jeudi 26 juillet 2018

"Réveille-toi !" de François-Xavier Dillard

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L'histoire : C'est lorsque vous vous réveillerez que le cauchemar va vraiment commencer...

Basile Caplain est un greffé du cœur qui vit reclus, sans travail ni perspective. Sa seule obsession : dormir le moins possible, car ses nuits sont peuplées de cauchemars. Son unique ami, Ali, le gérant d'une station-service, est passionné par les faits divers. Un soir, ce dernier lui parle du meurtre barbare d'une jeune femme. Or, ce crime atroce, c'est exactement le rêve que Basile a fait deux jours plus tôt...

Paul est un paraplégique de dix-huit ans, génie de l'informatique, qui développe pour la police scientifique un programme baptisé Nostradamus – un algorithme révolutionnaire devant permettre de réaliser des portraits-robots hyperréalistes des criminels présumés.

Alors que des meurtres sauvages sont perpétrés à Paris, la police judiciaire met sur le coup son meilleur atout : le Dr Nicolas Flair, psychiatre mentaliste, qui a déjà résolu de nombreuses affaires.

Lorsque les chemins de ces trois protagonistes se croiseront, l'Inconscient, la Science et la Psychiatrie vont devoir collaborer pour essayer d'arrêter le pire des monstres...

La critique de Mr K : Critique d’un petit thriller bien sympathique aujourd’hui, le genre de lecture idéale lors des grandes vacances quand on cuit sous le soleil face à la grande bleue. Et pourtant, on ne peut faire plus éloigné comme univers avec dans Réveille-toi ! des meurtres épouvantables, des forces de l’ordre sur les dents et des révélations qui au fil de leurs apparitions mettent à mal nombre de certitudes et d’hypothèses de lecture. Plutôt classique dans ces artifices, ses situations et personnage, ce roman tire son épingle du jeu grâce à son rythme haletant, sa langue impeccable et un ensemble cohérent et bien mené.

Une série de meurtres particulièrement sauvages ont lieu à Paris depuis maintenant quelques semaines. Les victimes sont toutes des jeunes femmes plutôt jolies que l’on retrouve quasiment en pièces détachées sur les lieux du crime. L’aspect barbare, sans limite entre Bien et Mal interpelle les enquêteurs qui ont du mal dans un premier temps à trouver le dénominateur commun entre ces actes atroces. On retrouve plusieurs personnages qui de près ou de loin vont tenter d’arrêter la folie meurtrière d’un être qui a basculé définitivement dans la monstruosité. On retrouve ici le vieux de la vieille à qui on ne la fait pas (du moins, il le croit), de jeunes pousses en devenir dans la police qui cachent bien des secrets, des relents nauséabonds de corruption dans le monde politique (c’est de saison !), les liens familiaux qui font et défont les individus et la science la plus pointue qui lorgne dangereusement vers un futur à la Minority Report...

La première force de cet ouvrage réside dans son rythme qui se révèle très vite trépidant. À raison de six / sept pages maximum par chapitre, on les enchaîne sans s’en rendre compte, l’auteur usant d’astuces certes déjà lues et relues mais ici maîtrisées et réservant un suspens très vite envahissant ! C’est bien simple, une fois entamé, il est très difficile (voir impossible) de relâcher ce livre ! Alternant entre ses trois / quatre personnages principaux, François-Xavier Dillard aime laisser les situations en berne, nourrissant par la même frustration et désir chez son lectorat. C’est pas neuf mais c’est efficace et la tournure des événements ne va que faire augmenter angoisses et surprises qui sont nombreuses lors de cette lecture enthousiasmante.

Car au départ, on se dit que ça ne décole pas vraiment, que les personnages ne s’apparentent qu’à des ombres voir des caricatures. C’est sans compter l’imagination fertile et l’esprit retors de l’auteur qui aime aussi prendre à rebours ses lecteurs. Ainsi, derrière le flic en fin de carrière, le jeune-homme en fauteuil roulant génie de l’informatique, le transplanté cardiaque livré à de sombres et violents cauchemars se cachent des vies bien plus complexes qu’elles n’apparaissent au départ. Fêlures familiales, manque affectif, petits arrangements malsains, chantages dissimulés sont légion et les personnages pour beaucoup sont des abîmés de la vie qu’ils en soient conscients ou non. Ce côté borderline explose en bouche au bout d’une cinquantaine de pages, une fois la machine lancée plus rien ne peut l’arrêter. On rentre alors dans une autre dimension : l’étau se resserre entre tous, des points communs apparaissent et la résolution de l’affaire donnera lieu à une réaction en chaîne qu’on ne voit pas forcément venir, l’auteur s’étant amusé à distiller indices, repères en cours de lecture sans pour autant que cela soit flagrant. L’ensemble est assez bluffant de cohérence et donne vie à une trame vraiment dense et sans fioriture qui m’a rendu accro très vite.

Quand on referme l’ouvrage, on ressort avec un profond sentiment de satisfaction. La lecture s’est révélée très plaisante de bout en bout, l’histoire est suffisamment complexe pour que je reste accroché jusqu’au bout et au passage, on égratigne pas mal la famille, le monde politique et certains dysfonctionnements de la société. Réveille-toi ! est le deuxième titre que je lis de François-Xavier Dillard, l’écrivain talentueux mais légèrement prévisible de Ne dis rien à papa cède la place ici à un auteur à suivre pour tous les amateurs de thriller, vous vous régalerez !

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mardi 24 juillet 2018

Incartade recyclage !

