages sont admirablement caractérisés que ce soit les personnages historiques rencontrés (Houdini, Freud mais aussi beaucoup d'autres) ou les créations littéraires pur jus. On sent la grande tendresse qui habite l'auteur quand il nous présente Houdini et sa petite famille, Freud et les réticences qu'il inspire à l'époque. L'ensemble est un savant mélange d'éléments historiques (tout est quasiment vérifiable sur le web si vous n'êtes pas un spécialiste de ce maître de l'évasion) et de talent pur pour contextualiser et faire vivre des personnages. C'est bien simple, de suite on est embarqué, on est chez soi et l'on colle au plus près de personnes célèbres et remarquables mais cependant proches, attachantes et très humaines. Loin d'être figé, ce roman est une ode à la découverte de soi, de l'autre et à l'intelligence qui peut vaincre tous les périls et les obscurantismes. Pour autant, tout n'est pas rose et la fin souffle un petit air amer, ce qui n'est pas pour me déplaire, bien au contraire !

Mauméjean sait aussi très bien immerger ses lecteurs dans une époque lointaine. La plupart de ses romans se déroulent entre fin du XVIIIème siècle et début du XXème siècle. Au détour des circonvolutions du récit, on s'émerveille devant l'égrenage de petits détails et de faits historiques qui nourrissent l'ensemble et lui donnent une dimension supplémentaire fort alléchante quand on est amateur d'Histoire comme moi : que ce soit la disparition des voitures à cheval à la massification du trafic automobile, les krachs boursiers du début de siècle qui déstabilisent l'établishment et l'état, la décoration des demeures bourgeoises, l'antisémitisme qui a pignon sur rue (Houdini et Freud sont tous les deux juifs d’origine), les débuts difficiles de la psychanalyse ; tous ces éléments apportent un cachet d'authenticité mais aussi une gouleyante érudition que l'on absorbe avec plaisir et sans difficulté.

En effet, dans La Société des faux visages, le style est un peu plus épuré que dans des œuvres plus anciennes du même auteur, économie de mots rime avec sens de l'essentiel et plaisir optimal de lecture. C'est bien simple, une fois débuté, il est impossible de relâcher ce volume qui se lit quasiment d'une traite. Une belle fantaisie policière comme on les aime que je ne saurais que trop vous conseiller !

Lus, appréciés et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- La Vénus anatomique
- Kafka à Paris
Poids mort
Ganesha
American gothic
Lilliputia

Posté par Mr K à 18:10 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
jeudi 22 novembre 2018

"Le Feu primordial" de Martha Wells

001

L'histoire : Le royaume d'Île-Rien vit sous la menace d'un dangereux sorcier, l'énigmatique Urbain Grandier. Dans sa capitale de Vienne, le jeune et faible roi Roland règne sous l'influence d'un entourage équivoque et ambitieux. Seule Ravenna, la reine douairière, garantit encore l'intégrité du royaume. Or voici que reparaît à la cour la soeur bâtarde de Roland, Kade la demi-fée, fille du vieux roi défunt et de la reine de l'air et des ténèbres. Vient-elle s'emparer du trône ? Est-elle de mèche avec Urbain Grandier?

Le capitaine Thomas Boniface, ex-amant de Ravenna, est peut-être le dernier rempart entre Île-Rien et le chaos. À lui de comprendre qui est l'ami, qui l'ennemi. Mais son intelligence et ses qualités de soldat suffiront-elles à préserver le trône, surtout si la magie du royaume des fées fait irruption dans Vienne?

La critique de Mr K : Retour à la fantasy aujourd'hui avec cet ouvrage lu durant la période des Utopiales. Dégoté pour presque rien lors du défrichage de la médiathèque de Lorient, Le Feu primordial de Martha Wells m'avait attiré par sa quatrième de couverture intrigante (notamment le goût de l'auteur pour l'Histoire de France) et la maison édition L'Atalante que j'aime beaucoup. Ce fut une lecture rapide et très plaisante, même si les surprises ont été rares (le genre est assez codifié), on se plaît à suivre les intrigues de palais et les combats à l'épée qui parsèment ce roman très efficace.

Qui dit fantasy, dit souvent grandes chevauchées à travers de vastes espaces, des quêtes mystiques aux relents initiatiques et souvent, des nuits improbables dans des tavernes isolées (mon côté breton apprécie à chaque fois). Oubliez cela pour ce titre qui se déroule quasiment en huis-clos dans le château royal de Vienne, capitale du royaume d'Ile-Rien. Une sourde menace semble peser sur les lieux, le roi-enfant faible et influençable pourrait bien perdre sa place au profit de comploteurs parfois à peine masqués : des nobles ambitieux et sans scrupules, un magicien échappé du royaume voisin qui convoiterait le pouvoir du monarque ou encore l'invasion possible depuis l'outre-monde où réside des fées bien loin de celles qu'on nous vante dans les contes du même nom. Bel imbroglio dans lequel se débattent les personnages principaux dont Thomas Boniface, capitaine de la garde de la reine, fidèle à son serment d'allégeance et grand bretteur.

