mercredi 28 février 2018

"Le Monde englouti" de J. G. Ballard

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L'histoire : Au III° millénaire, le Terre n'est plus peuplée que de cinq millions d'habitants. Le Soleil a changé de forme et s'est rapproché de notre planète, entraînant une formidable diminution des terres émergées, envahies désormais par la jungle où des reptiles colossaux ont remplacé les mammifères. Comment survivre dans ces conditions, surtout quand des bandes de pirates recherchent sans relâche les trésors engloutis ?

La critique de Mr K : Chronique d'une lecture bien particulière aujourd'hui avec un titre considéré classique dans le domaine de la science fiction : Le Monde englouti de J.G. Ballard. Cet auteur divise ses lecteurs, certains lui vouent un culte pour son caractère parfois visionnaire et d'autres le trouvent ennuyeux comme la mort. Pour ma part, ce sera ma deuxième incursion dans son univers après ma lecture glaçante et tripante de Crash lors de la sortie de l'adaptation cinématographique de David Cronenberg. Place ici à la SF post-apo dans une Terre revenant lentement et sûrement à des temps primitifs où l'humain a de moins en moins sa place.

En ce troisième millénaire, l'espèce humaine a quasiment disparu de la planète Terre. L'astre solaire est désormais bien plus proche de notre monde, il a changé de forme provoquant un réchauffement climatique sans précédent, une diminution drastique des terres émergées et une forte hausse des températures. Un avant poste scientifique est sur le point d'être évacué. C'est dans cette base que travaille Kerans, le biologiste héros de cette histoire. Bien qu'il sente que cette évacuation soit la meilleure des choses à faire, il hésite. Il se sent irrémédiablement attiré par une nouvelle solitude qui lui apaise l'esprit, il ne se fait plus vraiment d'illusions sur l'avenir de la race humaine sur Terre et de plus, il noue une relation intime tendre avec une femme vivant juste à côté. Les préparatifs avancent et l'indécision le gagne, un nouveau danger surgissant, Kerans entreprendra un long et lent voyage intérieur qui n'aura qu'une seule issue...

Clairement, ce roman ne plaira pas à tout le monde. En effet, le style contemplatif et le rythme extrêmement lent en rebutera plus d'un, Ballard se concentrant beaucoup sur le climax, l'ambiance de fin de règne de l'être humain sur notre belle planète. Peu d'action, des personnages caractérisés au minimum, tout cela contribue à mettre en exergue le retour du primitif sur les civilisations humaines. Cela donne de merveilleuses pages descriptives sur la végétation invasive qui recouvre toutes les traces de l'humanité, regagne le territoire connu sur une espèce en voie d'extinction qui pourtant a réussi pendant des millénaire à dominer la nature. La jungle s'étend, l'eau est omniprésente, on sentirait presque la moiteur générale se dégager des pages de cet ouvrage qui fait la part belle au dépaysement, à l'inversion des valeurs et le retour à l'état sauvage d'un biocosme qui tient enfin sa revanche ! L'atmosphère est ici étouffante, oppressante ne laissant aucune place à toute forme d'optimisme.

Le héros et ses proches sont donc réduits à leur plus simple expression, silhouettes vagues errant dans un univers qui les dépasse et bouscule leurs certitudes. Effacés, sans traits de caractères excessifs, ils subissent de plein fouet la lente dégénérescence de l'humanité et apprennent à vivre avec cet environnement nouveau et hostile. Difficile de s'attacher à eux car ils ne sont pas charismatiques ni spéciaux, une certaine banalité les habite et permet à l'auteur d'intensifier le décor et l'atmosphère. Plus tard dans le récit, les héros vont faire la connaissances d'une troupe de pirates peu scrupuleux qui se sont adaptés aux nouvelles règles qui régissent la planète. Extrêmes, lorgnant vers les bandes de pillards de George Miller dans sa tétralogie Mad Max, ils vont provoquer un changement radical chez Kerans. On rentre alors dans une autre dimension, plus spirituelle où le héros réalise un véritable voyage intérieur qui va l'éclairer sur sa destinée et sa nature profonde. Le roman prend alors une tournure assez déconcertante, totalement barrée et, disons-le, obscure. Ce n'est pas pour me déplaire étant fan de récits à la Castaneda ou encore K. Dick dans sa période allumée.

C'est aussi donc un livre qui se mérite, qu'il faut apprendre à apprivoiser tant l'écriture fait écho à l'ambiance crépusculaire et moite qui règne sur les 217 pages de l'ouvrage. Rythme lent, écriture elliptique convient le lecteur à un voyage langoureux, douloureux et cependant très poétique. Certains seront lâchés très vite car il ne se passe finalement pas grand chose dans ces pages mais il faut prendre cette œuvre plus comme une étude philosophique sur la traditionnelle opposition entre les concepts de nature et de culture. Et pour une fois, l'ordre naturel semble l'emporter... Une très bonne expérience en somme que vous pouvez tenter si vous voulez expérimenter une lecture à la fois différente et très enrichissante.

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lundi 26 février 2018

"Les Abysses du mal" de Marc Charuel

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L’histoire : Mon boulot : filmer le supplice des victimes avant de faire disparaître leur corps. Mon but : être le tueur le plus inventif.

Parce que la mort est un spectacle, certains sont prêts à payer très cher pour y assister. Voyeurs protégés par un écran, tortionnaires par procuration...

C’est la face cachée du Net. Un monde parallèle qui happe ses proies au hasard et fournit des frissons à prix d’or.

La critique de Mr K : Place à la critique d’un thriller aujourd’hui avec un ouvrage à la quatrième de couverture bien tordue d’un auteur que je découvrais avec ce titre. Les attentes étaient importantes avec un sujet glauque qui annonçait une enquête terrifiante dans la perversion humaine. Bien qu’efficace, ce titre accouche d’une souris tant on tombe bien trop souvent dans le convenu. Suivez le guide !