À l'occasion d'une après-midi soldes pour occuper une journée de mauvais temps (la seule depuis des semaines, yes !), Nelfe et moi nous sommes arrêtés zieuter à la recyclerie de Lorient. L'occasion pour nous de partir en quête de verres à pied que j'ai l'indélicatesse de régulièrement casser et qu'il faut donc renouveler. Nous sommes revenus broucouille à ce niveau là... Par contre, une fois de plus, le rayon livre s'est révélé fourni et quelques titres m'ont fait tellement de charme que je n'ai pas pu résister ! Jugez plutôt...

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- Histoires d'ici et d'ailleurs de Luis Sepulveda. Il m'est tout bonnement impossible de résister à cet auteur et comme ce recueil m'avait échappé jusque là... Sepulveda nous raconte le Chili à travers 25 courts contes, celui de l'après Pinochet que l'auteur redécouvre lors de son retour d'exil. Je m'attends à une belle claque entre humanisme, dénonciation de la dictature et regard naturaliste sur le pays natal.

- Le Riz de Shahnon Ahmad. Dur dur de résister à un ouvrage de chez Babel surtout que celui-ci a très bonne réputation. Chronique familiale sur la paysannerie asiatique, ce roman à valeur presque documentaire selon l'éditeur met le riz au centre de tout et quand les nuages de mauvais augures s'amoncèlent, on fait bloc pour survivre et continuer sa culture. On nous promet un roman haletant et envoûtant, faisant la part belle au cycle de la nature. J'ai bien hâte de m'y mettre !

- L'Heure des fauves d'Andrew Klavan. Voici le plaisir coupable de mon craquage, un roman de la collection Terreur de chez Pocket. L'histoire est bien étrange avec une femme qui disparait du monde au sens littéral, elle existe physiquement mais plus personne ne la connaît. D'ailleurs, il semblerait qu'un double ait pris sa place... Ubiquité ? Assassin ? Victime ? C'est un sacré mystère qui semble entourer l'héroïne. Il me tarde de démêler le vrai du faux.

- Le Soleil de minuit de Pierre Benoît. Récit d'un amour perdu puis retrouvé, je ne connais pas ce court roman d'un auteur que j'ai lu il y a longtemps et que j'ai à chaque fois apprécié (notamment le toujours très bon L'Atlantide). Le héros réussira-t-il dans ce roman à résister à la passion qui l'anime quand il revoit la belle princesse Armide ? Où va-t-il laisser tout tomber (famille, travail) pour succomber à la tentation ? Wait and read.

- La Maison des hommes vivants de Claude Farrère. Auteur méconnu mais talentueux, à cheval sur deux siècles, Claude Farrère a écrit nombre de bons récits fantastiques. Celui-ci est un des plus connus, je n'ai pas raté l'occasion de m'en porter acquéreur. Le  personnage principal navigue entre rêve et réalité, suite à une randonnée en pleine landes où les éléments semblent ligués contre lui, le voila prisonnier d'une étrange demeure où il ne semble plus maître ni de sa vie ni de sa mort ! Bizarre, bizarre... Le résumé vaut la peine de se pencher sur la question, non ?

- Chopin - Valses aux éditions Choudens. Vous n'êtes pas sans savoir que ma très chère Nelfe est pianiste depuis son plus jeune âge, quel ne fut pas son bonheur de tomber sur ces partitions d'un de ses compositeur préférés ! Bon, certains morceaux font doublon avec d'autres partoches déjà en sa possession mais voici une belle édition qui va venir enrichir sa petite collection !

Petit craquage donc mais de belles promesses dans les lectures à venir. J'aime aider au recyclage et cela donne bonne conscience... du moins si on ne regarde pas trop sa PAL qui grandit inexorablement !

dimanche 22 juillet 2018

"Visages volés" de Michael Bishop

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L’histoire : Parce qu'ils sont affligés d'une maladie dégénérative proche de la lèpre, les Muphormes sont condamnés à vivre reclus. C'est du moins ainsi qu'on a présenté la chose à Lucian Yeardance, le nouveau kommissar responsable de leur communauté.

Mais en les voyant se battre sans merci les uns contre les autres pour obtenir un surcroît de narcotiques ou de nourriture à chaque ravitaillement, Yeardance, outré, embrasse peu à peu la cause de ces parias au visage ravagé, liant irrévocablement son destin au leur. Pour cela, il devra aller jusqu'au bout de son sacrifice et faire face à une vérité qu'aucun être humain n'est capable de supporter.

La critique de Mr K : Retour à la SF aujourd’hui avec cette belle trouvaille dégotée en début d’année à notre Emmaüs préféré. C’est ma première incursion chez Michael Bishop, un talent SF réputé pour son originalité et sa démarche ethnologique dans sa manière d’aborder les cultures extra-terrestre. La quatrième de couverture m’a de suite attiré avec l’évocation notamment d’une métaphore filée sur la colonisation transposée sur une planète lointaine. Au final, ce fut une lecture très plaisante qui une fois débutée vous emporte loin, à la confluence de l’aventure, la révolte et la rédemption.

Lucian Yeardance a été mis au placard. Suite à un différend avec son commandant d’unité, les autorités l’envoient sur une planète isolée pour l’exiler et le faire réfléchir. Le voila catapulté responsable d’une étrange communauté mis au ban de la société. Les Muphormes sont des humains atteints d’une maladie incurable qui provoque la dégénérescence de leurs tissus. Leur laideur et leurs mœurs inquiétants le bon humain lambda, on les a cantonné dans une réserve où ils subsistent vaille que vaille au gré des envois de ressources sporadiques que le pouvoir central daigne leur envoyer. Le héros va très vite se rendre compte du caractère inique de la situation. Voyant que certaines de ses questions restent sans réponse, que certaines portes se referment, il décide de plonger au plus près des conditions de vie des Muphormes. Son existence s’en verra inéluctablement changée...

