alice ferney

L’histoire : Théo fête ce soir ses vingt ans et rien ne devrait troubler ce moment de convivialité et de réjouissance. Rien sinon le jeu de société que son frère lui offre, qui révélera à chaque participant la façon dont les autres le perçoivent, menaçant de remettre en cause l’idée qu’il se faisait de lui-même et des sentiments réciproques l’attachant à ses proches. Au fil de la partie, le jeu devient le révélateur de secrets de famille jusque-là soigneusement occultés par la honte, la déception ou la souffrance... et nul ne sortira indemne de la soirée.

La critique de Mr K : Chronique d’un ouvrage étrange et marquant aujourd’hui avec ma troisième lecture d’un roman d’Alice Ferney après deux belles découvertes qui ont ravi mon cœur de lecteur par le passé (voir les liens vers les chroniques précédentes en fin de chronique). Dans Les Autres, elle s’attelle à un sujet de poids : la famille et ce qu’elle peut parfois cacher en terme de non-dits et de dissimulations importantes dans le cadre d’un huis clos grinçant et déstabilisant. Par le biais d’une narration singulière qui prend toute son importance au fil du déroulé, je me suis retrouvé pris dans les filets de cette romancière décidément très douée et qui à chaque fois réussit le tour de force de nous immerger totalement dans son récit. Accrochez-vous, ça dépote !

Théo a vingt ans et à l’occasion d’une soirée, il s’entoure des êtres qui sont le plus cher à ses yeux : sa fiancée Estelle parfaite sur tous les points, Moussia sa mère aimante et attentionnée, Niels son grand frère vaniteux et égocentrique, Marina son amie d’enfance mère célibataire d’un petit garçon, Claude le meilleur ami de Niels et sa fiancée Fleur qui débarque à la soirée sans connaître personne. Seule Nina la grand-mère ne peut assister à la célébration, elle s’est retirée dans sa chambre car elle est très fatiguée (elle est centenaire tout de même !).  Après un dîner enjoué, Niels propose de jouer au jeu de société qu’il vient d’offrir à son cadet, un jeu basé sur le caractère des personnes et sur une série de questions qui permettent à chacun de confronter l’image qu’il pense renvoyer avec ce que pensent vraiment les autres de soi. Bien évidemment, la partie va virer au vinaigre, déraper joyeusement puis totalement basculer dans la dispute organisée et la révélation de très lourds secrets. La petite bande n’en sortira pas indemne...

La construction du roman est particulière. Divisé en trois grandes parties, tour à tour la soirée nous est décrite sous trois points de vue différents : les choses pensées par chacun des personnages, les choses dites par les mêmes protagonistes et enfin les choses rapportées par un narrateur omniscient. La lecture en elle-même s’apparente vraiment à la dégustation d’un mille-feuille car chaque partie vient compléter la précédente, apporter des éléments nouveaux et des réflexions nouvelles. Ainsi, la première phase finie, certains éléments manquent, les ellipses sont nombreuses et l’on se demande bien comment certaines choses ont pu être révélées, quelle logique suit cette soirée qui part à vau-l’eau. Et puis les dialogues viennent en rajouter une couche et même si l’auteure nous raconte exactement les mêmes choses, on se prend à redécouvrir certains personnages, certaines pensées et paroles. Étonnant, voir brillant, le procédé donne une densité incroyable à ce qui est au départ finalement un simple récit de soirée familiale qui déborde et livre à nu les sentiments et actes passés de chacun. L’apothéose est atteinte avec les éléments supplémentaires que rajoute le narrateur omniscient qui rentre dans les consciences et le passé de chacun livre un tableau exhaustif et révélateur des forces en présence.

Car la partie vire très vite à la bataille rangée, ressurgissent au détour d’une remarque et d’une réaction des sentiments enfouis depuis longtemps, des rancœurs que l’on croyait enterrées et des rapports depuis très longtemps figés dans l’habitude et le quotidien. La mayonnaise monte lentement, très lentement mais l’on sent très vite que l’on va atteindre des sommets de finesse dans la description de la psyché des personnages et de leur façon de fonctionner. Au fil des couches, on change régulièrement d’avis sur chacun d‘entre eux, ils s’avèrent complexes et leurs motivations changeantes. Drôle d’impression donc pour le lecteur qui ne sait plus vraiment à quel saint se vouer, sur quoi s’appuyer tant tout élément semble pouvoir s’autodétruire dans la version suivante. Le tout est maîtrisé de main de maître et l’on ne se lasse pas de ce jeu de la vérité qui met à mal les certitudes et met profondément à l’épreuve des personnages vite dépassés par les révélations.

Le début peut paraître un peu abscons, il faut se donner les moyens de rentrer dans l’histoire. On assiste à un chant polyphonique de pensées intérieures qui vont très vite s’enrichir les unes les autres pour mener à un récit plus classiques des événements. Le feu d’artifice destructeur peut alors débuter et l’on se régale. L’écriture y est pour beaucoup, on retrouve les qualités hors norme de cet écrivain qui aime à peindre des personnages pour mieux les malmener par la suite. Jamais exagéré, avec le ton et le style qu’il faut, Les Autres m’a enchanté et totalement embarqué malgré une ambiance pesante et des sujets graves que je ne dévoilerai pas ici pour ne pas spoiler. Un excellent ouvrage que je ne peux que vous conseiller.

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- Grâce et dénuement
- Dans la guerre