lundi 20 août 2018

"Touriste" de Julien Blanc-Gras

TOURISTE

L'histoire : Obsédé par les cartes, le narrateur décide de visiter tous les pays du globe. Des favelas colombiennes aux hôtels clubs tunisiens, en passant par les karaokés du Yang-tsé-Kiang, les villages oubliés du Mozambique, les vagues polynésiennes, les plateaux de Bollywood, le tumulte du Proche-Orient et même par la Suisse, ce promeneur globalisé nous guide à travers l’inépuisable diversité des mondes.

Avec ce roman géographique, Julien Blanc-Gras nous propose une esthétique du voyage simple, aventureux, drôle et intelligent.

La critique de Mr K : C'est ma deuxième incursion dans l’œuvre de cet écrivain-journaliste qui m'avait séduit par son très beau, drôle et écologique Briser la glace. Mon chemin l'a croisé lors d'un énième chinage et je tombai sur Touriste qui est sans doute son ouvrage le plus connu. Invitation au voyage, regard neuf et acerbe sur le monde d'aujourd'hui sont au programme d'un livre que j'ai une fois de plus lu en un temps record entre émotion, rire et révolte contre un monde qui ne tourne décidément pas rond !

Journaliste-voyageur ivre de cartes, de voyage, curieux du monde et des autres, dans ce livre Julien Blanc-Gras nous convie à travers les différents chapitres à un visionnage express de ses expériences en terres étrangères. On visite ainsi succinctement quelques villes anglaises et les inégalités qui couvent, la Colombie et ses quartiers chauds, l'Inde et le Népal terres de contraste, l'île de Djerba en Tunisie dans un hôtel all-inclusive, le désert marocain, la Polynésie française et ses paysages de carte postale, le Brésil et l'envers du décor (mais pas seulement), la Chine entre grandeur et contrôle des masses, le Guatemala sensuel (grand moment drolatique à souhait), le Proche-Orient et ses frontières physiques et morales, le Mozambique et ses espaces naturels en danger, Madagascar et le destin tragique de pêcheurs traditionnels. Ces fenêtres ouvertes sur le monde sont entrecoupées de quelques courts chapitres au ton léger sur certaines expériences annexes non dénuées d'intérêt comme la découverte de la Business-class, les pays-ridicules (je vous laisse le plaisir de les découvrir), les aléas aéroportuaires qui pourrissent parfois la vie des voyageurs aux longs cours. Sacré programme qui tient toutes ses promesses et réserve nombre de surprises.

Comme désormais à chaque lecture de cet écrivain, on navigue constamment entre le ton décalé du narrateur qui nous fait partager son expérience et des apports culturels et sociaux qui donnent une profondeur supplémentaire au simple récit de voyage. N'oublions pas qu'en tant que reporter, il s'agit pour lui de travailler et d'écrire un papier à chaque mission qui l'envoie parfois aux antipodes. Ici, il sort du cadre strict de l'article commandé par un rédacteur-chef, centré sur lui (ce qui a pu agacer certains lecteurs d'ailleurs), on suit ses traces et ses ressentis. Forcément, avec un passeport aussi bien rempli, il a vécu nombres d'expériences et de rencontres. Le ton principal est plutôt caustique, des passages sont vraiment très drôles et irrésistibles de ce point de vue là mais au détour d'une péripétie, on tombe parfois dans l'incompréhension, le choc des cultures et la prise de conscience. Quand on a conscience du caractère privilégié de nos vies d'occidentaux, certaines rencontres et échanges donnent vraiment à réfléchir sur la marche du monde et le destin d'êtres humains si éloignés et pourtant si proches à la fois.

Les sites remarquables, les curiosités touristiques et les pratiques inhérentes aux lieux entr'aperçus se heurtent ainsi à des barrières et des obstacles dérangeants et parfois écœurants pour un narrateur libre-penseur vivant dans un État de droit. La censure internet et l'encadrement des séjours touristiques en Chine, l'exploitation de l'homme par l'homme (notamment des femmes dont le corps ne leur appartiennent plus), le peu de valeur à la vie humaine indigène qu'accordent certaines multinationales (exemple français dans le livre), le recul de la Nature face à l'appétit vorace de notre espèce, les clivages confessionnels et raciaux qui déchirent des pays entiers sont quelques exemples auxquels sera confronté l'auteur. Loin de le dégoûter de sa passion pour les cartes et les voyages, cela le pousse à continuer, à observer puis à transmettre sous une forme certes peu conventionnelle (le ton décalé que j'apprécie tant chez lui n'est pas du goût de tout le monde) mais limpide et d'une empathie totale envers les peuples. D'ailleurs, le livre se construit aussi autour de très belles rencontres, de moments de partage touchants et d'instantanés sublimes. Ce livre est donc un melting-pot de tout ce qui constitue notre monde, du contraste, de la nuance et malheureusement des périls redoutables.

Loin d'être plombante, cette lecture donne encore plus envie de voyager car malgré quelques constats amers et des portraits féroces (superbe passage sur le beauf en vacance et l'incurie de certains touristes à vouloir retrouver ailleurs ce qu'ils ont déjà chez eux), l'aventure est belle, des valeurs positives se retrouvent partout sur le globe et rien n'est plus enrichissant que la rencontre avec l'autre. Un très bel ouvrage que je recommande chaudement à tous les amateurs de récits de voyage truculents et conscients.

Posté par Mr K à 19:28 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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