Datant de 1977 (superbe année soit dit en passant !), le récit n’a pas pris une ride et n’a pas à rougir de la comparaison avec des K. Dick ou des Silverberg (deux auteurs que j’aime tout particulièrement). On retrouve un sens aigu de la narration à vocation sociale qui n’épargne personne. Très vite les responsabilités sont partagées, les monstres ne sont pas forcément ceux qu’on pense même si les nombreux rebondissements font que le lecteur change plusieurs fois son fusil d’épaule et qu’il y a ici cinquante nuances de caractères, de personnalités et d’exercice de l'autorité. On rentre vite dans les arcanes du pouvoir et en filigrane, on ne peut que penser au phénomène de la colonisation qu’a connu notre Histoire et qui mettait en exergue l’injustice d’un pouvoir lointain qui considérait nombre d’indigènes comme des citoyens de seconde zone (aucuns droits, paupérisation et précarité, non reconnaissance des coutumes, traitement parfois inhumain). Sans en rajouter, juste en décrivant des faits et des événements fictifs, Bishop brosse un tableau implacable mais non dénué de zones d’ombre pour dénoncer la propension qu’à l’humain à écraser les autres pour mener à bien ses désirs de puissance et d’enrichissement.

Ce livre est aussi un beau roman d’apprentissage ou plutôt de rédemption. Le héros très attachant va effectuer un véritable voyage intérieur, remettre en cause ses certitudes. Cette partie est très bien maîtrisée et offre une trajectoire fragile que l’on devine très périlleuse et qui offre une fin saisissante pour ne pas dire glaçante. Complexe, aventurier dans l’âme, on suit avec plaisir Lucian Yeardance qui m’a de suite plu par son côté non conventionnel et rebelle. Il aura ici fort à faire avec le gouverneur de la planète qui lui met des bâtons dans les roues et va devoir composer avec un personnel aseptisé et éduqué en fonction de ce que l’on attend de lui plus tard. J’ai apprécié ses nombreuses discussions avec ses subordonnées qui au contact avec leur nouveau chef en disgrâce vont appréhender différemment le monde où ils vivent.

Ode à la liberté de penser, au respect et à l’ouverture aux autres, ce roman est une pépite dans son genre: très très bien écrit, très accessible, malin et retors parfois (le retournement final est génial), on ne s’ennuie pas un moment entre exploration d’un monde éloigné et étrange, aventure qui guette au détour du moindre déplacement du héros et prise de conscience des inégalités inhérentes aux sociétés humaines. À lire absolument si vous êtes amateur du genre !

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jeudi 19 juillet 2018

''L'Accompagnatrice" de Nina Berberova

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L'histoire : En quelques scènes où l’économie des moyens renforce l’efficacité du trait, Nina Berberova raconte ici les relations d’une soprano issue de la haute société pétersbourgeoise, avec Sonetchka, son accompagnatrice, bâtarde et pauvre ; elle décrit leur exil dans les années qui suivent la révolution d’Octobre, et leur installation à Paris où leur liaison se termine dans le silencieux paroxysme de l’amour et de la haine. Virtuose de l’implicite, Nina Berberova sait tour à tour faire peser sur les rapports de ses personnages l’antagonisme sournois des classes sociales et l’envoûtement de la musique.

La critique de Mr K : Retour chez Actes Sud aujourd'hui avec L'Accompagnatrice de Nina Berberova, un roman russe plutôt court se déroulant au lendemain de la révolution de 1917. J'avais déjà entendu parler de cette auteure et sur IG, quand j'ai posté une photo du livre lors de ma lecture, nombre d'igers m'ont indiqué leur grande affection pour cette auteure. C'était de très bon augure et ma lecture loin de les désavouer m'a fait découvrir une auteure vers laquelle je reviendrai très vite tant j'ai été pris sous le charme du récit et du style de l'écrivain.

Sonetchka est d'extraction pauvre, son avenir semble bouché. Vivant seule avec sa mère, le quotidien est rude et la révolution bolchevique n'a pas vraiment changé grand-chose dans son existence. Le père étant parti depuis longtemps, les deux femmes survivent d'expédients et attendent un avenir meilleur. Seul rayon de soleil dans cette morne existence, le piano. Possédant un vieil instrument à la maison, Sonetchka en joue très bien et une opportunité va se présenter. Par l'entremise de sa mère et de connaissances, elle va rentrer au service d'une soprano en tant qu'accompagnatrice à demeure (ce qui consiste essentiellement à jouer du piano pendant que l'artiste effectue ses vocalises et répétitions). Ça va être l'occasion pour elle de pénétrer dans un nouveau monde qu'elle ne soupçonnait pas, de s'élever socialement mais aussi de nourrir du ressentiment envers cette femme à qui tout a réussi et qui renvoie indirectement et de façon inconsciente la jeune fille à sa triste condition d'origine.