L'unité de lieu s’accompagne d'une unité de temps. Il ne se passe pas une semaine entre le début et la fin du volume, cette action concentrée donne une densité bienvenue au récit qui du coup se concentre sur l'essentiel. Pas de délayage ici mais une succession de rencontres, d’interactions entre personnages forts, combats épiques mêlant magie, poudre et lames, éléments d'enquêtes digne d'un roman policier plus classique, révélations plus ou moins attendues et même amour filé entre deux êtres très différents. Pas le temps de s'ennuyer, on enquille les pages sans vraiment s'en rendre compte et c'est même parfois frustrant de devoir s'arrêter tant on est happé par l'histoire et le rythme trépidant qui nous est proposé.

Le héros en lui-même n'est pas le plus attachant des personnages, bien que souvent ironique et plein d'à propos, je l'ai trouvé plutôt monolithique. Cette fadeur ne lui enlève pourtant pas ses qualités et met en lumières les autres protagonistes. Au premier rang d'entre eux, j'ai adoré le personnage de Kade, la demi-sœur du roi, fruit d'une union hors du commun entre le roi et une fée. Appartenant à deux mondes, repoussée de toute part, cette fêlure nourrit le personnage et la porte toujours en avant, la dotant d'un caractère bien pourri comme je les aime. C'est bien simple, dès qu'elle fait partie d'une scène (c'est-à-dire quasiment sur la moitié du livre), elle rayonne et charme irrémédiablement le lecteur. Étant amateurs de complot et de trahisons à la Game of Thrones, j'ai aussi particulièrement apprécié les bad guys qui s'avèrent très réussis, entre félonie abjecte et frustration de leur condition sociale. L'ensemble se marie bien, baignant dans une ambiance crépusculaire qui habille le roman d'oripeaux très séduisants. De manière générale, les personnages bien que plutôt convenus sont bien traités, explorés en profondeur et enrichissent un récit finalement pas si développés que cela, l'action étant limité dans le temps comme dit précédemment.

La fantasy est ici virevoltante et sans concession (l'attaque de la Horde sur le château à mi-parcours est impressionnante, la description des arts magiques), séduisant l'amateur que je suis malgré un air parfois de déjà lu. J'ai aussi beaucoup apprécié la caractérisation, les descriptions liées au château et ses dépendances (belles cartes jointes au début du livre) qui donne un réalisme bien poussé au contexte. On aime faire l'aller retour entre les passages écrits et le document cartographié, on s'imagine complètement dans les scènes décrites et l'on s'amuse à suivre les héros au plus près. Je peux vous dire qu'on l'explore en long, en large et en travers ce château et qu'il réserve bien des surprises.

Bonne lecture donc, idéale pour passer un bon moment loin de la réalité et s'évader vers un monde onirique où l'héroïsme et le danger vont de pair. Les amateurs de fantasy devraient apprécier surtout s'ils veulent se lire un one-shot sans prétention et facile d'accès. Avis aux amateurs !

Posté par Mr K à 16:40 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
mardi 20 novembre 2018

11 ans, ça vaut bien 2 équipes !

Hey ! Nous sommes en novembre ! Oui ça passe... La nuit arrive plus tôt, le froid est là, l'automne est bien entamé et la semaine dernière, Le Capharnaüm éclairé a pris une année de plus au compteur. Voici maintenant 11 ans (et 8 jours) que Mr K et moi tenons la barre de ce joyeux espace que l'on aime toujours autant faire vivre. Des hauts, des bas, de l'enthousiasme, de la fatigue, des rires et des coups de gueule. La vie quoi !

Merci encore une fois à vous tous, nos fidèles lecteurs et petits nouveaux, bavards ou timides, de nous suivre, nous supporter et nous aimer (oui oui, les grands mots, c'est vous qui êtes supers !). Merci aussi pour vos petits mots ici, dans les commentaires mais avec le temps, on le constate, beaucoup plus sur les réseaux sociaux Instagram (où Mr K est en exclu), FB ou encore Twitter (et oui, on est partout ou presque (non pas dans votre placard (pas encore !) ni dans votre slip (là, y'a pas de risques !)).

Pour l'occasion, et parce que ça fait 11 ans et que ça se fête, on a chacun constitué une équipe de foot. Wahou, ça rigole pas (hey attend, toi qui n'aime pas le foot, t'inquiète, ça n'a pas grand chose à voir avec le sport !) ! 11 auteurs que l'on aime, 11 auteurs incontournables pour nous. Deux équipes complètement différentes, à l'image des deux spécimens qui alimentent ce blog... C'est cadeau !

Sans plus attendre, c'est parti pour la composition des équipes du Capharnaüm éclairé !

L'équipe Nelfe : Difficile de choisir 11 auteurs dans une bibliothèque et plus de 30 ans de lecture. J'ai mis l'accent sur ceux que je lis aujourd'hui ou que j'ai lu ces dernières années. J'ai fait l'impasse sur mes auteurs d'enfance ou d'adolescence (Stephen King, coucou !) et sans surprise, le roman noir et le thriller / polar arrivent en force.

equipe nelfe

Pêle-mêle, on retrouve mes grands chouchoux de chez Sonatine, RJ Ellory, David Joy et Celest Ng, 3 auteurs bourrés de talent et dont je lis chaque parution les yeux fermés. JK Rowling, incontournable maman d'Harry Potter que j'ai lu bien après tout le monde et que j'ai adoré. DOA et Caryl Férey, des putains d'auteurs qui tapent dur ! Camilla Läckberg, pour son île et ceux qui y vivent. Sylvain Tesson, pour l'homme, le baroudeur, l'auteur qui me touche au coeur. Jean-Christophe Grangé, le pape du thriller, le seul l'unique. Laura Kasischke et Joyce Carol Oates, deux immenses auteures que j'associe souvent pour leurs ambiances qui font froid dans le dos et leurs plumes singulères qui arrivent à me tenir éveillée d'effroi juqu'au bout de la nuit.