Le cadavre d’une jeune fille est retrouvé au bord de l’A86 en banlieue parisienne. Affreusement mutilé, il donne à voir les manières sadiques d’un assassin ne reculant devant aucune barrière morale. Quand en plus, l’inspecteur Derolle se rend compte que le meurtrier filme les sévices et la mise à mort pour les vendre aux plus offrants, on rentre dans une nouvelle dimension de l’horreur. L’enquête sera âpre et complexe. En parallèle, on suit plusieurs autres personnages très disparates qui, vous vous en doutez bien, ont des liens tenus. Au fil du déroulé, les pièces s’assemblent pour constituer une trame plus complexe. Le compte à rebours est lancé...

Clairement, le gros défaut de l’ouvrage est son manque d’originalité. Qui a lu du Grangé, du Chattam ou d’autres auteurs à grand succès dans le genre thriller, nage en eaux pas si troubles que ça. Alors certes, le sujet est grave mais l’auteur le contourne et ne tombe pas dans le scabreux ou le voyeurisme frontal. Laissant volontiers des zones d’ombre pour ne pas sombrer dans le grand guignol, il insiste plutôt sur les sentiments et émotions des uns et des autres face à l’indicible. Ça rassure mais l’ensemble perd en force de percussion. Surtout qu’au bout de 50 pages, j’ai deviné qui était le fameux assassin même si le modus operandi nous livre tous ses secrets bien plus tard. Dommage dommage...

Pour autant, on prend un certain plaisir à lire cet ouvrage qui se révèle être un bon page turner. Certains personnages sont assez attachants, notamment l’inspecteur Derolle qui a ses faiblesses dues à une affaire précédente qui va ressurgir du passé avec ces nouveaux meurtres. Pour une fois, pas de brute endurcie ou de flic damné de la terre, simplement un homme au bout du rouleau, à la larme facile dont la famille s'inquiète pour sa santé mentale. Ça touche en plein cœur et on aime à suivre ses errances au milieu d’une menace sourde et abjecte. Pas de réels personnages denses à part celui-ci, les autres s’apparentent davantage à des clichés déjà lus. Pour autant, la mayonnaise prend et l’on se plaît à enchaîner les chapitres ultra-courts pour courir après l’assassin surtout qu'au détour de l'histoire, l'auteur se plait à jeter quelques éléments historiques et politiques qui témoignent de son passé de journaliste d'investigation.

Grosse déception par contre au niveau du background des protagonistes purs et durs et des forces en présence. Si l’on suit l’assassin principal, ne vous attendez pas à de grosses révélations sur le fameux Dark Net, les milieux interlopes que l’on y croise et notamment les fameux commanditaires des meurtres amateurs de snuff movie. On reste en surface et cela fait perdre en qualité à l’ensemble qui s’apparente finalement à une gigantesque course poursuite. Les promesses ne sont pas tenues en la matière, on aurait aimé lever le voile sur les sinistres individus qui se livrent à de telles pratiques, les cercles dans lesquels ils évoluent, à peine sait-on qu’ils viennent d’un certain continent. Là encore le bât blesse...

Au final, l’ensemble se dégonfle et la fin se révèle abrupte. L’essentiel est sauf, on passe un moment convenable, dans une écriture efficace mais sans génie et les pages se tournent toutes seules. Les Abysses du mal est une authentique série B aussi vite lue qu'oubliée. À tenter si l’envie de frémir doucement vous inspire, sinon je vous avouerai qu'on est ici dans le dispensable.

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samedi 24 février 2018

"Retourner à la mer" de Raphaël Haroche

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L’histoire : Un colosse, vigile dans les salles de concert, et une strip-teaseuse, au ventre couturé de cicatrices, partagent une histoire d'amour. L'employé d'un abattoir sauve un veau de la mort et le laisse seul dans l'usine fermée pour le week-end. À sa sortie de l'hôpital, un homme part se reposer dans le sud avec sa veille maman. Trois adolescents livrés à eux-mêmes entendent un bruit inconnu qui pourrait bien être celui de la fin du monde.

Tous ces personnages prennent vie en quelques phrases, suivent leur pente et se consument. Il suffit d'un contact, peau contre peau, d'un regard, d'une caresse, pour racheter l'humanité.

La critique de Mr K : Chronique d’un beau cadeau de Noël aujourd’hui avec Retourner à la mer de Raphaël Haroche. Nelfe m’a gâté avec ce recueil de nouvelles à la fois poétiques, profondes et pleines d’humanité. Je connaissais Raphaël artiste-compositeur (albums plutôt inégaux à mes yeux), j’ai découvert un auteur talentueux qui peint avec brio le quotidien des gens et leur appréhension de la vie.

Treize récits composent ce recueil, treize histoires qui font la part belle à des êtres malmenés par la vie. Ce sont donc des êtres très différents que nous convie à découvrir Raphaël Haroche : un employé d’abattoir qui veut sauver un veau pour l’offrir à sa fille à son anniversaire; un agent de sécurité qui vit une histoire d’amour avec une strip-teaseuse recousue de partout ; un père alcoolique qui part en vacances avec son jeune fils dont il a pour la première fois la garde ; un couple se déchirant lors d’un séjour en vacances ; la mort d’un frère et comment la surmonter ; un enfant terrifié par une présence malfaisante le long du parcours pour aller à l’école ; trois jeunes assistant, ou croyant assister, à une catastrophe aérienne ; un homme voyant son vœu le plus cher se réaliser en passant une soirée avec la plus belle femme du monde ; deux petits vieux se faisant la malle de leur maison de retraite pour en finir définitivement ; un poème sur la mort d’un ami ; un homme n’arrivant pas à dormir et exprimant toute la mélancolie de son existence ; un clochard qui survit comme il peut et qui va accéder à sa manière à la sainteté et enfin, l’ultime nouvelle éponyme qui voit un homme partir avec sa mère au bord de mer. Autant de trajectoires différentes que l’auteur expose avec concision et efficacité, règles d’or de la nouvelle.