Ce roman est tout d'abord un magnifique portrait de femme. Tout sépare l'accompagnatrice de sa patronne : l'extraction sociale, l'apparence physique, le caractère et pourtant la rencontre va révéler qu'elles étaient faites pour travailler ensemble. L'embauche se fait vite et très rapidement des rapports particuliers s'instaurent entre elles. Très complexes, ils s'agit de fascination d'une jeune déshéritée pour un astre qui semble inatteignable, c'est aussi la jalousie qui fait son apparition et qui nourrit l'envie qui en découle de posséder ce que la soprano semble parfois dédaigner. Lutte des classes masquée derrière un caractère effacé, la patronne elle s'est attachée à la jeune fille qui remplit parfaitement son rôle et lui inspire une compassion non feinte. Bien que complémentaires, ces deux personnages ne se comprennent pas vraiment et quand apparaît un élément déstabilisant pour la soprano, vont s’enchaîner des révélations et des tractations qui mèneront à une fin qui redistribuera définitivement les cartes. Autour d'elles gravitent une série de personnages plus ou moins présents qui eux aussi sont traités avec beaucoup de finesse, chacun intervenant ou non directement et abondant le récit de détails à priori anodins mais qui révéleront leur importance au fil du déroulé de l'histoire.

Ce récit est aussi une remarquable plongée dans la Russie post 1917 avec au détour des circonvolutions de la trame le portrait parfois glaçant d'une réalité bien éloignée du rêve promis : l'aliénation sociale est toujours de mise avec de beaux focus sur le quotidien des plus pauvres aux plus aisés. La différence est énorme et se révèle très vite être l'un des moteurs du personnage principal que cet état de fait révolte. Queue devant les magasins, problème pour se chauffer, déterminisme social se confrontent ainsi avec un luxe ostentatoire dans une famille où l'on mange toujours à sa faim, où le chauffage fait partie de la normalité et où l'on s'apitoie sur les pauvres au lieu de réellement agir pour les sortir de l'ornière. La révolution russe semble avoir accouché d'une souris, il faut dire qu'elle en est encore à ses balbutiement et l'après Nicolas II a mis du temps à se dessiner. On retrouve aussi à travers ce roman, l'âme russe mâtinée de romantisme, de résistance face à l'oppression (omniprésence du froid notamment) et sa fascination pour les éléments naturels avec ici ou là quelques description très bien glissées pour enrichir personnages et contexte. Ajoutons à cela la dimension artistique qui émane de ce court roman très esthétisant : on lit ainsi de très beaux passages sur la musique, le jeu au piano, le travail de la voix et les petites séquences de collaboration entre l'accompagnatrice et sa patronne touchent justes et au cœur.

On passe donc un excellent moment en compagnie de cette auteure qui écrit divinement bien. Très accessible, simple et profonde, l'écriture est enveloppante à souhait, ménage un suspens redoutable tout en proposant de véritables tableaux entre clarté et obscurité, tant la dichotomie de l'âme humaine y est exposée sans vergogne mais toujours dans le souci d'optimiser l'histoire et le plaisir de lire. L'Accompagnatrice est un petit classique dans son genre que je vous invite à découvrir au plus vite !

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mardi 17 juillet 2018

"Jesse le héros" de Lawrence Millman

Jesse le hérosL'histoire : 1968, Hollinsford, New Hampshire. Élevé par son père, Jesse a toujours été un outsider au comportement inquiétant, rejeté par les autres enfants du village. Avec l’adolescence, les choses ne s’arrangent pas. On l’accuse aujourd’hui d’avoir violé une jeune fille, on le menace d’un placement en institution spécialisée. Mais tout ce qui préoccupe Jesse, ce sont les images du Vietnam, qu’il suit obsessionnellement à la télévision, celles de cette guerre où est parti son frère Jeff, qu’il idolâtre. Lorsque celui-ci, démobilisé, revient au pays, rien ne se passe comme Jesse l’espérait. Et c’est pour notre héros le début d’une escalade meurtrière à la noirceur extrême.

La critique Nelfesque : Roman court mais d'une grande intensité aujourd'hui avec "Jesse le héros" de Lawrence Millman, auteur que je découvre pour l'occasion. Nous sommes ici dans l'Amérique de la fin de années 60. En pleine période de la guerre du Vietnam, ce conflit est dans toutes les têtes, toutes les familles américaines.

Dans ce contexte, Jesse, jeune garçon atteint de troubles psychiatriques ne sait pas où se placer. Exalté, décalé, il voue un culte à son frère Jeff parti combattre. A chaque image à la télévision, il le cherche, il l'imagine tel un guerrier invincible. Mais il y a un décalage entre les fantasmes de Jesse et la réalité. Jesse n'est pas comme les autres, il n'a pas de filtre. Il ne s'amuse pas des mêmes choses, a un comportement étrange. Il est raillé par les enfants et voit naître chez lui des pulsions sexuelles qui le mettent de plus en plus en marge des autres. Se masturber en public en s'imaginant incendier des villages vietnamiens, violer les jeunes filles du coin, être centré sur ses désirs et se sentir surpuissant, forcément cela "fait parler". Sa famille s'inquiète, ses voisins le pointent du doigt et très vite c'est le placement en institution spécialisée qui plane sur sa tête.

"Jesse le héros" est un roman noir qui prend à la gorge. Sans cesse entre deux eaux, le lecteur ne sait plus si il aime ou non le personnage de Jesse tant ce dernier peut être attachant par moment et effroyable l'instant d'après. Jesse fait peur, tout simplement. Il nous questionne sur notre rapport aux autres, à ceux qui ne sont pas "comme nous", à ceux qui ont besoin d'aide. Nous assistons ici à une perte de contrôle dans les grandes largeurs, désarmés par le désarroi des proches et au contact d'une époque où la maladie mentale n'était pas considérée telle qu'elle l'est aujourd'hui (et il y a pourtant encore du chemin à faire...). Jesse est à la fois prisonnier de sa pathologie, de sa situation familiale compliquée, des images violentes de la guerre et esclave de ses pulsions, violeur sans scrupules, animal froid.

