davidmalouf

L’histoire : Lorsqu'en 1914, Ashley Crowther revient en Australie, dans le Queensland, pour s'occuper de la propriété héritée de son père, il découvre un paysage merveilleux peuplé de bécasses, d'ibis et de martins-chasseurs. Il y fait également la connaissance de Jim Saddler, la vingtaine comme lui, passionné par la faune sauvage de l'estuaire et des marais. Au-delà de leurs différences personnelles et sociales, les deux jeunes hommes ont en commun un véritable amour de la nature. Et ils partagent un rêve : créer un sanctuaire destiné aux oiseaux migrateurs.

Loin de là, l'Europe plonge dans un conflit d'une violence inouïe. Celui-ci n'épargnera ni Jim, qui rejoint un camp d'entraînement à Salisbury, ni Ashley, envoyé à Armentières. Seul témoin de la parenthèse heureuse qui les a réunis, Imogen, une photographe anglaise amoureuse comme eux des oiseaux, saura-t-elle préserver le souvenir des moments exceptionnels qu'ils ont connus ?

La critique de Mr K : L’Infinie patience des oiseaux de David Malouf est un ouvrage qui vient tout juste d’être édité en français pour la première fois par les éditions Albin Michel. C’est étonnant dans le sens où ce livre a connu un grand succès dans les pays anglo-saxons (tant au niveau des critiques que du public) et qu’il a déjà été écrit depuis 35 ans -sic-. Heureusement, le mal est réparé avec la présente édition sortie le 31 janvier et qui permet enfin au public français d’avoir accès à un pur chef d’œuvre qui m’a enthousiasmé et que j’ai lu d’une traite sans pouvoir m’arrêter tant j’ai été happé par l’histoire et le style de l’auteur. Une sacrée claque.

On peut distinguer clairement deux parties bien distinctes dans cet ouvrage. La première partie nous permet de faire plus ample connaissance avec les trois personnages principaux : Jim, Ashley et Imogen. Tous se retrouvent autour d’un amour commun pour la nature, le calme et plus particulièrement les oiseaux qui ont le don de les émerveiller et de les fasciner. Devenus associés pour créer un sanctuaire protecteur pour êtres ailés, la belle dynamique est rompue par la déclaration de guerre de 1914. L’Australie fait partie intégrante de l’Empire britannique engagé aux côtés de la France et de la Russie au sein de la Triple Entente. Les deux hommes vont partir pour la France et se confronter à l’horreur d’un conflit d’un nouveau genre.

La structure binaire peut surprendre au départ, on passe vraiment d’un monde à un autre. La vie bourgeoise et insouciante d’Ashley en début d’ouvrage, la rencontre avec Jim lors d’une partie d’observation d’oiseaux, les discussions qu’ils ont ne présagent en rien de ce qui va suivre. Épris de liberté, de partage et de beauté, les deux hommes pourtant de classes sociales différentes se rencontrent, s’apprécient et développent un projet ensemble. Accord parfait de deux esprits qui convergent l’un vers l’autre, l’ajout d’une tierce personne qui va compléter le dispositif et les voila qui touchent du doigt le bonheur. Étrange ambiance cotonneuse que cette partie faisant la part belle au naturalisme et les envolées poétiques au rythme des vols des oiseaux migrateurs. On sent bien qu’un glissement approche, tant de perfection est trop louche pour durer.

Quand les deux hommes partent en Europe, chacun de leur côté, le riche Ashley ayant la possibilité de rentrer directement dans le rang des officiers et Jim intégrant la piétailles utilisée comme chair à canon, on rentre dans l’horreur. Ce diable d’écrivain australien a un talent fou pour décrire cette guerre horrible que j’ai pourtant déjà bien souvent croisé sur ma route de lecteur. Dans ce monde fini et en pleine déliquescence, tout n’est plus que pesanteur, lourdeur et laideur. Les tableaux idylliques sont bien loin derrière nous et la plongée est vertigineuse dans le quotidien infernal des poilus australiens. La boue, le bruit, la fureur, la faim, le froid, le manque de sommeil, la maladie et tout le cortège de conditions d’existence inhumaines nous frappent l’estomac à la manière d’uppercuts littéraires bien ajustés et broient les destinées humaines qui lui sont livrées en sacrifice au nom du patriotisme et du nationalisme. On observe, désabusé, la bêtise humaine à l’état pur, l’absurdité de la guerre et les pertes effroyables qu’elle provoque sur son passage.

L’ouvrage nous laisse littéralement sur les genoux et totalement hagards. Au delà d’une fin tragique que l’on devine très vite, c’est l’écriture de David Malouf qui emporte tout sur son passage. Entre passages contemplatifs immersifs et profonds (l’observation première des animaux, les expériences sensorielles de Jim) et récits enflammés de scènes de batailles dantesques, ce roman se révèle être une terrible expérience où se mêlent des émotions contradictoires et un sens du récit hors du commun. C’est simple, limpide, profondément humaniste et poétique. Un livre essentiel à découvrir au plus vite !