lahontejonronson

Le contenu : Un tweet malheureux, un plagiat, une remarque de mauvais goût qui vous échappe et, avec les réseaux sociaux, c'est désormais le monde entier qui peut vous tomber dessus. En quittant ainsi la sphère personnelle, la honte a depuis quelques années connu une promotion inespérée.

Grand reporter d'un genre très particulier, Jon Ronson a rencontré quelques honteux célèbres malgré eux. Au-delà de ces portraits, parfois dramatiques, parfois désopilants, il s'interroge sur cette nouvelle forme insidieuse du contrôle social. Derrière son écran, la majorité silencieuse s'en donne en effet à cœur joie pour pointer les fautes des autres, et s'en réjouir.

Et aujourd'hui, une journée où personne n'est désigné du doigt sur la Toile finit par être ennuyeuse, sinon décevante. Seraient-ce les nouveaux jeux du cirque ?

La critique de Mr K : La Honte ! est le deuxième ouvrage que les éditions Sonatine publient de l’auteur Jon Ronson, auteur qui m’avait bien convaincu avec son précédent opus, Êtes-vous un psychopathe ? On retrouve dans cet ouvrage la méthode journalistique d’investigation, le goût pour la franchise et un second degré savoureux autour de la thématique des réseaux sociaux et surtout leurs dérapages incontrôlés qui peuvent gâcher une vie. Basé sur des faits essentiellement américains, ce livre donne à voir un aspect peu reluisant de l’espèce humaine, son goût pour l’humiliation publique et les conséquences parfois désastreuses qui peuvent en découler.

Par rebonds, Jon Ronson rencontre diverses personnes qui ont été touchées par le phénomène : on croise ainsi un écrivain plagiaire et mythomane pris la main dans le sac, des personnes indélicates à l’humour mal perçu et dérangeant, des spécialistes en psychologie, des professionnels du "redorage de blason" et la foule silencieuse et impitoyable cachée derrière son écran et qui se complaît dans son rôle de juge et bourreau. Peu à peu, l’auteur commence à appréhender les différents éléments du phénomène : de la simple bêtise / tromperie affichée en public aux engrenages infernaux qui se mettent en place et détruisent bien souvent les individus visés. Le hasard fait bien les choses, nous venions juste de terminer avec Nelfe la saison 3 de Black Mirror où exactement la même thématique était abordée dans l’ultime épisode avec un étrange hashtag tueur qui condamne à mort la moindre personne qui déplaît au plus grand nombre. Gloups !

Loin de protéger et excuser les victimes qui pour certaines l’ont bien cherché, Jon Ronson se concentre sur le mécanisme en lui-même de l’humiliation publique qui retrouve une nouvelle jeunesse avec les réseaux sociaux depuis leur interdiction au XIXème siècle. Oui oui, rappelez-vous les coups de fouet en public, le pilori et autres carcans où l’on exposait les condamnés au nom de la morale et de la loi. La comparaison n’est pas faible, elle est même très concluante car en terme de catharsis populaire on retrouve les mêmes réflexes vindicatifs d’une foule chauffée à blanc et ne sachant plus discerner le bien du mal dans les mots et menaces prononcés. De plus, pour certaines victimes, cela va plus loin : perte de réputation, divorce, licenciement et honte suprême qui se traduit souvent par une bonne grosse dépression voir le suicide pour les êtres les plus fragiles.

Cette parole dite démocratique (car tout le monde a le droit de s’exprimer au nom de la sacro-sainte liberté d’expression) dérape donc dans les sphères de la haine pure, du ressentiment le plus noir avec parfois des propos outranciers, injurieux et même des appels au meurtre ou au viol : on menace un homme de perdre son travail pour atteindre sa masculinité (vision bien machiste) et on réserve le viol à la femme pour briser sa féminité (la sphère virtuelle est très phallocrate). Se dégage au final, un certain malaise, une impression que finalement pour être tranquille, on doit aseptiser ses publications, rentrer dans le moule de la bien-pensance, la liberté d’expression s’avouant finalement vaincue au nom d’une morale prégnante et plus importante que l’individu. Nouvelle forme de censure et de punition, on ne parle pas ici de rivalités entre jeunes mais bien d‘adultes bien portants, ayant une famille et étant plutôt installés dans la société. On ne pardonne pas ici l’impardonnable, nul n’a posté de témoignages xénophobes ou extrémistes, simplement souvent une mauvaise blague mal rédigée, mal interprétée qui dégénère et fait sortir de leurs gonds des personnes aigries ou sûres de leur bon droit (La Manif pour tous puissance dix). Tout bonnement effroyable.

La quatrième de couverture parle de nouveaux jeux du cirque, il n’y a rien d’exagéré. Même si l’essentiel de ses pages concernent les USA, on sent bien le glissement qui s’opère en France et en Europe entre médias de plus en plus abêtissants et populistes, liberté d’expression galvaudée et volonté d’en découdre bien au chaud derrière son clavier sans prendre le temps de contextualiser. Pour autant, Jon Ronson ne fait pas le procès des réseaux sociaux, lui-même est un grand amateur de Tweeter, il nous explique ici avec simplicité, franchise et à l’occasion humour les déviances de leur utilisation qui fait ressurgir des comportements et attitudes d'un autre âge. Espérons que ce livre fasse son chemin et trouve un écho auprès du plus grand nombre. Un ouvrage réellement essentiel et drôlement malin. À lire !