bernardsimiot

L’histoire : Seul de tous les petits commerçants de Saint-Malo, Mathieu Carbec, dont les grands-parents vendaient naguère de la chandelle, a eu l'audace d'acheter trois actions de la Compagnie des Indes orientales que vient de fonder Colbert. Ce sera le point de départ d'une grande saga familiale au moment où la bourgeoisie maritime se rue à la conquête des piastres, des charges et des titres nobiliaires.

Négociants, armateurs, corsaires ou négriers, les Carbec, parmi tant d'autres, se lanceront sur toutes les mers du globe, sans se soucier de savoir si leurs écus ou leurs fleurons sentent trop les épices ou la traite, la ruse ou la fraude...

La critique de Mr K : On embarque tous pour la grande aventure avec ma chronique du jour. Voila un ouvrage qui faisait partie des plus anciens de ma PAL, il y résidait déjà facilement depuis plus de dix ans ! Pourtant par sa thématique et sa très bonne réputation, il avait tout pour en sortir très vite mais les aléas de lecture sont ce qu’ils sont. Le mal est aujourd’hui réparé grâce à l’intercession de Nelfe qui me l’a désigné comme nouvelle lecture. Au final, encore une sacrée expérience entre amour, aventure et Histoire.

Au centre de cette saga familiale hors norme, on trouve la famille Carbec avec successivement Mathieu, Jean-Marie et pléthore de personnages qui donnent une densité incroyable à l’ensemble. Famille roturière ayant débutée dans la vente de chandelles, les Carbec grimpent peu à peu les échelons de la société malouine : commerçants de denrées rapportées des lointaines colonies puis armateurs, ils témoignent de la naissance d’un nouveau système économique où l'entrepreneuriat privé est roi et où la recherche de la richesse individuelle se heurte aux privilèges et à l’État royal. Et puis, il y a les aléas de la vie avec son cortège d’espoir, de renouveau mais aussi de pertes irréparables et de drames. Les 730 pages ne sont pas de trop pour que l’auteur nous compte une histoire familiale prenante et addictive dès les premiers chapitres.

Je comprends désormais mieux pourquoi un professeur de faculté spécialisé en Histoire moderne nous avait conseillé Ces Messieurs de Saint-Malo lors de ma troisième année de cursus universitaire. J'avais été étonné qu’un historien conseille une fiction à ses étudiants tant notre caste est à cheval sur la vérité historique et que généralement nous nous méfions de ce type de livre (comme en plus j'adore râler...). Grand bien m’a pris de suivre ses conseils tant ici le background est d’une justesse et d’une richesse de tous les instants. Le livre s’apparente à un mix très réussi de drame romanesque avec un nombre incalculable de rebondissements et de points pédagogiques sur le fonctionnement de la société de l’époque. Jamais lourd et pesant, l’ouvrage trouve le juste équilibre entre les apports théoriques et leur insertion dans l’histoire des Carbec.

On est donc littéralement plongé dans ce XVIème siècle flamboyant où le Roi Soleil domine l’Europe au prix de guerres incessantes avec ses voisins. La ville de Saint-Malo grouille d’activités liées à la mer entre les traditionnels pêcheurs de Terre-Neuve, la course qui prend une importance de plus en plus prégnante (rappelons que les corsaires sont des pirates tolérés pour piller les navires de la puissance ennemie du moment) et rapporte gros aux armateurs malouins, le commerce international qui se précise vers les Indes puis se développe ensuite vers l’Amérique avec notamment le tristement célèbre commerce triangulaire. Tout est ici détaillé entre les atermoiements de chacun face aux fortunes qu’ils mettent en jeu, les rouages administratifs à traverser pour pouvoir se lancer en affaire et la vie quotidienne qui suit son cours.

Société machiste et patriarcale par excellence, on suit la destinée des hommes dans leurs activités risquées et leur vie intime. Pour autant, on retient surtout de cette lecture des portraits de femme saisissants, des êtres à priori effacés mais qui démontrent par leur attitude et leurs actes la nature réelle du courage car il en faut pour faire sa place dans la France d’alors, il en faut pour avoir des rêves et les mener à bien. Clacla et Marie Léone sont deux beaux exemples d’abnégation, de ruse et de malice qui triomphent des préjugés et de la morale étriquée de l’époque. De manière générale, on se prend très vite au jeu, les personnages sont tous intrigants et attisent une curiosité qui ne se dément jamais. D’ailleurs, même les moins fréquentables ont leur intérêt, et l’ensemble présente une cohérence et une force d’évocation rare. C’est bien simple, en lisant, on sentirait presque l’odeur de la mer, des embruns, des épices du bout du monde, des repas gargantuesques de l’aristocratie mais aussi des tensions sociales, des querelles personnelles qui peuvent aller très loin et les injustices criantes d’une époque pas encore rentrée dans celle des Lumières.

Le rythme est trépidant et malgré de nombreux passages explicatifs évoqués au dessus, on ne perd jamais de temps avec Simiot qui pose nombres de pistes et d’éléments culturels qui vont éclairer la suite du récit. Difficile dans ces conditions de relâcher un livre qui a une emprise certaine sur le lecteur et qui est écrit dans une langue à la fois exigeante et très accessible. On passe vraiment un moment délicieux avec cette lecture à la fois distrayante, envoûtante et profondément érudite. Un bijou dans son genre qui comblera tous les amoureux de saga familiale, d’histoire et de navigation. Avis aux amateurs !