L'équipe Mr K : Contrairement à moi, Mr K ne s'est pas limité et tel un tourbillon a commencé à nous faire une équipe de 50 auteurs. Hey ho, on se calme, il y a des règles ici ! Carton jaune ! Avec lui, on ratisse large ! Curieux de tout, il engloutit autant les classiques que les romans contemporains et prend autant de plaisir avec un ouvrage SF qu'un policier. Chaque auteur écarté est un crève coeur mais il a quand-même réussi à me faire une équipe de 11 avec très peu de femmes et plein de morts (nobody's perfect !) !!! Mais "quand y'en a plus, y'en a encore", quelques "remplaçants" viennent se rajouter en bonus track.

Equipe Mr K

Tolkien, Boris Vian, Victor Hugo, Lovecraft, Emile Zola, c'est pas tout jeune tout ça. Philip K. Dick et Dantec, un peu plus mais ils sont tous décédés. Damned ! Au moins, la PAL est tranquille, il n'y aura pas de nouveauté de ce côté là... Roooo ! C'est bon, je retire et m'incline, forcément quand on sort des pointures de ce type, on ne peut pas lutter. Anna Starobinets pour ses ouvrages étranges et cruels qui renouvellent la littérature russe. Pierre Bordage, THE auteur de SF (vivant) pour lui. Murakami pour la poésie du quotidien et Virginie Despentes (sa Ninie) pour la fulgurance frontale de son style.

Et les "remplaçants" qui tiennent une place particulière dans son coeur (encore une fois sans ordre de préférence et tous genres confondus) : Xavier Mauméjean, Pierre Lemaitre, Dostoievski, Baudelaire, Homère, Laurent Gaudé, Dmitri GlukhovskyTim Willocks. Et je suis sûre qu'il en a oublié !

Avec un tel appétit de lecture, vous imaginez bien qu'on n'est pas prêt d'arrêter de lire et de venir vous parler littérature par ici. Je vais essayer tout de même de diversifier les articles, fut un temps où d'autres rubriques avaient plus de place (coucou "Les Lundis au soleil" !) et je trouve que ça manque. On a encore de longues années devant nous !

Je ne vous demande pas de faire de pronostics sur l'équipe gagnante et l'issue du match mais si vous voulez vous y risquer ou donner votre avis sur tel ou tel auteur de nos sélections, ne vous génez pas, les commentaires sont là pour ça. Merci encore une fois tout le monde ! C'est reparti pour un tour !

Posté par Nelfe à 17:18 - - Commentaires [36] - Permalien [#]
Tags : , ,

dimanche 18 novembre 2018

"La Boucle" de Koji Suzuki

517QCKFQM4L

L'histoire : Une nouvelle forme de cancer, provoquée par un mystérieux virus et semble-t-il contagieuse, commence à faire des victimes au japon.

Kaoru, étudiant en médecine, est directement concerné : son père est atteint et condamné à brève échéance. Plusieurs des anciens collègues de celui-ci sont déjà morts. Pourquoi l'épidémie frapperait-elle en priorité des informaticiens de haut niveau ? Y aurait-il un lien avec "La boucle", gigantesque projet nippo-américain de simulation en réalité virtuelle, auquel son père avait participé ?

Pour en avoir le coeur net, Kaoru se rend en Arizona où s'est réfugié l'un des promoteurs du projet. Là, dans une maison abandonnée, il découvre un ordinateur qui lui donne accès à l'univers inquiétant de "La boucle", tombé sous l'emprise de la sorcière Sadako...

La critique de Mr K : Au programme aujourd'hui, la chronique du troisième volume de la trilogie Ring de Koji Suzuki avec La Boucle, qui débute juste après le précédent intitulé Double hélice. Traumatisé à l'époque de sa sortie au cinéma par Ring d'Hideo Nakata, j'avais été rudement content de tomber sur la trilogie littéraire lors d'un chinage et l'occasion m'était enfin donnée de pouvoir me faire mon avis sur le matériel littéraire originel. On prolonge ici le plaisir une troisième fois avec un volume qui mêle roman initiatique, ésotérisme et hard science. On est pleinement dans la lignée du précédent et même si on ne frissonne pas à un seul instant, il est bon de replonger dans cet univers si particulier et qui finit par livrer tous ses secrets ou presque...

Kaoru, 20 ans et étudiant en médecine, se partage entre ses études et les visites à son père, hospitalisé à cause d'un cancer impitoyable qui le ronge petit à petit. Loin d'être commune, cette maladie sous ses apparences de cancer classique serait liée au mystérieux virus Ring entr'aperçu dans l’ouvrage précédent. Il semble être contracter au départ par des informaticiens de haut niveau mais la contagion progresse et touche désormais toutes les strates de la société. Féru de science depuis son jeune âge, mû aussi par son amour indéfectible envers son paternel et sa quête de vérité, Kaoru commence à enquêter sur le passé de son père qui a travaillé sur un projet nippo-américain de réalité alternative nommée "la Boucle" et qui semblerait bien être liée à l'épidémie qui sévit. Au fil de ses découvertes, Kaoru va mettre à jour de nombreux éléments qui vont le faire douter de tout ce qu'il a connu jusque là...