Ce roman sorti aux Etats-Unis au début des années 80 est arrivé en France en mars dernier. Ce n'est pas une nouveauté au sens strict, c'est une exhumation, celle d'une époque, celle d'une vision de l'autre, celle d'une ambiance. Il y a du Michael Farris Smith dans ces pages, du David Joy aussi (tous les deux traduits chez Sonatine également) à ceci près que si on prend de la distance avec l'écrit, on peut s'amuser des remarques de Jesse tant elles semblent sorties de nulle part. Le genre de roman qui te prend dans ses griffes, te bouscule par ses personnages, te séduit par son écriture...

Avec un peu plus de 200 pages, "Jesse le héros" est court mais efficace. Dérangeant, il laisse le lecteur pantois face à cette escalade dans la folie que nous présente Lawrence Millman. Au plus près de son héros, dans la tête de son Jesse, on touche du doigt l'indicible, l'inacceptable et la fin contribue à cette sensation. Si vous aimez être bousculé et n'avez pas froid aux yeux, ce roman est fait pour vous. Direct, déroutant, poignant.

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dimanche 15 juillet 2018

"Retour sur l'île" de Viveca Sten

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L’histoire : C’est l’hiver sur l’île de Sandhamn. La tempête de neige qui fait rage contraint les habitants à rester chez eux. Un matin, on découvre le cadavre d’une femme sur la plage : la célèbre correspondante de guerre Jeanette Thiels était connue pour son franc-parler avec certaines personnalités influentes, issues notamment du parti xénophobe Nouvelle Suède.

Crime politique ou vengeance personnelle masquée ? L’inspecteur Thomas Andreasson n’a pas le temps de répondre qu’un nouveau meurtre a lieu.

La critique de Mr K : Avec ce volume, je découvrais une auteure que nombre d’amies lectrices avaient évoqué avec des étoiles dans les yeux. J’ai mis le temps avant de l’aborder car de manière générale, je ne suis pas vraiment amateur de littérature policière du Nord, la faute souvent à un rythme lent et un sentiment de creux qui m’envahissait lors de mes lectures. Mais comme on dit, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis et Viveca Sten a réussi à me tenir en haleine tout du long et à maintenir intacte toutes mes attentes de lecteur.

Une célèbre journaliste d’investigation est retrouvée morte dans un petit village perdu au milieu de nul part. Morte de froid ? Assassinée ? Les questions fusent dès le départ tant la personnalité de la victime est sujette à controverse et son existence même semblait gêner nombre de personnes à cause de ses enquêtes qui mettaient à mal les certitudes de beaucoup, l’etablishment la craignait ainsi que le monde politique suédois (voir étranger). La police est donc sur les dents car derrière ce qui ressemble à un fait divers classique ou un meurtre lambda se cache des ramifications inattendues qui pour ma part m’ont bien surpris.

Retour sur l'île se lit tout seul, c’est sa grande force. L’écriture limpide et évocatrice en diable accompagne merveilleusement ce voyage en terres septentrionales sous les neiges hivernales. On plonge littéralement dans un univers clos, rude où le mystère règne. L’ambiance est saisissante, bien rendue grâce à de courts paragraphes descriptifs qui ne prennent jamais le dessus sur le déroulé de l’histoire. On ne compte plus les belles pages décrivant le déchaînement des événements, leur influence sur les groupes humains, le tout mâtiné d'une ambiance particulière, l’histoire se déroulant pendant la période de Noël. Étrange climax donc dans une terre lointaine qui m’a toujours fasciné par ses paysages et ses conditions climatiques.

L’enquête très vite s’avère extrêmement complexe entre mensonges, omissions et fausses pistes. Se déroulant sur quelques jours, les journées sont denses pour les enquêteurs qui doivent en plus gérer le quotidien de leurs vies personnelles respectives. Les personnages sont très bien caractérisés et même si je faisais connaissance avec eux seulement avec ce Retour sur l’île (d’autres volumes ont précédé celui-ci), je n’ai pas été embarrassé par des choses que je n’aurais pas lu. Je n’ai sans doute pas saisi quelques allusions faites à des affaires antérieures mais j’ai tout de même réussi à me faire une idée bien précise de chacun des protagonistes. Viveca Sten nous les dépeint avec à propos, justesse et un attachement bien particulier. Loin de tomber dans la caricature ou la simple silhouette, l’auteure peaufine ses personnages, leur apportant une profondeur, une nuance de bon aloi dans un genre trop souvent codifié et sans réelle saveur. On se plaît à les suivre entre interrogatoires au cordeau, course-poursuite dans la neige, pouponnage et séance révélations. On s’ennuie pas un moment car même si le départ peut sembler lent, la suite donne raison à l’auteure avec une avalanche de petits éléments qui mènent à une révélation inattendue.

Belle lecture que celle-ci donc qui cumule personnages charismatiques, intrigue tortueuse et fenêtre ouverte sur un pays magnétique. Les pages se tournent toutes seules, les émotions multiples que j’ai pu ressentir m’ont ravi et procuré un plaisir livresque addictif. À lire absolument si vous êtes fan de l’auteure, du genre et / ou de la Suède !

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mercredi 11 juillet 2018

Puces de Doëlan 2018 (29)

Comme chaque année, fin juin, se tenaient les Puces de Doëlan. Petit port typique sur la commune de Clohars-Carnoët dans le Finistère Sud que j'aime particulièrement, j'adore m'y promener à n'importe quel moment de l'année. Printemps, été, automne, hiver, à chaque saison son charme. La côte est magnifique et je ne m'en lasse pas. C'est donc tout naturellement que ce rendez-vous est inscrit dans notre agenda longtemps à l'avance.