Difficile d’exprimer complètement et avec justesse ce que l’on peut ressentir en lisant cet ouvrage. Il m’a beaucoup plu par son approche simple et humaniste. On colle ici au plus près des êtres humains, on rentre dans leur galaxie mentale et sensorielle. L’empathie fonctionne à plein tant on ressent profondément les situations qui nous sont exposées et qui parfois peuvent se rapprocher de notre propre vécu ou celui de personnes que l’on connaît. Les thématiques sont universelles entre le deuil et la difficulté à le surmonter, l’angoisse d’une existence vide de sens, les expériences de jeunesse qui ne sont pas toujours judicieuses, le choix nécessaire à faire parfois entre la raison et le désir, l’incompréhension et les quiproquos qui naissent souvent des rapports humains avec un impact particulièrement détonant quand ils se produisent au sein de la cellule familiale, la planète Terre que l’on exploite sans vergogne, l’émergence du monde dominé par l’argent-roi et le tout individualisme... Cet ouvrage m’a littéralement "parlé". Tour à tour il m’a profondément ému, fait sourire, réfléchir et surtout m’a emporté très très loin.

À l’image des chansons de Raphaël, cet ouvrage ne nage pas dans l’optimisme à tout crin, c’est même plutôt l’inverse avec un aspect désespéré, très mélancolique des destinées qui sont partagées par l’auteur. Il y a une forme de spleen, de romantisme qui flotte sur ces pages avec une exacerbation des sentiments, de la nature et de l’introspection. Chaque être humain est un corps et un esprit, et même si certains protagonistes sont limités d’une manière ou d’une autre, ils pensent, se pensent surtout et se retrouvent souvent bien désarmés face à leur situation présente qui ne correspond pas toujours aux rêves qu’ils poursuivaient au départ. Très bien mené, chaque récit, qu’il soit ultra-court (2 pages) ou un peu plus long (25 pages maximum), amène sa pierre à l’édifice de la construction de soi et la richesse d’une vie humaine qui n’est faite que de choix et d’évolution. Le pari est largement gagné sur cet aspect là dans ce recueil qui est un beau miroir de la condition humaine et des souffrances qu’elle engendre.

Le charme de la langue de Raphaël Haroche a agi dès les premières lignes avec son phrasé si particulier qui sous une apparente simplicité cache des merveilles de densité, de poésie du quotidien et de significations diverses. L’étrange, le tragique, le banal et l’extraordinaire se mêlent pour nous offrir des textes d'une beauté à fleur de mots et qui donnent à voir une humanité certes imparfaite mais souvent attachante. Un petit bijou que cet ouvrage qui ne ressemble à aucun autre et qui m’a totalement bluffé. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

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mercredi 21 février 2018

"De l'autre côté des montagnes" de Kevin Canty

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L'histoire : 1972, Silverton, petite ville du nord-ouest des États-Unis. La mine d’argent fournit du travail aux hommes, régit la vie des familles et domine les existences. Certains se résignent à une vie de rude labeur, d’autres ne rêvent que d’échapper à ce destin. Mais lorsqu’une catastrophe survient à la mine, coûtant la vie à des dizaines d’hommes, c’est toute une communauté qui est frappée par une onde de choc et de chagrin.

La critique de Mr K : Retour aux USA avec un superbe ouvrage de la collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel. Pour cette première sortie de 2018, Francis Geffard et son équipe font très fort avec ce récit inspiré d'un fait réel qui explore les rouages d'une communauté meurtrie et ses habitants qui se débattent comme ils peuvent avec leur chagrin. Lu en un temps record - une journée - voila un livre qui fera date dans mes lectures et dont je vais vous parler de manière plus approfondie mais toujours sans spoilers !

L'auteur nous convie à une plongée sociologique et psychologique sans pareille dans la petite ville de Silverton où l'activité minière est centrale et, de manière directe ou indirecte, cristallise les activités de tous. On suit donc le départ à la mine des hommes, leurs retrouvailles au bar, dans les bars à filles, le quotidien routinier des femmes à la maison, les sermons à l'église du dimanche et un mariage mouvementé. L'époque est rude en 1972 déjà mais personne ne se plaint vraiment, la vie passe sans faire de vague. C'est dans cet état d'esprit général qu'une catastrophe va littéralement cueillir les habitants. Un accident de mine va causer énormément de morts et chacun va se retrouver face à soi-même, son existence et son chagrin. En suivant plus particulièrement David, Ann, Jordan et Lyle, Kevin Canty nous offre alors un voyage au cœur de l'humain.

Véritable magicien des mots, Kevin Canty nous offre un tableau ultra-réaliste des conséquences d'une catastrophe sur un groupe humain. Après avoir dressé un tableau général déjà fort réussi, le bouleversement des âmes est très bien rendu avec des figures tutélaires impressionnantes : la jeune veuve éplorée qui malgré des problèmes de couples n'arrive pas à surmonter son deuil et ne sait pas ce qu'elle va devenir avec ses deux enfants, le frère qui perd tous ses repères, la jeune femme en deuil de son mari qui n'ose pas tourner la page ou encore le mineur rescapé que le désastre va faire profondément réfléchir à son métier et son mode de vie. On passe de l'un à l'autre naturellement, certaines vies se croisent, s'entremêlent donnant une cohérence et une puissance toute particulière à l'ensemble.

Tour à tour, de nombreuses thématiques apparaissent et nourrissent le récit qui avance à un rythme lancinant et hypnotique. J'ai particulièrement aimé les rapports entre les hommes et les femmes qui alternent la douceur et la violence (larvée ou non d'ailleurs) selon les couples et les rapports familiaux. Les liens familiaux sont aussi bien creusés avec de très belles pages sur les rapports parents / enfants, le temps qui passe et transforme inéluctablement les liens les plus intimes, entre rapprochements et éloignements les rapports se distordent et donnent à voir une humanité de tous les instants entre splendeur et décadence de la banalité. C'est assez saisissant dans son genre, ça prend au cœur et aux tripes.

On baigne ici dans l'Amérique profonde, dans une ruralité que ne renierait pas un Stephen King, un John Steinbeck ou dans un autre genre un Clifford D. Simak. N'ayons pas peur des mots, on a souvent affaire ici à des ploucs mais des ploucs magnifiques qui représentent bien les errances de l'être humain face aux difficultés de l'existence. À Silverston comme dans de nombreux endroits du globe, on se soutient comme on peut avec les copains, l'alcool, les aventures d'un soir, les rêves et les espoirs que l'on nourrit en secret mais aussi la foi qui ici a une importance toute particulière. Omniprésente dans la culture US, on la retrouve très souvent dans cet ouvrage entre passages à l'église (un mariage, un cortège d'enterrement) mais aussi dans les raisonnements intérieurs des personnages. Loin d'être niaiseux ou moralisateur, cet aspect mystique rajoute une dimension particulière à ce portrait général d'une humanité en perdition face à la douleur. L'ensemble est puissant, implacable et diablement séduisant.