Ce qui est bien avec cet auteur japonais, c'est qu'il ne tombe jamais dans les clichés de la littérature d'épouvante japonaise. Versant volontiers dans un style thriller à l'américaine, il se calme ici et propose avant tout un bouleversant portrait de personnage. Kaoru est en effet traité de manière très fine, loin des silhouettes auxquelles on nous habitue lors de la lecture de ce genre d'ouvrages. Certes au départ, il ne présente pas trop d'intérêt, plutôt effacé, ses interrogations scientifiques absconses nous passent complètement au dessus... Mais en fait, très vite, au bout d'une quarantaine de pages, ces informations font écho à ses relations avec sa famille, son rapport au monde et surtout la maladie qui se propage de plus en plus. On se rend compte que l'ouvrage ne va pas l'épargner ainsi la fin vient nous cueillir avec une ultime révélation à la fois logique et terrifiante.

Sadako est quasiment absente de ce volume. Bien sûr, des références y sont faites régulièrement mais l'on s'attache plus ici à l'aspect virus de la malédiction. Étrange rencontre donc que ce mélange ésotérisme / science qui fonctionne pourtant très bien. Ainsi, il est passionnant de revenir sur les notions de base de l'ADN et de la génétique pour les transgresser dans d'étranges expériences qui mènent certains à la folie et d'autres vers des actes irréparables. On est loin de la jeune fille qui marque de sa haine inextinguible une bande vidéo pour condamner à mort les infortunés qui auraient le malheur de la regarder, la portée d'action est ici mondiale et la biologie est le vecteur principal du mal (ainsi que l'informatique). Le défaut principal du livre réside du coup dans l'absence totale de tension et de peur, on est plus face à un thriller mâtiné de parcours ritualisé menant à une fin qui clôt définitivement les débats. C'est déjà pas mal,me direz-vous ! Surtout que les rebondissements sont assez rythmés et à partir de 50 pages, on enchaîne les pistes et les retournements de situation, le tout parsemé de très belles pages sur les affres de la vie humaine : l'amour, la parentalité, l'échéance d'une mort annoncée ou encore la nécessaire quête de sens à une existence.

Ce roman est décidément bien malin et se lit quasiment d'une traite tant on est pris par les enjeux que l'auteur fait miroiter et on est emballé par le charisme d'un personnage principal plongé dans une recherche qui va très vite le dépasser. Bien écrit avec une langue efficace, technique par moment mais toujours dans l'intérêt du récit et du lecteur, on tourne les pages avec bonheur tout en se demandant bien ce que la suite nous réserve. Vous l'avez compris, La Boucle est à lire dans la continuité des deux premiers et termine avec brio une trilogie vraiment à part. Il me reste encore Ring 0 dans ma PAL, une compilation de courtes nouvelles mettant en avant certains personnages de la trilogie, lecture pour bientôt...

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Dark Water
- Ring
- Double hélice

jeudi 15 novembre 2018

"Lord Gwynplaine" de Jean-Bernard Pouy et Patrick Raynal

9782226398925-j

L'histoire : La quarantaine, visage grave et regard de velours, qui est le mystérieux lord Bradley Gwynplaine ? On l’aurait vu à Toulouse, en 1993, dans la peau d’un capitaine accusé de complicité d’acte terroriste. En Guyane, derrière la muraille infranchissable d’une prison infâme où la justice l’avait envoyé croupir. À Medellin, au fin fond d’une hacienda où serait enfoui un trésor appartenant à l’abbé Esteban Pablo Vargas Uribbe. Et à Paris, dans l’ombre du procureur Villedieu, un parvenu prêt à sacrifier sa famille pour sa carrière... Est-ce le même homme ? Tandis que les cadavres s’accumulent, avec la précision d’une vengeance savamment orchestrée, une vérité implacable se fait jour : le chemin le plus court vers la liberté est la foi absolue dans la justice suprême.

La critique de Mr K : On ne présente plus Pouy et Raynal, deux des plus grands auteurs de polar français que j'aime tout particulièrement. Que ce soit dans leurs incursions poulpesques ou dans leurs œuvres plus personnelles, j'apprécie leur engagement marqué à gauche, leur style vif et incisif, leur maîtrise du récit et l'aspect souvent tortueux des trames mises en place. Imaginez donc mon bonheur d'apprendre la sortie de Lord Gwynplaine, ouvrage écrit à quatre mains, relecture moderne du Monte-Christo de Dumas mettant à l'honneur la vengeance d'un paria sur les pourris qui ont cru pouvoir le réduire à néant ! Je m'attendais à une lecture jubilatoire, je n'ai pas été déçu ! J'ai littéralement dévoré ce gros volume de 568 pages qui ne m'a jamais donné l'occasion de m'échapper...