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Toute la journée, on flâne à travers les étals dans ce cadre enchanteur. Allier notre amour de la chine, des découvertes livresques avec celui de la Bretagne, nous sommes aux anges. Et quand le soleil est aussi de la partie (comme à chaque édition), touristes et locaux sont contents et en prennent plein les yeux.

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Avec 120 exposants, il y a de quoi faire. Très peu d'étals pro, c'est vraiment le vide-grenier authentique qui permet de faire de bonnes affaires et l'ambiance familiale où on discute très facilement et échange sur nos passions (notamment littéraire, vous commencez à nous connaître) est très agréable.

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Plutôt qu'un long discours, je vous laisse profiter du cadre et de l'ambiance encore un peu avant de vous présenter les petits nouveaux qui ont rejoint notre bibliothèque. Si vous n'en avez pas assez, vous retrouverez des informations supplémentaires sur le coin et d'autres photos sur les billets des années précédentes et .

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Alors, alors ! Qu'est-ce qui a attiré notre attention cette année dans les bacs ? Des bouquins bien sûr ! Oh, quelle surprise ! Mais aussi une petite gourmandise découverte en fin de parcours (victime de son succès, j'ai été obligée d'être raisonnable).

Acquisitions 2

Comme d'habitude, j'ai été plus sélective que Mr K (il faut dire aussi qu'il a un rythme de lecture de malade). Voici mes acquisitions du jour :

Acquisitions 1

- "Watership down" de Richard Adams. Trop contente de le trouver en état neuf, la précédente lectrice n'ayant pas accroché (il y a encore son marque-page dans l'ouvrage), de mon côté j'en avais beaucoup entendu parler lors de sa traduction et sortie en France en 2016. Je ne m'y attendais pas du tout. Hop, je l'embarque !

- "Surtensions" d'Olivier Norek. Norek est un auteur que bon nombre d'amateurs de thriller aime beaucoup. Pour ma part, ne l'ayant encore jamais lu, c'est l'occasion de le découvrir.

- Et la lichouserie, comme on dit en Bretagne du côté de Quimper : de la confiture maison de cassis. Miam !

Et côté Mr K ? Une sélection éclectique :

Acquisitions 5

- "La Clé de l'abîme" de José Carlos Somoza. Un Actes Sud, il passe rarement à côté. Avec déjà un ouvrage de l'auteur, "La Caverne des idées", dans sa PAL, c'est ici la passe de 2.

- "L'Ecole des chats" de Kim Jin-Kyeon. On avait déjà acquis la suite il y a quelques temps, sans savoir qu'il s'agissait d'une saga. Surprise de tomber sur cette première intégrale. C'est bon, maintenant on a tout !

Acquisitions 4

- "Une Balle dans la tête" de Dan Simmons. Inconditionnel de l'auteur, forcément, un ouvrage non lu se retrouve directement dans le sac !

- "Sacré Bleu" de Christopher Moore. Même remarque que pour le roman précédent. Moore est un auteur que Mr K aime beaucoup. Hop, dans le sac !

- "La Triste fin du petit Enfant Huître" de Tim Burton. Madeleine de Proust pur jus !

Acquisitions 3

- "La Quête du Graal" et "Guerre des Gaules" de César. Typiquement le genre de bouquins à côté desquels je passe totalement mais l'historien du couple saute dessus. Enjoy !

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Encore une belle édition dans tous les sens du terme ! De belles choses à se mettre sous les yeux et de bonnes heures de lecture sous la dent ! J'espère que cette petite promenade littéraire et touristique vous aura plus. N'hésitez pas à nous laisser un petit mot pour nous donner vos impressions, vos conseils sur tel ou tel livre à lire en premier. Ça prolonge le plaisir !

mardi 10 juillet 2018

"Toutes les familles sont psychotiques" de Douglas Coupland

Toutes les familles

L’histoire : Quel point commun peut bien relier le sexe, les drogues, un hold-up, la NASA, le virus VIH, une vieille femme qui carbure aux pilules et croupit dans un terne motel, l'attrait décalé de la pêche au marlin, une astronaute manchotte, la sévère remise en cause du commerce mondial et des produits OMG, et un paquet d'individus dépressifs au possible ? Toutes les familles sont psychotiques ou le portrait tout en caricatures superposées de la famille Drummond, dont l'un des membres, Sarah, génie scientifique devenue astronaute, doit s'envoler dans quelques jours de cap Canaveral. Dans un roman qui cultive les paradoxes jusqu'à l'ivresse, la rigueur et la scientificité des préparatifs de la navette américaine jurent avec le laisser-aller foutraque et l'incurie permanente de Ted et Janet Drummond, parents divorcés de ces redoutables grands enfants que sont Wade, Bryan et Sarah, dont le lecteur découvre au fur et à mesure l'abyssale liste des problèmes qui les frappent.

La critique de Mr K : Cette lecture était l’occasion pour moi de découvrir pour la première fois Douglas Coupland, un auteur culte révéré par nombre de ses lecteurs. Il propose dans Toutes les familles sont psychotiques de dynamiter le roman familial tout en assénant quelques coups bien placés au modèle dominant américain. Programme alléchant s’il en est, le pari est relevé haut la main avec une lecture décalée totalement en roue libre pour un livre dont je me souviendrai longtemps !