J'ai dévoré ce roman en très peu de temps. Immersif comme jamais, la langue simple et directe de l'auteur fait merveille. On s'attache immédiatement aux personnages et l’on suit sans effort et avec un plaisir renouvelé les états d’âmes de chacun, leurs introspections et leurs remises en question. Au final, on referme le livre le cœur chamboulé et avec la sensation d’avoir lu un grand livre. Une impression rare.

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lundi 19 février 2018

"Cadres noirs" de Pierre Lemaitre

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L’histoire : Alain Delambre est un cadre de cinquante-sept ans anéanti par quatre années de chômage sans espoir. Ancien DRH, il accepte des petits jobs démoralisants. À son sentiment de faillite personnelle s’ajoute bientôt l’humiliation de se faire botter le cul pour cinq cents euros par mois...

Aussi quand un employeur accepte enfin d’étudier sa candidature, Alain Delambre est prêt à tout, à emprunter de l’argent, à se disqualifier auprès de tous et même à participer à l’ultime épreuve de recrutement : un jeu de rôle sous la forme d’une prise d’otages...

Il s’engage corps et âme dans cette lutte pour regagner sa dignité. Mais s’il se rendait soudain compte que les dés sont pipés, sa fureur serait sans limite. Et le jeu de rôle pourrait alors tourner au jeu de massacre...

La critique de Mr K : Pour ma première lecture officielle de 2018, j’avais décidé le 31 décembre dernier de chercher un livre un peu spécial, du genre trépidant et écrit avec la manière. Cadres noirs de Pierre Lemaitre, une trouvaille récente lors d’un passage chez notre abbé préféré me faisait de l’oeil depuis son acquisition avec sa quatrième de couverture riche en promesses et le plaisir de retrouver l’écriture si marquante de cet écrivain hors-pair. Bon choix que le mien pour un roman lu à toute vitesse, à la fois prenant, stressant et diablement addictif. Suivez le guide !

Alain est entré dans le cercle vicieux du chômage longue durée entrecoupé de petits boulots non qualifiés. Il a 57 ans et comme bon nombre de seniors, il n’intéresse plus grand monde dans le milieu du travail. Placardisé, sans réelles espérances quant à un emploi prochain, il a le moral en berne. Il peut cependant compter sur sa femme Nicole, son soutien de toujours et ses deux grandes filles avec qui ils forment une famille plutôt unie. Un jour pourtant, un recruteur le retient pour un mystérieux job. Mais avant d’obtenir le précieux sésame, il va devoir passer des tests puis rentrer dans un jeu de rôle malsain : guider des preneurs d’otages dans leurs interrogatoires de cadres installés d’une grande boîte internationale. S’il réussit à les faire craquer, il obtiendra un poste très bien rémunéré qui le mettrait lui et ses proches en dehors du besoin. Alain y voit l’ultime opportunité pour s’en sortir, il ne reculera derrière rien pour atteindre son objectif même si au départ les dés sont pipés...

Pas de temps mort avec ce roman qui se lit vraiment d’une traite tant dès le premier le chapitre on s’attache au personnage principal. Ce quinquagénaire en pleine détresse ne peut que toucher le lecteur par son abnégation à trouver du travail malgré les échecs successifs et son obligation de faire des jobs alimentaires pour pouvoir survivre. Magnifique couple d’ailleurs que celui qu’il forme avec Nicole, ces deux là malgré la précarité et la perte de confiance en lui d’Alain s’aiment d’un amour vrai, pur et resplendissant. Il y a beaucoup de tendresse dans les lignes qui les décrivent, on retrouve ici tout le talent de Lemaitre pour caractériser ses personnages. Vous imaginez bien que ce lien affectif très fort va être mis à l’épreuve très vite et durablement pendant le déroulé du récit.

Car très vite, Alain s’englue dans les épreuves qu’il traverse. La multiplication de ses mensonges (pour au départ épargner ses proches) va lui jouer bien des tours et les péripéties s’enchaînant, nous nous trouvons devant une formidable partie d’échec avec son lot de menaces sourdes, de bluffs, de feintes et de coups d’éclat. D’une injustice criante subie en tout début de roman par le héros dans son boulot alimentaire, découle toute une série d’événements de plus en plus étouffants pour le personnage qui s’enferre dans une logique déviante qui le fait s’enfoncer de plus en plus. Pourtant, il persiste, il entrevoit toujours un rayon de soleil, une solution possible pour renverser la tendance. Quasiment increvable malgré une fatigue physique et mentale exponentielle, il se débat comme un poisson hors de l’eau. S’en sortira, s’en sortira pas ? Vous le saurez en lisant cet ouvrage qui réserve énormément de surprises et un suspens de tous les instants.

Au delà du roman à suspens qui dépote, nous avons affaire ici à une charge bien puissante contre un certain nombre de dérives de nos sociétés modernes : le sort peu enviable que les entreprises réservent aux plus vieux travailleurs les laissant sur le bord de la route comme de vulgaires Kleenex que l’on peut jeter, les jeux de pouvoir où l’on sacrifie l’humain au profit des bénéfices que l’on peut en tirer pour l’enrichissement personnel de quelques uns (une décision prise en cinq minutes peut décider du sort de centaines de salariés qui n’ont rien demandé à personne), le prêt-à-manager sans moral qui décortique l’individu et ses éventuelles failles pour le manipuler à loisir, les séminaires d’entreprise ubuesques... Autant de passages saisissants qui s’entrecoupent de données chiffrées brutes que le héros entend à la radio ou voit à la télévision et qui font la part belle aux actionnaires qui s’en mettent plein les fouilles et les taux de chômage qui atteignent des records. Inutile de vous dire qu’on a beau connaître ce genre de pratiques et la triste réalité de l’état du travail dans notre pays, ça fait son petit effet et l’on ressort rincé de cette lecture.