Erwan Le Dantec était au mauvais endroit au mauvais moment, du moins le semble-t-il ! Pilote d'avion mêlé sans le savoir dans des opérations pas très claires, le voilà du jour au lendemain arrêté et embastillé dans le secret le plus total. Envoyé dans un camp isolé dans l'enfer guyanais par d'obscurs commanditaires, il va rester enfermer quinze ans loin de toute civilisation, dans un confort des plus spartiates avec pour seul contact humain, la compagnie d'un mystérieux prisonnier ancien compagnon de route de Pablo Escobar. Les deux hommes sympathisent assez vite, de fil en aiguille se noue entre eux une amitié forte et le colombien va forger un nouvel Erwan. En plus de la promesse de trouver un trésor incalculable, il le façonne, nourrit son intelligence et va le changer définitivement. Erwann en est bien vite convaincu, il finira par sortir et la vengeance est un plat qui se mange froid. Quand arrive la délivrance, après un changement de nom et de visage, le voilà prêt à l'aide de comparses bien choisis à exercer sa vengeance. Elle sera impitoyable...

Il n'y a clairement pas tromperie sur la marchandise ici. Vous voulez du polar servi bien noir au rythme haletant ? Vous serez comblé. Divisé en deux parties distinctes, on ne s'ennuie pas une seconde. Le début nous conte la descente en enfer d'un innocent pris dans un engrenage qui le dépasse. La narration étant placée au plus prêt du protagoniste principal, on éprouve très vite une empathie totale pour lui et la révolte cède très vite le pas à la colère. Il faut dire que les conjurés (que nous suivons aussi en parallèle) ont tout pour déplaire : veules, suffisants, amoraux et cupides ; ils sont tout ce que le capitalisme triomphant produit de pire en terme d'inhumanité, de corruption et d'intérêts particuliers délétères. Pendant son séjour en Amérique du Sud, Erwan le jeune naïf va se muer en Lord Gwynplaine, un être nouveau d'une froideur et d'une détermination implacable. Belle réussite que cette transformation qui cristallise l’intérêt du lecteur et donne à voir la manière dont on peut changer un homme lambda en une espèce de monstre hybride de colère et de tristesse. Très romantique dans son traitement (trop diront certains, moi j'ai adoré !), cette figure dramatique plane au dessus de toute la deuxième partie de l'ouvrage.

Cette dernière s'apparente au tissage d'une immense toile d'araignée où vont se débattre ses victimes. Oh, je vous rassure, on ne les plaint pas à un seul moment. Il est intéressant au fil de la lecture de mettre en perspective les différentes actions de Gwynplaine qui agit sur toute une série de leviers pour avancer ses pions, toucher les points faibles de ses adversaires et finalement porter l'estocade finale. Tellement préoccupés par leurs soucis d'argent, de luttes de pouvoir ou de famille (coucheries, jalousies, mariages arrangés...), ils ne se rendent pas compte des manipulations opérées à leur insu. Quand les pièges s'enclenchent, à la manière d'un effet domino, le feu d'artifice peut commencer et bien peu de personnages en sortiront indemnes. Bien assisté par des seconds couteaux efficaces et fidèles, Lord Gwynplaine opère une vengeance terriblement méthodique.

Expérience sans temps mort, on aime suivre cette histoire haute en couleur où les péripéties nombreuses sont émaillées de passages à l'ironie féroce dénonçant les dérives de nos sociétés actuelles (Bienvenue en Macronie ! Avec aussi quelques références bien senties sur les années Mitterrand et Chirac). Ça démâte sévère et ça fait du bien ! Certes certaines ficelles sont un peu grosses, j'ai pu relever quelques incohérences et un côté parfois un peu too much dans le traitement de Lord Gwynplaine lui-même, mais quel pied de voir les punitions tombées après un long jeu du chat et de la souris ! On reconnaît tout le talent d'écriture des deux auteurs réunis. Le style simple, concis mais néanmoins exigeant donne un réalisme et un dynamisme qui ne se dément jamais lors de cette lecture prenante et diablement excitante.

Et puis, faire référence à un de mes livres préféré de Hugo dès le titre du livre n'est pas étranger à mon engouement pour ce dernier (revient Victor, la France est devenue folle !). Le lien se fait facilement avec ce que l'on peut vivre en ce moment et cette lecture provoque une forme de jouissance intellectuelle fort délectable qui défoule et enrobe l'âme. Alors oui, on ne révolutionne pas le genre avec Lord Gwynplaine mais on prend un sacré plaisir et on en redemande ! À lire absolument si vous aimez le genre et tout particulièrement si ces deux auteurs vous manquaient...

Posté par Mr K à 17:57 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
lundi 12 novembre 2018

"Écoute-le battre" de Marie Vautier

67008

L'histoire : De faux espoirs en vraies désillusions, les neuf personnages de ce recueil pourraient baisser les bras, se fondre dans les jours qui passent. Mais il y a cette étincelle au fond d’eux : celle qui les fait ne pas renoncer, croire en l’improbable. Et quand le hasard s’en mêle...

Marcus le déclassé, Daniel sur qui pèse un secret d’enfance, Lana qui n’a pas pris son envol, Irène qui rejoue une partie de son histoire, et les autres. Ils vont être prêts à changer les règles, à faire un pas de côté et à se découvrir tout à coup aux antipodes de ce qu’ils pensaient être, si différents, si vivants.

Avec ce cœur qui continue de battre, envers et contre tout.

Et le poète inconnu, qui apparaît ou disparaît, l’a bien compris qui vient poser ses mots ici ou là...

