jeudi 15 février 2018

"Animal boy" de Karim Madani

animalboy

L’histoire : Alex, dans le Paris de la lose, sur fond d'attentat au Bataclan. Alex a été témoin de l'horreur le soir du Bataclan, mais va savoir pourquoi, dans son délire de junky en manque, il va raconter aux flics le soir-même qu'il est un rescapé, qu'il a tout fait pour sauver cette fille qu'on a retrouvée dehors, dans ses bras. Et il va s'enfoncer dans son répugnant mensonge, jusqu'à la noyade.

La critique de Mr K : Nouvelle sortie marquante au Serpent à plumes avec un livre-choc, un roman noir sous fond de dope et de punk rock avec en arrière plan les attentats du 13 novembre. Lecture fulgurante, électrisante, les qualificatifs ne manquent pas pour parler d’un roman qui m’a énormément plu ainsi que chamboulé. Suivez moi dans les pas d’Alex et de sa fuite en avant...

Le héros, si on peut le caractériser ainsi, est un camé dernier niveau. Totalement addict et polytoxicomane, il traîne sa vie comme un boulet avec l’impression d’avoir raté le coche. Le 13 novembre 2015, il est devant le Bataclan n’ayant pu y rentrer, refoulé par l’agent de sécurité chargé de vérifier les entrées. L’impensable arrive et une jeune fille gravement blessée s’écroule dans ses bras et s’y endort définitivement. Interrogé par la police au Quai des orfèvres, Alex va s’imaginer survivant de l’attentat, un rescapé revenu de l’enfer et ayant essayé de porter assistance à la jeune fille. Peu à peu le mensonge va grossir et au fil du temps, malgré les conseils et invectives de Charlotte sa compagne, il s’enferre dans son déni de réalité, suit les avis non éclairés d’un vieux copain de zonzon et va sans s’en douter sceller le sort de bien des personnes et franchir le rubicon.

C’est bien simple, on est pris de suite dans le récit qui commence dare-dare le soir des événements. L’engrenage se met très vite en place ne laissant aucune latitude au lecteur pour se reposer, la tension est immédiate, palpable et totalement sans issue. La logique ici est absente car on rentre dans la tête et on suit les actes d’un toxicomane en manque total de repères et de sens moral commun. La drogue, les galères, le chômage, les rêves évanouis, les expériences malheureuses qui ressurgissent peuplent le quotidien d’Alex, un jeune homme détruit par son passé et sa propension à faire les mauvais choix et, comme on peut le voir au fil du récit, à se laisser influencer. Tantôt touchant, tantôt effroyable dans sa manière d’agir et de penser, le personnage fascine, on aime à suivre ses errances, ses choix et les quelques flashback qui émaillent la trame principale et éclaire le propos général.

Individu repoussoir mais non dénué d’humanité, à travers sa vie, ses erreurs et ses essais de rédemption, l’auteur pointe avec cynisme et talent les travers de notre société : la surpopulation carcérale et ses effets désastreux, la violence quotidienne de la société envers ses marginaux, la non-intégration de tout un pan de personnes laissées sur le bord de la route de notre démocratie. C’est fulgurant, franc et direct comme un coup droit bien asséné au bon moment. Très rock and roll dans sa manière d’écrire, la forme est en parfaite adéquation avec le fond, fournissant une écriture nerveuse, teintée d’urgence, de mélancolie et de désespoir. Certains diront que ce n’est pas de la grande littérature, je dirais plutôt qu’on est ici face à un cri, à un brûlot nécessaire et totalement sincère et sans fard. J’aime ce caractère jusqu’au-boutiste et cette vision partagée sans chichis et sans artifices. Ça me parle et me touche, bref ça me plaît !

Flirtant avec du Despentes ancienne période, je me retrouve en terrain connu et apprécié avec des personnages charismatiques, sombres et machiavéliques par moment. Lou le meilleur ami est un modèle du genre jouant tour à tour sur la menace et les sentiments pour mieux mener sa barque. J’ai aussi eu un gros coup de cœur pour Charlotte la copine d’Alex qui tente par tous les moyens de s’en sortir (la désintox notamment) et d’entraîner dans un nouveau sillage vertueux son amour d’Alex qui se trouve partagé entre cette liberté à portée de main et la possibilité de se faire de l’argent facile en s’enfonçant dans le mensonge. Tortueux est le chemin de chacun ici et même si certaines situations sont extrêmes, on retrouve l’idée qu’une vie humaine n’est qu’une suite de choix et de conséquences directes ou indirectes. Très bien construits, les destins se mêlent, se séparent et aboutissent à un final épouvantable dans son genre.

Je n’en dirai pas plus pour ne pas lever le mystère mais sachez qu’il est impossible de relâcher Animal boy avant la dernière phrase. Les 225 pages de l’ouvrage se découvrent avec un plaisir sans cesse renouvelé. Malgré un background et des situations peu ragoûtants, on sent une grande délicatesse de la part de l’auteur pour les aborder, les développer et apporter un éclairage certes thrash mais totalement construit et bien mené sur notre époque et les âmes perdues que l’on peut croiser à l’occasion. Vous l’avez compris ce roman m’a fait grand effet et rentre dans ma collection privée de petits classiques en puissance qu’il faut découvrir si le courage et l’envie vous prennent de vous approcher au plus près de la barbarie et du désespoir. Une perle noire comme on en croise rarement !

Posté par Mr K à 18:02 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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