Beau page-turner que cet ouvrage donc, qui tient en haleine durant toute sa lecture avec son écriture à la fois dynamique et fouillée. Les personnages sont une fois de plus très soignés, charismatiques (en bien ou en mal, Fontana est redoutable dans son genre) et les rebondissements nombreux sont surprenants et créent au fil des pages une tension insoutenable qui met vraiment à mal le héros et le lecteur pris aux pièges. Décidément, Lemaitre est un auteur au talent immense, une excellente lecture que je ne peux que vous recommander.

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
Robe de marié
Au revoir là-haut
Trois jours et une vie
- Couleurs de l'incendie

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samedi 17 février 2018

"Retropolis" d'Anne-Laure To et El Diablo

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L’histoire: Je commence à en avoir par dessus la truffe, là ! Qu’est ce qui se passe ? Les gens se transforment en veaux ou quoi ? Peuvent pas consommer des trucs sérieux ?

La critique de Mr K : J’ai dégoté cet album de BD par hasard en allant faire un tour dans un magasin de hard discount du secteur. J’ai déjà eu l’occasion de trouver ainsi quelques ouvrages publiés par Casterman dans sa collection KSTR qui fait la part belle aux jeunes auteurs et leur donne la chance de sortir une première BD. C’est le cas ici pour Anne-Laure To venue du milieu de l’animation et du cinéma qui s’est vue fournir un scénario bien alambiqué par El Diablo que les amateurs du huitième art connaissent bien notamment grâce à sa collaboration reconnue avec la dessinatrice Cha. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre avec ce titre mais je tentais l’aventure à cause de son prix et de sa couverture magnétique (mix improbable entre Blacksad et Fritz Lang, deux références qui me parlent). Malgré quelques défauts, on passe un très agréablement moment, on se prend même à penser que ce fut trop court alors que je suis un fervent amateur des one-shot et que la tendance actuelle à réaliser des cycles interminables m’exaspère au plus haut point.

Les auteurs débutent leur histoire en plein conflit de la Première Guerre mondiale où un rat-soldat, Otto, se voit trancher les deux mains ! À côté, nous suivons Polly une jeune fille indisciplinée qui se voit confiée à une nounou très particulière et surtout très stricte. S’ensuit un bond en avant temporel, où l’on retrouve Otto en tant que mafieux dans l’univers des maisons de loisirs pour adulte, doté de deux crochets à la place des mains. Polly quant à elle s’apprête à avoir 18 ans et va pouvoir échapper à l’emprise de son mystérieux père. En parallèle, un mystérieux industriel cherche à prendre le pouvoir en Allemagne par son discours hyper sécuritaire et d’étranges bars à lait ouvrent leurs portes un peu partout dans le pays, les consommations transformant leurs clients en zombies bien obéissants. Tous les éléments disparates du scénario vont bien sûr se rejoindre pour former un tout bien flippant et plutôt réussi.

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Les personnages principaux sont attachants. Très vite, derrière son image de bad boy, Otto laisse entrevoir une fibre sensible que la guerre a recroquevillé au fond de son être. Travaillant dans un lupanar, il entretient de troubles relations avec une jeune chatte stripteaseuse qui enquête sur les disparitions étranges de ses sœurs. Il va se rendre compte pour l’occasion qu’il y a bien pire que lui et ses basses-manoeuvres, il va d’ailleurs basculer à un moment dans un choix moral qui pourrait bien changer la donne pour lui. Polly quant à elle va découvrir la vraie nature de son géniteur, finir par rencontrer Otto pour une première expérience plutôt étrange d’ailleurs. Bien que classiques dans leur développement et leurs aspirations, on suit donc avec plaisir les aventures de ces personnages décalés et totalement en roue libre.

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Dans cet univers en partie animalier, on suit plus ou moins l’Histoire du XXème siècle des années 20/ 30. Clairement, à travers les thématiques abordées dont les manipulations génétiques, le contrôle des masses et leur asservissement au nom d’une idéologie extrémiste prônant une morale rigoriste, le fanatisme des supporters du candidat au pouvoir suprême ne peuvent que faire penser à la montée des périls dans les années trente en Europe. Bien mené, cet aspect de la BD est réussi et laisse un goût amer dans la bouche avec cette idée que malheureusement l’Histoire a tendance à se répéter.

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Bien maîtrisée, quoique pas parfaitement fini (certaine détails manquent à mon avis), l’histoire est plaisante à défaut d‘être originale. Je suis plus partagé sur l’aspect esthétique, les dessins alternant le meilleur comme le pire, parfois fouillis (on a du mal à comprendre la signification ou l’action décrite parfois) ou franchement laids, c’est loin d‘être un coup de foudre pour l’univers graphique. Reste un fond intéressant, une charge sans ambages contre le fascisme et la pensée unique et rien que pour ça il est intéressant de tenter l’aventure !

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jeudi 15 février 2018

"Animal boy" de Karim Madani

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L’histoire : Alex, dans le Paris de la lose, sur fond d'attentat au Bataclan. Alex a été témoin de l'horreur le soir du Bataclan, mais va savoir pourquoi, dans son délire de junky en manque, il va raconter aux flics le soir-même qu'il est un rescapé, qu'il a tout fait pour sauver cette fille qu'on a retrouvée dehors, dans ses bras. Et il va s'enfoncer dans son répugnant mensonge, jusqu'à la noyade.

La critique de Mr K : Nouvelle sortie marquante au Serpent à plumes avec un livre-choc, un roman noir sous fond de dope et de punk rock avec en arrière plan les attentats du 13 novembre. Lecture fulgurante, électrisante, les qualificatifs ne manquent pas pour parler d’un roman qui m’a énormément plu ainsi que chamboulé. Suivez moi dans les pas d’Alex et de sa fuite en avant...

Le héros, si on peut le caractériser ainsi, est un camé dernier niveau. Totalement addict et polytoxicomane, il traîne sa vie comme un boulet avec l’impression d’avoir raté le coche. Le 13 novembre 2015, il est devant le Bataclan n’ayant pu y rentrer, refoulé par l’agent de sécurité chargé de vérifier les entrées. L’impensable arrive et une jeune fille gravement blessée s’écroule dans ses bras et s’y endort définitivement. Interrogé par la police au Quai des orfèvres, Alex va s’imaginer survivant de l’attentat, un rescapé revenu de l’enfer et ayant essayé de porter assistance à la jeune fille. Peu à peu le mensonge va grossir et au fil du temps, malgré les conseils et invectives de Charlotte sa compagne, il s’enferre dans son déni de réalité, suit les avis non éclairés d’un vieux copain de zonzon et va sans s’en douter sceller le sort de bien des personnes et franchir le rubicon.