La critique de Mr K : Retour aujourd'hui sur une lecture à fleur de mot et d'émotion avec ce magnifique recueil de nouvelles intimistes parues chez les éditions Quadrature le mois dernier. Écoute-le battre de Marie Vautier, nous convie à travers neuf courts récits à partager un moment clef de la vie de neuf personnes au bout du rouleau ou au bord de la rupture. Mais un supplément d'âme, une rencontre, une lecture, une réflexion ou encore une observation va les mener au delà de ce qui leur semblait possible...

Véritable plongée au cœur de la condition humaine avec son cortège de doutes, de prises de conscience ; on croise des parcours bien différents au fil des nouvelles qui nous sont proposées ici. Ainsi une femme à la vie désespérante va connaître un instant de grâce et de révélation dans une bibliothèque municipale, un homme divorcé déclassé professionnellement va faire une découverte qui pourrait changer un temps son quotidien morose et lui permettre de renouer avec son fils, une femme nous compte son cycle de rupture et de renaissance à travers un texte hypnotique, un homme attend une femme dans une chambre d’hôtel pour refaire sa vie avec elle (mais viendra-t-elle ?), un relecteur d'épreuve littéraire va découvrir sur le palier de sa porte une poupée gonflable qui pourrait bien changer sa vie et lui permettre de sortir de son existence solitaire et recluse, une femme repense à un lointain passé amoureux alors que sa meilleure amie est prête à se séparer de son mari pour refaire sa vie avec son amant, un homme voit un douloureux passé ressurgir dans sa mémoire à la faveur du visionnage d'un reportage sur un directeur d'ONG africaine, un directeur d'école s'apprête à partir pour son dernier jour de travail avant la retraite et forcément il appréhende, et enfin, l'esprit d'un voyou récemment décédé se raconte et se livre de manière franche et sans fioriture dans des réflexions post-mortem.

Divers, vous avez dit divers ? Oui et non à la fois. Certes, dans Écoute-le battre, on explore nombre d'aspects différents d'une vie humaine : la filiation, l'amour, l'amitié, le désir, le travail, la déchéance suite à un échec pro, la mort, les origines mais le fil conducteur du basculement relie l'ensemble de fort belle manière et donne une cohérence saisissante à l'ensemble des textes proposés. Tout ce qui fait la richesse de nos existences est ici décortiqué de manière frontale, sans chichis et avec un sens de l'économie de mot rare. La nouvelle a cette exigence de devoir faire court, de réussir à caractériser sur très peu de pages une vie entière dans sa complexité. Marie Vautier fait très fort, elle réussit haut le main ce pari que je trouve toujours très risqué et avec un sens de la narration millimétré, un goût pour l'essentiel et en se maintenant dans une certaine retenue. Elle parvient à nous livrer des portraits d'une grande humanité, nuancés et très touchants. Chaque récit est ainsi une fenêtre ouverte sur une existence en suspens parfois, souvent en perte de vitesse et l'on se prend en pleine tête cette mélancolie indubitable qui nous assaille quand notre existence semble nous échapper. C'est d'une grande pureté, d'une sensibilité incroyable qui force le respect et, je dois bien l'avouer, humidifie les yeux à l’occasion tant on touche parfois à la grâce, à l'espoir mais aussi au malheur avec un grand M.

Autre fil conducteur, un livre de poésie à couverture bleue dont les mots sont égrainés dans certaines nouvelles, accompagnant les protagonistes le temps d'un verre au bar, d'une trouvaille sur leur lieu de travail ou un prêt occasionnel entre connaissances. Le mystérieux poète surgit puis repart aussitôt de ces vies instables ou à l'arrêt et va (ou non) dérégler une situation ou du moins indiquer une direction, un souffle à suivre. Ce poète inconnu c'est aussi un peu l'auteur qui par un phrasé unique entre simplicité et poésie de tous les instants englobe le lecteur dans une douce torpeur teintée parfois d'amertume et de regret.

Rarement un recueil de nouvelles ne m'aura autant bousculé intérieurement, provoquant émotions perlées et réflexions plus profondes. L'empathie fonctionne ici à plein et l'on ressort ébranlé mais heureux de cette lecture à la saveur unique. Un petit bijou à déguster sans limite.

Posté par Mr K à 17:12 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
samedi 10 novembre 2018

"Bratislava 68, été brûlant" de Viliam Klimacek

bratislava68

L'histoire : Nous sommes une nation condamnée à la tendresse. On nous envahit facilement.

Au printemps 1968, le parti communiste tchécoslovaque expérimente le "socialisme à visage humain". La censure est interdite, les frontières s’ouvrent vers l’Ouest, les biens de consommation font leur apparition… Un vent de liberté souffle sur le pays.Cet été là, Alexander et Anna montent dans leur Skoda Felicia, un cabriolet flambant neuf, pour rejoindre leur fille Petra à Bratislava où elle vient de terminer de brillantes études de médecine. Tereza, fille d’un cheminot rescapé des camps de concentration et d’une éditrice à la Pravda qui ont longtemps accueilli des réfugiés hongrois de 1956, séjourne dans un kibboutz en Israël pour renouer avec sa culture juive. Jozef, pasteur défroqué pour avoir refusé de dénoncer des paroissiens auprès du Parti, fait ses premières armes à la radio.

Dans la nuit du 20 au 21 août, tandis que les tanks soviétiques envahissent la ville, le destin de ces trois personnages et de leurs familles va basculer. Pendant quelques heures, la frontière avec l’Autriche reste ouverte, Vienne est à une heure de train. Chacun devra alors faire un choix : partir ou rester ? Fuir la violence ou résister à l’oppresseur ?