Sarah va partir pour la première fois dans l’espace et pour ce moment exceptionnel, toute la famille Drummond se réunit en Floride. Un frère tout juste sorti de prison, un frère immature faisant face à sa future (ou non) paternité, une maman fière mais perdue, un papa remarié totalement inconséquent et toute une série d’autres personnages bien barrés vont se croiser dans ce récit à tiroirs où la surprise le dispute souvent avec des situations pour le moins rocambolesques. Chacun poursuit son propre objectif, converge ou diverge des trajectoires et aspirations des autres. Cela donne un récit rythmé et d’une grande densité.

Le point fort de ce roman réside dans ses protagonistes. Aucun ne phagocyte les autres tant Douglas Coupland les pétrit avec amour et attention. Individus lambdas, aux psychés complexes, bien souvent derrière le ton drolatique se cachent bien des fêlures, des blessures ou des non-dits. Chez les Drummond, on s’aime fort malgré le temps qui passe et les nombreuses bisbilles familiales. Très différents les uns des autres mais attachés, on se plaît à pénétrer dans le cercle familial, à faire des allers retours entre le passé et le présent. Ce livre déborde d’humanité et ceci dans toute sa variété, sa richesse et ses carences aussi parfois. Difficile de dégager une figure particulière tant chaque personnage du roman se révèle attachant à sa manière et complète idéalement un ensemble cohérent et farfelu à la fois.

En la matière, le lecteur n’est pas épargné avec un braquage saisissant, un retour à la liberté difficile et contrarié, une visite de Disney World unique en son genre, une plongée dans le marché noir et ses pratiques peu recommandables, le clonage expérimental, les splendeurs et décadences de l’adultère, la vie quotidienne compliquée quand on a le sida et bien plus encore. À travers ces sujets / thèmes graves, Coupland dresse un portrait à rebrousse-poil de l’Amérique. La critique est acerbe, toute en finesse en ne ménageant aucunement le rêve américain. Tour à tour, sont descendues en flèche les icônes de l’Amérique soit-disant triomphantes : le consumérisme à tout crin, le port d’arme, le règne de l’apparence, la morale niaiseuse environnante et la fracture forte dont sont victimes les plus démunis.

Pour enrober le package, le style de l’auteur fait merveille. Accessible entre tous, ironique mais aussi franc et direct (les dialogues sont souvent de toute beauté), on se laisse entraîner sans effort dans le sillage des Drummond. Fin, efficace, drôle et irrévérencieux, voici un petit bijou de lecture que je vous encourage à découvrir au plus vite.

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samedi 7 juillet 2018

"L'Aube incertaine" de Roland C. Wagner

aube incertaine

L’histoire : En 2064, les multinationales règnent sans partage sur un monde d'où toute trace de criminalité a été éliminée. Enfin, presque, car aujourd'hui, Tem, le privé transparent, enquête sur une vague de décès suspects qui frappe les jeunes artistes du Délirium, un courant alternatif très populaire. L'affaire se révèle plus compliquée qu'il n'y paraît de prime abord, d'autant que le talent de Tem fait à nouveau des siennes : le voilà devenu cette fois presque totalement invisible !

La critique de Mr K : Roland C. Wagner me manque. Parti trop tôt à la fleur de l’âge, c’était un monument de la SF nationale. J’avais notamment adoré Rêves de gloire qui a obtenu en son temps le Grand Prix des Utopiales. Dans L'Aube incertaine, j’expérimentais un épisode de sa série littéraire intitulée Les Futurs Mystères de Paris (référence au talentueux feuilletonniste du XIXème siècle Eugène Sue) qui met en scène un inspecteur au talent particulier dans un Paris futuriste, le tout enrobé à la sauce roman noir. Bonne pioche pour un récit à la structure classique transcendé par un background stupéfiant et des personnages hauts en couleur.

Temple de l’aube radieuse (c’est le nom du héros !) est convoqué par un membre imminent d’une confrérie pour enquêter sur les meurtres suspects d’artistes de premier plan. Inexplicables, incongrues et assez thrash dans leur genre, ces disparitions font peser une menace insidieuse sur les esthètes déconnectés de la réalité (shootés jusqu’aux yeux) qui s’avèrent être très vite des rebelles de canapé entretenus par le pouvoir en place pour entretenir un succédané de liberté dans une société autoritaire adepte du contrôle des masses. Notre enquêteur va devoir démêler le vrai du faux et plonger dans un monde interlope qui lui est inconnu. Pour couronner le tout, son don de transparence lui joue des tours et il semble que toute personne ayant eu un contact quel qu’il soit avec lui l’ait oublié... On a connu mieux comme conditions d’enquête...

Que la SF est bonne aussi quand elle ne se prend pas au sérieux ! Les personnages délirants se collectent à la pelle ici entre un enquêteur rigide dont les pouvoirs lui échappent et qui doit se coltiner des partenaires pour le moins particuliers : une Intelligence Artificielle activiste d’extrême gauche adepte de Louise Michel, un indic et sa compagne adeptes de la fumette, des artistes complètement à l’ouest et des tenants du pouvoir narquois qui cachent des desseins peu rassurants. On sourit beaucoup devant les jeux de mots, les réparties franches et directes de certains, on se rapproche même d’un Audiard par moment. Vu les étranges personnages que l’on croise et les diverses substances psychoactives qu’ils prennent, ce n’est pas étonnant ! Au milieu de tout cela, notre héros sobre en toute circonstance a besoin de toute sa tête surtout que son talent de camouflage devient presque trop efficace ! En effet, non content de passer inaperçu physiquement, tout souvenir de lui s’efface de l’esprit de ses proches et des personnes qu’il rencontre lors de son enquête. Complètement déphasé, à la limite de la rupture, on s’attache beaucoup à cet enquêteur hors-norme aux belles capacités d’analyse et de déduction.