C’est bien simple, on est pris de suite dans le récit qui commence dare-dare le soir des événements. L’engrenage se met très vite en place ne laissant aucune latitude au lecteur pour se reposer, la tension est immédiate, palpable et totalement sans issue. La logique ici est absente car on rentre dans la tête et on suit les actes d’un toxicomane en manque total de repères et de sens moral commun. La drogue, les galères, le chômage, les rêves évanouis, les expériences malheureuses qui ressurgissent peuplent le quotidien d’Alex, un jeune homme détruit par son passé et sa propension à faire les mauvais choix et, comme on peut le voir au fil du récit, à se laisser influencer. Tantôt touchant, tantôt effroyable dans sa manière d’agir et de penser, le personnage fascine, on aime à suivre ses errances, ses choix et les quelques flashback qui émaillent la trame principale et éclaire le propos général.

Individu repoussoir mais non dénué d’humanité, à travers sa vie, ses erreurs et ses essais de rédemption, l’auteur pointe avec cynisme et talent les travers de notre société : la surpopulation carcérale et ses effets désastreux, la violence quotidienne de la société envers ses marginaux, la non-intégration de tout un pan de personnes laissées sur le bord de la route de notre démocratie. C’est fulgurant, franc et direct comme un coup droit bien asséné au bon moment. Très rock and roll dans sa manière d’écrire, la forme est en parfaite adéquation avec le fond, fournissant une écriture nerveuse, teintée d’urgence, de mélancolie et de désespoir. Certains diront que ce n’est pas de la grande littérature, je dirais plutôt qu’on est ici face à un cri, à un brûlot nécessaire et totalement sincère et sans fard. J’aime ce caractère jusqu’au-boutiste et cette vision partagée sans chichis et sans artifices. Ça me parle et me touche, bref ça me plaît !

Flirtant avec du Despentes ancienne période, je me retrouve en terrain connu et apprécié avec des personnages charismatiques, sombres et machiavéliques par moment. Lou le meilleur ami est un modèle du genre jouant tour à tour sur la menace et les sentiments pour mieux mener sa barque. J’ai aussi eu un gros coup de cœur pour Charlotte la copine d’Alex qui tente par tous les moyens de s’en sortir (la désintox notamment) et d’entraîner dans un nouveau sillage vertueux son amour d’Alex qui se trouve partagé entre cette liberté à portée de main et la possibilité de se faire de l’argent facile en s’enfonçant dans le mensonge. Tortueux est le chemin de chacun ici et même si certaines situations sont extrêmes, on retrouve l’idée qu’une vie humaine n’est qu’une suite de choix et de conséquences directes ou indirectes. Très bien construits, les destins se mêlent, se séparent et aboutissent à un final épouvantable dans son genre.

Je n’en dirai pas plus pour ne pas lever le mystère mais sachez qu’il est impossible de relâcher Animal boy avant la dernière phrase. Les 225 pages de l’ouvrage se découvrent avec un plaisir sans cesse renouvelé. Malgré un background et des situations peu ragoûtants, on sent une grande délicatesse de la part de l’auteur pour les aborder, les développer et apporter un éclairage certes thrash mais totalement construit et bien mené sur notre époque et les âmes perdues que l’on peut croiser à l’occasion. Vous l’avez compris ce roman m’a fait grand effet et rentre dans ma collection privée de petits classiques en puissance qu’il faut découvrir si le courage et l’envie vous prennent de vous approcher au plus près de la barbarie et du désespoir. Une perle noire comme on en croise rarement !

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mardi 13 février 2018

"La Honte !" de Jon Ronson

lahontejonronson

Le contenu : Un tweet malheureux, un plagiat, une remarque de mauvais goût qui vous échappe et, avec les réseaux sociaux, c'est désormais le monde entier qui peut vous tomber dessus. En quittant ainsi la sphère personnelle, la honte a depuis quelques années connu une promotion inespérée.

Grand reporter d'un genre très particulier, Jon Ronson a rencontré quelques honteux célèbres malgré eux. Au-delà de ces portraits, parfois dramatiques, parfois désopilants, il s'interroge sur cette nouvelle forme insidieuse du contrôle social. Derrière son écran, la majorité silencieuse s'en donne en effet à cœur joie pour pointer les fautes des autres, et s'en réjouir.

Et aujourd'hui, une journée où personne n'est désigné du doigt sur la Toile finit par être ennuyeuse, sinon décevante. Seraient-ce les nouveaux jeux du cirque ?

La critique de Mr K : La Honte ! est le deuxième ouvrage que les éditions Sonatine publient de l’auteur Jon Ronson, auteur qui m’avait bien convaincu avec son précédent opus, Êtes-vous un psychopathe ? On retrouve dans cet ouvrage la méthode journalistique d’investigation, le goût pour la franchise et un second degré savoureux autour de la thématique des réseaux sociaux et surtout leurs dérapages incontrôlés qui peuvent gâcher une vie. Basé sur des faits essentiellement américains, ce livre donne à voir un aspect peu reluisant de l’espèce humaine, son goût pour l’humiliation publique et les conséquences parfois désastreuses qui peuvent en découler.

Par rebonds, Jon Ronson rencontre diverses personnes qui ont été touchées par le phénomène : on croise ainsi un écrivain plagiaire et mythomane pris la main dans le sac, des personnes indélicates à l’humour mal perçu et dérangeant, des spécialistes en psychologie, des professionnels du "redorage de blason" et la foule silencieuse et impitoyable cachée derrière son écran et qui se complaît dans son rôle de juge et bourreau. Peu à peu, l’auteur commence à appréhender les différents éléments du phénomène : de la simple bêtise / tromperie affichée en public aux engrenages infernaux qui se mettent en place et détruisent bien souvent les individus visés. Le hasard fait bien les choses, nous venions juste de terminer avec Nelfe la saison 3 de Black Mirror où exactement la même thématique était abordée dans l’ultime épisode avec un étrange hashtag tueur qui condamne à mort la moindre personne qui déplaît au plus grand nombre. Gloups !