La critique de Mr K : Une fois de plus, je me suis fait cueillir par un ouvrage de chez Agullo. Quand la grande Histoire rencontre les destinées individuelles, on a souvent affaire à un récit porteur de sens et au souffle puissant. C'est le cas avec ce Bratislava 68, été brûlant de Viliam Klimacek, auteur reconnu dans son pays qui a construit son roman autour de témoignages qu'il a pu collecter au Canada auprès de réfugiés de la vague d'émigration de 1968 et de leurs enfants. Il a ensuite changé les noms, mélangé les destinées et brodé quelque peu pour étoffer ce roman qui laissera des traces et m'a totalement submergé d'émotions me procurant un rare plaisir de lecture.

Inutile de vous faire languir plus longtemps, ce roman est une vraie petite bombe qui emporte tout sur son passage, rendant furieusement addictif le lecteur qui ne peut décemment pas relâcher l'ouvrage tant il happe l'esprit, le marque au fer rouge et lui donne mille et une occasions d'éprouver de multiples sensations et nourrir la réflexion. Face à l'invasion de notre pays par une puissance étrangère, que ferions-nous ? Au centre du récit, les personnages se débattent avec leurs conditions, leurs désirs et aspirations, et malheureusement l'absence de choix qui caractérise en premier lieu un univers totalitaire. L'URSS veut remettre dans le rang le Parti Communiste tchèque et ils ne vont pas y aller avec le dos de la cuillère. Lors du printemps de Prague, la population avait pu entr'apercevoir des réformes humanistes et libératrices ; l'arrivée des tanks à la fin de cet été 1968 va ruiner à jamais leurs espoirs.

Après quelques chapitres permettant de planter le décor, présenter les principaux protagonistes de l'histoire, on arrive très vite à la date fatidique qui va bouleverser définitivement les personnages, le pays et plus globalement le monde. Au delà d'un panorama épatant sur la Tchécoslovaquie de l'époque, du fonctionnement interne du pouvoir, des nominations administratives mais aussi de la vie quotidienne du peuple, l'auteur donne à voir surtout le début de la diaspora tchèque qui commence vraiment avec la fuite massive qu'engendre la remise en ordre soviétique. Famille déchirées et séparées, abandon de tout ce que l'on possédait pour un ailleurs mystérieux, le voyage périlleux, l'arrivée dans un nouveau pays, le regard des populations, la nécessaire intégration et les freins qui lui sont mis, autant d'aspects des flux migratoires traités ci avec finesse et humanité, loin de la bouillie médiatique que l'on nous sert et ressert jusqu'à l’écœurement depuis le début de la crise syrienne entre autre. Il n'y a rien de nouveau, de tout temps les hommes ont fui la guerre et les dictatures, de tout temps ils ont dû reprendre leur vie à zéro, de tout temps ils ont souffert de la séparation d'avec leurs proches restés au pays, de tout temps l'être humain ne se distingue vraiment pas pour son sens de l'accueil et de l’entraide ! Au delà d'un roman traitant d'une période précise et d'un contexte particulier, l'ouvrage de Viliam Klimacek est un cri, un témoignage nécessaire et ô combien important en cette période de repli sur soi généralisé.

On passe donc par tous les états lors de cette lecture-somme. On débute notamment avec les joies de la vie de famille, du travail bien fait dans une usine qui tourne bien, les rencontres avec les copains, les jeux, les enfants innocents qui vivent leurs rêves, les étudiants qui préparent l'avenir. Puis après une légère respiration de trois mois, tout s'effondre. C'est l'heure des choix, partir ou rester ? Certains décident de collaborer avec le pouvoir en place, c'est toujours plus évident d'être du côté des vainqueurs (même si moralement c'est intenable). D'autres décident de partir mais le nouvel ordre verrouille bientôt les frontières séparant les familles et impliquant parfois des prises de risque maximum. Collant au plus près de ses protagonistes, Bratislava 68, été brûlant explore avec un sens de l'économie de mots toutes ces destinées et tisse une toile narrative aussi dense que touchante.

La deuxième partie du roman s'attache davantage à suivre les émigrés dans leur nouvel univers (même si certains passages se déroulent toujours en Tchécoslovaquie). Là encore, on retrouve tout le talent de l'auteur pour décrire vicissitudes et espoirs des nouveaux arrivants qui se heurtent à énormément d'obstacles à commencer par la langue et les tracasseries administratives (enregistrement des personnes, équivalence de diplômes, trouver à se loger). L'action se déroule essentiellement au Canada et aux USA, il est très intéressant de découvrir leur système d'intégration de l'époque qui est loin d'être aussi open qu'ils le prétendaient alors. Long sera le parcours de chacun pour trouver sa place, sa nouvelle place devrais-je dire tant tout retour au pays est impossible. Il faudra attendre 1989 pour que les choses évoluent et permettent à certains d'éventuellement penser à revenir dans le pays de leurs origines...