Au delà de la détente, de la rigolade et de l’aspect psychédélique, ce livre se distingue aussi par un univers très bien fouillé, crédible et même inquiétant. Pouvoir inique ne reculant devant aucun stratagème pour asseoir sa domination sur la société et ses membres, consumérisme forcené pour maintenir la population sous contrôle sont au programme d’un roman qui fait la part belle à la dénonciation de cette course à l’individualisme qui brise les liens sociaux et entretiennent les chimères d’un bonheur apaisant. Les quartiers déshérités où les désirs inassouvis et les paradis artificiels tiennent lieu d’échappatoire à une réalité insoutenable coexistent avec des nantis oisifs, inconséquents et intouchables. L’enquête mettra en exergue injustices et inégalités, la conclusion venant d’ailleurs mettre un bon coup de pied dans la fourmilière.

On retrouve dans L'Aube incertaine la verve si séduisante de Wagner, maître du récit à rebondissements à l’esprit libertaire qui faisait régner un souffle novateur sur le genre. Les pages se tournent toutes seules, le récit à tiroirs se disputant la primauté avec les phases descriptives et contemplatives qui émaillent un roman drôle, touchant où plane un doux parfum de zénitude (le héros) et de rébellion. Un bon titre pour qui aime la SF décalée et source de réflexion.

mardi 3 juillet 2018

"Désolations" de David Vann

DésolationsL'histoire : Sur les rives d’un lac glaciaire au cœur de la péninsule de Kenai, en Alaska, Irene et Gary ont construit leur vie, élevé deux enfants aujourd’hui adultes. Mais après trente années d’une vie sans éclat, Gary est déterminé à bâtir sur un îlot désolé la cabane dont il a toujours rêvé. Irene se résout à l’accompagner en dépit des inexplicables maux de tête qui l’assaillent et ne lui laissent aucun répit. Entraînée malgré elle dans l’obsession de son mari, elle le voit peu à peu s’enliser dans ce projet démesuré. Leur fille Rhoda, tout à ses propres rêves de vie de famille, devient le témoin du face-à-face de ses parents, tandis que s’annonce un hiver précoce et violent qui rendra l’îlot encore plus inaccessible.

La critique Nelfesque : Rien ne vaut la lecture d'un roman se déroulant en Alaska en période de canicule ! Et côté "glaçant", "Désolations" en a sous le pied !

Nous suivons ici l'histoire d'Irene et Gary, en couple depuis de nombreuses années et ayant succombé peu à peu aux habitudes du quotidien. Habitudes confortables par moment mais aussi pesantes, Gary a envie de changement et s'enfonce de plus en plus dans son obsession : construire une cabane sur une île déserte. Simple passe-temps à la base, cette envie de changement va se muer au fil des pages en une folie égoïste, une obsession malsaine. Gary ne construit pas une cabane pour le plaisir, il veut transformer sa vie et celle de sa femme de A à Z.

Dans cette course effrénée, Irene suit. Irene a toujours suivi. Mais cette fois-ci, elle déclenche des symptômes qui lui font prendre conscience que quelque chose ne va pas, que tout ne se déroule pas normalement, qu'il y a danger aujourd'hui. A mesure que son mari s'enferme dans sa monomanie, l'obligeant à la suivre dans des conditions météorologiques extrêmes et dangereuses, Irene devient folle. Elle souffre physiquement, son corps se met en alerte. Un mal de tête terrible empire de jour en jour jusqu'à la rendre incapable de tout mouvement, jusqu'à lui faire voir des choses qu'elles n'avaient jamais envisagées, jusqu'à lui faire prendre conscience que sa vie actuelle est bien éloignée de ce qu'elle avait toujours pensé. C'est dans un état second qu'une sorte de claire voyance va lui apparaître...

Sous la plume de David Vann, toujours aussi brillant pour aller fouiller au plus profond de l'âme humaine, ce couple à la dérive nous happe dans un tourbillon angoissant. Jusqu'où iront-ils ? Quel sera l'élément déclencheur qui fera basculer cette histoire dans le drame ? Chaque page se lit sur le fil du rasoir. Mieux vaut être averti, cet ouvrage est sombre et pesant. Il nous amène à nous poser des questions, à assister impuissant à un naufrage inévitable. L'espoir n'a pas beaucoup de place ici et que ce soit avec les personnages d'Irene et Gary ou ceux de leurs enfants et époux, une chape de plomb et un constat sans appel concernant le mariage s'abattent sur le lecteur.

Libre à chacun ensuite de penser ce qu'il veut du mariage mais le moins que l'on puisse dire c'est que David Vann ici, avec son talent, convaincrait n'importe qui qu'un macchabée est sur le point de se relever. Les situations qu'il dépeint pourrait dégoûter n'importe qui de s'unir à un autre être tant chaque couple présent dans "Désolations", avec son parcours de vie bien distinct, court à la catastrophe.

Un roman glaçant, pointu, extrêmement ciselé et bien écrit qui non content de nous bluffer par la force de ses mots et ses propositions, nous fait basculer dans un état second proche de l'hypnose. Littéralement en apnée de la première à la dernière page, il m'a fallu plusieurs semaines pour bien le digérer et poser des mots sur les sensations que j'ai ressenties pendant ma lecture. Un roman qui laisse des marques ! A lire avec le moral !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "Dernier jour sur terre"
- "Sukkwan Island"
- "Goat Mountain"