Loin de protéger et excuser les victimes qui pour certaines l’ont bien cherché, Jon Ronson se concentre sur le mécanisme en lui-même de l’humiliation publique qui retrouve une nouvelle jeunesse avec les réseaux sociaux depuis leur interdiction au XIXème siècle. Oui oui, rappelez-vous les coups de fouet en public, le pilori et autres carcans où l’on exposait les condamnés au nom de la morale et de la loi. La comparaison n’est pas faible, elle est même très concluante car en terme de catharsis populaire on retrouve les mêmes réflexes vindicatifs d’une foule chauffée à blanc et ne sachant plus discerner le bien du mal dans les mots et menaces prononcés. De plus, pour certaines victimes, cela va plus loin : perte de réputation, divorce, licenciement et honte suprême qui se traduit souvent par une bonne grosse dépression voir le suicide pour les êtres les plus fragiles.

Cette parole dite démocratique (car tout le monde a le droit de s’exprimer au nom de la sacro-sainte liberté d’expression) dérape donc dans les sphères de la haine pure, du ressentiment le plus noir avec parfois des propos outranciers, injurieux et même des appels au meurtre ou au viol : on menace un homme de perdre son travail pour atteindre sa masculinité (vision bien machiste) et on réserve le viol à la femme pour briser sa féminité (la sphère virtuelle est très phallocrate). Se dégage au final, un certain malaise, une impression que finalement pour être tranquille, on doit aseptiser ses publications, rentrer dans le moule de la bien-pensance, la liberté d’expression s’avouant finalement vaincue au nom d’une morale prégnante et plus importante que l’individu. Nouvelle forme de censure et de punition, on ne parle pas ici de rivalités entre jeunes mais bien d‘adultes bien portants, ayant une famille et étant plutôt installés dans la société. On ne pardonne pas ici l’impardonnable, nul n’a posté de témoignages xénophobes ou extrémistes, simplement souvent une mauvaise blague mal rédigée, mal interprétée qui dégénère et fait sortir de leurs gonds des personnes aigries ou sûres de leur bon droit (La Manif pour tous puissance dix). Tout bonnement effroyable.

La quatrième de couverture parle de nouveaux jeux du cirque, il n’y a rien d’exagéré. Même si l’essentiel de ses pages concernent les USA, on sent bien le glissement qui s’opère en France et en Europe entre médias de plus en plus abêtissants et populistes, liberté d’expression galvaudée et volonté d’en découdre bien au chaud derrière son clavier sans prendre le temps de contextualiser. Pour autant, Jon Ronson ne fait pas le procès des réseaux sociaux, lui-même est un grand amateur de Tweeter, il nous explique ici avec simplicité, franchise et à l’occasion humour les déviances de leur utilisation qui fait ressurgir des comportements et attitudes d'un autre âge. Espérons que ce livre fasse son chemin et trouve un écho auprès du plus grand nombre. Un ouvrage réellement essentiel et drôlement malin. À lire !

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dimanche 11 février 2018

Ouverture de la chasse aux livres 2018

Voici le premier post acquisitions pour l'année 2018 au Capharnaüm éclairé. Je vais vous parler aujourd'hui de trouvailles très sympathiques faites au détour de balades en terres bretonnes entre boîtes à livres, librairies d'occasion et brocantes. Comme vous allez pouvoir le constater, janvier s'est révélé riche en adoptions livresques prometteuses. Jugez plutôt !

acquisition fev 2018 ensemble

Sept petites pépites qui vont venir enrichir ma PAL bien fournie ! Nelfe ne s'est pas laissée tenter cette fois-ci, mais bon... 2018, ne fait que commencer. Débutons sans attendre le tour d'horizon de mes nouvelles acquisitions !

acquisition fev 2018 sf

- La Machine à explorer l'espace de Christopher Priest. On ne peut pas dire non à Christopher Priest. Encore plus quand il revisite HG Wells à travers un mix délirant de ses oeuvres les plus célèbres. Écrit de jeunesse, j'ai hâte de visiter Mars et d'assister à la guerre des mondes en compagnie de voyageurs déboussolés. Un livre qui ne restera pas longtemps dans ma PAL à coup sûr !

- Enfants des étoiles de HG Wells. Justement, à côté de l'ouvrage précédent, j'ai trouvé un ouvrage de Wells que je ne connaissais pas. De la SF à nouveau donc avec de mystérieux rayons cosmiques qui bombardent en permanence la surface de la Terre et dont on ne connaît pas l'origine. L'auteur se propose d'éclairer notre lanterne à sa manière... Je dois avouer que je ne sais pas du tout à quoi m'attendre, n'ayant jamais été déçu par l'auteur, je suis très optimiste !

acquisition fev 2018 horreur

- Soleil de minuit de Ramsey Campbell. Un roman de la collection Terreur chez Pocket qui promet beaucoup. L'auteur m'a déjà séduit par le passé, cette balade morbide au pays des contes glacés du Nord que nous propose Ramsey Campbell attise mes attentes de lecteur. Au programme, un passé enfoui qui ressurgit et convoque des fantômes fait s'éloigner de la réalité un héros incrédule. On peut compter sur l'auteur pour lâcher les chevaux et malmener au maximum son personnage principal. 

- Envoûtement de Ramsey Campbell. Même auteur pour une toute autre histoire dans le genre terreur qu'il affectionne. Une tante hargneuse et possessive revient d'entre les morts en prenant possession de sa petite nièce, bien trop jeune pour comprendre ce qui lui arrive. M'est avis que ce roman va bousculer les lignes et fournir une expérience sur le fil du rasoir. J'ai bien hâte d'aller voir cela de plus près !