Enfin, Bratislava 68, été brûlant est remarquablement servi par une écriture d'une grande beauté, à la fois efficace dans sa manière d'aborder les choses frontalement, elle s'écarte des sentiers battus par une poésie de tous les instants qui habille le récit d'une dimension humaniste douce et mélancolique. Les rapports humains s'en trouvent transcender, le roman nous emballant irrémédiablement vers un passé pas si lointain, où des familles vivent, rient, pleurent et parfois se brisent. C'est beau, c'est puissant, c'est bluffant. Une sacrée bonne lecture que je ne saurais trop vous conseiller !

jeudi 8 novembre 2018

"Mississipi" de Hillary Jordan

mississippiL'histoire : Un amour interdit, une terrible trahison, une agression d'une sauvagerie inouïe ans le Mississippi des années 1940. Dans la lignée d'un Faulkner, un roman d'une puissance étonnante qui nous plonge dans la brutalité et les contradictions du Vieux Sud.

Lorsqu'elle découvre la ferme que son mari, Henry, vient d'acquérir, Laura McAllan comprend qu'elle n'y sera jamais heureuse. Pourtant, en épouse et mère dévouée, elle s'efforce d'élever leurs deux fillettes, sous l'oeil haineux de son beau-père, membre du Ku Klux Klan.

Alors que les McAllan luttent pour tirer profit d'une terre peu fertile, deux soldats rentrent du front :
Jamie, le jeune frère d'Henry, aussi séduisant et sensible que son aîné est taciturne et renfermé. Et soudain, Laura se sent renaître...
Ronsel Jackson, le fils des métayers, un descendant d'esclaves qui, pendant quatre ans, s'est permis de croire qu'il était un homme. Mais le Sud va se charger de lui rappeler qu'il n'est qu'un nègre...

La critique Nelfesque : Moi qui aime les sagas familiales, avec "Mississippi", j'ai été servi ! Hillary Jordan réussit en 360 pages ce que certains, dans ce genre de littérature, mettent 800 pages à faire : planter un décor, caractériser ses personnages et apporter un vrai plaisir de lecture.

Tout est ici réuni pour faire passer le lecteur par tous les états. L'histoire est campée en plein Sud de l'Amérique, à une époque où les tensions raciales et les mentalités sont exacerbées. Le racisme hante les maisons, parcourt les rues, le Ku Klux Klan exerce son funeste pouvoir pour encore quelques années de façon officielle. L'Etat du Mississippi n'est pas le plus raciste à l'époque et déjà les tensions font froid dans le dos. Laura, jeune mariée et maman va devoir composer avec ce nouvel environnement, elle qui a épousé sans le savoir un homme qui rêvait d'avoir sa propre ferme de coton et va, en bon époux qui contrôle tout, y compris la vie de sa femme, acquérir un domaine isolé et en ruines. Avouez que ça fait rêver...

La nature est omniprésente dans ce roman. Le travail aux champs est rude, on ne ménage pas sa peine. Laura est dévastée mais son mari donne tout, aveuglé par ses objectifs, pour qu'elle soit heureuse. Même si cette vie n'est pas celle qu'elle avait imaginé pour elle et sa famille, elle doit se montrer épanouie face à l'implication de son mari. C'est son devoir d'épouse. Son devoir d'épouse est aussi de composer avec un beau-père membre actif du Ku Klux Klan, aux paroles et aux actes donnant envie de vomir et vivant sous son toit. "Mississippi" commence avec l'enterrement de ce dernier. Que s'est-il passé pour que deux frères mettent en terre leur père une nuit d'orage sous une pluie battante ? Nous aurons tout le roman pour l'apprendre.

Les thèmes abordés dans cet ouvrage ne sont pas des plus originaux. Hillary Jordan nous parle de passion, de vie familiale, de ségrégation, de violence, d'alcoolisme... Et pourtant tout cela est tellement bien maîtrisé et dosé que dès les premières pages le lecteur est prisonnier de cette histoire qu'il sait d'avance dramatique et qui tient en haleine jusqu'au bout. Cet emballement, nous le devons aux personnages, aux liens qu'ils entretiennent les uns avec les autres, à leurs psychologies. On en aime certains, on en déteste d'autres et surtout on aime les détester. Terriblement bien caractérisés, ils sont chacun une composante majeure du tableau final. Chaque teinte, chaque coup de pinceau, doit être appliqué de cette façon précise pour que l'oeuvre dans sa globalité nous saute à la gorge. On rit avec eux, on pleure avec eux, on vit.

La force et le courage sont au coeur de "Mississippi", autant pour Laura que pour les soldats de retour du combat sévissant en France et qui s'apprêtent à en découvrir un autre, moins frontal, plus sournois mais tout aussi dangereux. Jamie, hanté par le conflit et ses images cauchemardesques, et Ronsel qui va retrouver le racisme en rentrant chez lui, traité pire qu'un chien bien qu'étant héros de guerre. Tour à tour le lecteur suit l'ensemble des personnages en changeant de point de vue à chaque chapitre, permettant ainsi d'être au plus près de leurs ressentis et de leur histoire personnelle.

Cette auteure est à suivre tant elle nous donne ici à voir un récit poignant, tendu et envoûtant. Avec des personnages attachants, une histoire prenante, des événements terribles et des thèmes forts, elle nous offre un moment de lecture intense et enthousiasmant malgré sa noirceur. Racisme, alcoolisme, guerre sont les ingrédients principaux mélangés dans une marmite en forme de ferme du Mississippi. Presque un huis clos dans ces grands espaces. Un premier roman saisissant.

Posté par Nelfe à 17:53 - - Commentaires [11] - Permalien [#]
Tags : , , ,