pense aux pierresL'histoire : Dans un pays dont on ignore le nom, où se succèdent des dictateurs qui tentent de le moderniser, une sœur et son frère jumeau vivent à la ferme de leurs parents, au milieu des plaines.
Marcio travaille aux champs avec le père, un homme violent, tandis que Léonora s’occupe de la maison avec sa mère. Ils ont douze ans à peine et leur complicité semble totale, leurs jeux interdits irrépressibles. Mais un soir, alors que leurs corps se rapprochent doucement dans le fenil, le père surgit et voit se confirmer ce qu’il a toujours suspecté.
Tandis qu’un nouveau coup d’État vient de se produire, les parents décident de séparer les jumeaux. Commence alors un combat long et incertain, celui de la réinvention de soi et de la quête obstinée de liberté.

La critique Nelfesque : Ce n'est pas un mais deux romans qu'Antoine Wauters a sorti en cette rentrée littéraire chez Verdier. En librairie au même moment que son "Moi, Marthe et les autres", "Pense aux pierres sous tes pas" est résolument contemporain.

Plaidoyer pour la liberté, ce roman est intemporel. Un pays jamais nommé, un milieu rural, un état en mutation. Nous suivons Marcio et Léonora, jumeaux s'aimant au delà des conventions sociales au sein d'une famille rude et ancrée à sa terre. Avec une éducation "à l'ancienne" et une ferme à faire tourner, les jumeaux sont plus de la main d'oeuvre qui doit filer droit que des enfants insouciants. En manque d'amour, ils vont se rapprocher physiquement provoquant ainsi l'ire de leurs parents qui décident de les séparer. Léonora partira à la ville chez son oncle, Marcio restera à la ferme. Ils ne cesseront de penser l'un à l'autre et de vouloir se retrouver. Au péril de leur vie parfois. A la limite de la folie.

L'écriture est touchante et l'histoire entre ces deux frères et soeurs est surtout prétexte à dépeindre et critiquer une société. Alternant les points de vue, une fois entré dans le roman, il est difficile d'en relâcher son attention. Il y a alors de purs moments de poésie et de tendresse entre ces pages, des moments volés à un univers rude et dénué d'amour. C'est tout simplement beau... La nature omniprésente, le travail de la terre, le besoin d'appartenance sont autant de valeurs mises en avant ici sans pour autant occulter leurs pendants laborieux. Au fil des pages, on ressent la rudesse du labeur, l'âpreté d'une famille dysfonctionnel, le mal-être de ces enfants incompris et mal aimés. En grandissant ils ne cesseront de courir après cet amour dans un environnement en pleine mutation.

Leur ferme, c'était leur univers. Un peu plus loin, il y avait un hameau avec des gens qui se connaissaient tous depuis l'enfance. Plus loin encore, la ville. Une petite ville de campagne où on allait chercher ce qui n'était pas produit sur l'exploitation. Mais le monde change et le capitalisme et le consumérisme frappent aux portes de ces villages. A grands renforts de promesses de confort, de plus de liberté, les habitants sont peu à peu enfermés dans une uniformité couplée d'une prison dorée. Les taxes étranglent, les dettes s'accumulent et annihilent toute velléité de soulèvement populaire. Trime pour avoir la même chose que ton voisin, paye pour l'obtenir et passe le restant de ta vie à recouvrer tes dettes.

Les mentalités changent, les paysages aussi. La ville gagne sur la campagne avec partout les mêmes quartiers en expansion, les mêmes zones d'activité. Le béton au détriment des arbres, les trottoirs à la place du bétail. Les champs reculent, les fermiers sont traités de bouseux et chaque paysan veut sortir de sa condition. Tous ? Pas vraiment mais une fois la machine en route, le choix demeure-t-il réellement envisageable ?

"Pense aux pierres sous tes pas" résonne terriblement avec le monde d'aujourd'hui. Le pays n'est pas nommé mais les politiques successives et les objectifs des dirigeants sont clairement identifiables. Parce que notre monde s'uniformise, parce que pays développés et pays en voie de développement suivent tous le même chemin. Faut-il s'en réjouir ? Faut-il en avoir peur ? A chacun de se faire sa propre idée sur la question. Marcio et Léonora sont deux gamins attachants et émouvants, jetés en pâture dans un monde insaisissable et angoissant sans bulle de protection familiale si ce n'est l'amour qu'il se porte l'un pour l'autre. Ils vont grandir, se construire avec ce monde. En dépit de ce monde. Comme beaucoup d'autres à travers le monde... Actuel, poétique et saisissant.