- La Tempête du siècle de Stephen King. Un King que je n'ai jamais eu l'occasion de lire et qui s'est présenté à moi au gré d'un hasard heureux. Une mystérieuse tempête qui approche et s'annonce apocalyptique, un individu menaçant aux objectifs obscurs, une ambiance de fin du monde qui plane sur une communauté isolée... Pas de doute, on est en terrain connu et l'on peut compter sur le roi de l'épouvante pour nous mener par le bout du nez !

acquisition fev 2018 contempo

- L'Équipage de Joseph Kessel. Un livre que j'ai adopté de suite sans même connaître son contenu, là encore on ne peut pas dire non à un monstre sacré de la littérature. De retour à la maison, après prise de renseignements sur le web, les étoiles se sont alignées : le récit se déroule durant la Première Guerre mondiale et décrit la vie des membres d'une escadrille française d'observation. Un grand roman que j'ai hâte de découvrir !

- Belle du Seigneur d'Albert Cohen. Enfin, un classique qui m'a toujours échappé et qui de surcroît peut servir d'arme d'auto-défense tant le volume s'apparente à une brique ! Une histoire d'amour étirée sur plus de 1000 pages, ça ne se refuse pas, ça se goûte et se découvre ! Wait and read.

Voila voila, pour cette première série d'acquisitions qui va rejoindre ma PAL. Sachez d'ors et déjà qu'hier avec Nelfe nous sommes allés à notre Emmaüs préféré pour la première fois cette année et que le craquage a été énorme ! Inutile de vous dire que vous serez bientôt informés de nos nouvelles trouvailles. En attendant, je vous laisse, j'ai quelques lectures qui m'attendent...

samedi 10 février 2018

"Les Indifférents" de Julien Dufresne Lamy

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L’histoire : Ils sont les enfants bénis. Les élus. Ils se surnomment les Indifférents.

Une bande d'adolescents bourgeois mène une existence paisible sur le bassin d'Arcachon. Justine arrive d'Alsace avec sa mère, recrutée par un notable du coin. Elle rencontre Théo, le plus jeune fils de la famille, et, très vite, intègre son clan.

De ces belles années, Justine raconte tout. Les rituels, le gang, l'océan. Cette vie d'insouciance parmi les aulnes et les fêtes clandestines, sous le regard des parents mondains.

Mais un matin sur la plage, un drame survient. Les Indifférents sont certainement coupables. La bande est devenue bestiale.

La critique de Mr K : Voilà un roman qui m’a fait son petit effet ! Premier livre que je lis de ce jeune auteur, cette chronique adolescente est dosée comme il faut, ménage ses effets et réserve un dénouement glaçant qui marque les esprits. Suivez-moi dans les méandres de l’adolescence avec son lot d’espoirs, de communion mais aussi de cruauté et d’indifférence.

Justine déménage avec sa mère. Cette dernière ne supporte plus les tromperies de son mari et décide de quitter l’Alsace pour le Cap Ferret où elle a décroché une place chez une vieille connaissance de sa prime jeunesse. Devenue donc expert-comptable chez un notable du coin, elle essaie de redémarrer sa vie. Justine doit s’adapter à ce changement de vie sans précédent. Très vite, elle va se rapprocher de Théo le fils de la maison qui va l’introniser (suite à un rite de passage particulier) dans sa bande dont les membres se nomment eux-mêmes : Les indifférents. La vie est douce pour la jeune fille : une bande soudée, des amitiés solides et des activités de bord de mer qui la comblent. Mais derrière le vernis des apparences, les choses ne sont pas forcément ce qu’elles semblent être et un drame se prépare en catimini.

En fait, dès le départ, on sait que l’histoire va mal se terminer. L’auteur a choisi une construction bien particulière pour son roman afin de maintenir le suspens et le lecteur en haleine. Intercalés entre l’histoire générale narrant l’arrivée de Justine au Cap Ferret et le déroulement de ce qui s’ensuit, quelques courts chapitres nous expliquent qu’un événement épouvantable est intervenu sans révéler les identités de chacun et surtout de la victime. Cela crée un suspens quasi intenable car l’auteur ménage ses effets, prend un malin plaisir à livrer les indices au compte-gouttes pendant que le récit se déroule d’une manière faussement classique. Peu à peu les pièces s’emboîtent et livrent le vrai visage de chacun. On se transforme finalement presque en enquêteur car derrière cette chronique de vie et cette exploration sociétale (le milieu bourgeois du sud-ouest, les mœurs de chacun) se cache une espèce de polar bien addictif qui ébranle profondément le lecteur captif des lignes qui défilent devant ses yeux sans qu’il s’en rende compte.

Les Indifférents est un gigantesque trompe l’œil littéraire car derrière les façades affichées se cachent des vérités qui ne sont pas bonnes à dire, des événements passés que l’on cache et des omissions loin d’être innocentes. Critique à peine voilée de la bourgeoisie provinciale qui règne sur ses terres et ses intérêts comme les seigneurs d’autrefois, on rentre au fil des pages dans un univers select où les petits arrangements sont légion et où les sourires masquent des ambitions parfois peu enviables. Là où la lecture devient éprouvante, c’est qu’il s’agit avant tout d’une fenêtre ouverte sur l’adolescence. Et dans ce milieu là, les soucis liés à cet âge clef sont les mêmes que pour les classes plus populaires, même si ici les choses prennent des proportions autres (voir les passages sur les fêtes organisées sur la plage, le harcèlement social au lycée sur le personnage touchant de Milo et surtout la terrible révélation finale et sa résolution). On a beau se douter que l’on cohabite dans la même société, on ressort rincé et profondément écœuré de cette fable à la fois sombre et éclairante sur la nature humaine, le lien passé / présent, l’hérédité et la médiocrité de certains parents face aux déviances de leurs enfants.

On accroche immédiatement au roman, les personnages sont croqués avec justesse et sans exagération. Très réalistes, vivants, que l’on aime ou non les personnages, on a envie d’en savoir plus, de suivre leurs pas et de découvrir ce qui a pu bien se passer pour que tout dérape. L’écriture aide beaucoup, incisive et plus complexe qu’elle n’y paraît au départ, elle accompagne merveilleusement bien cette chronique adolescente aussi bouleversante qu’addictive. C’est bien simple, il m’a été impossible de relâcher ce volume avant la fin tant j’ai été happé par l’ambiance si particulière qui s’en dégage. Un livre à lire absolument si l’adolescence est un thème qui vous parle et si vous aimez les œuvres jusqu’au-boutistes avec un regard acéré et nécessaire sur les maux de notre société.

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