dimanche 14 janvier 2018

"Prière pour ceux qui ne sont rien" de Jerry Wilson

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L’histoire : Un ex-taulard qui se planque sous un sapin, une maritorne qui vit dans ses déjections, un décati chaleureux qui agonise dans un mobil-home, un alcoolique qui se pisse dessus en secouant un pénis imaginaire, tels sont les âmes errantes des parcs publics de boise, Idaho.

Swiveller les connaît tous. Éboueur et philosophe, il arpente chaque jour les parcs et réserves de la ville pour nettoyer les traces les plus improbables d’une humanité composée de buveurs de bières, de vin ou d’effroyables distillations personnelles. Il témoigne entre drôlerie et tendresse du génie éternel des clochards célestes de l’Idaho.

La critique de Mr K : Attention chef d’œuvre ! Ce petit ouvrage de 170 pages et un vrai petit bijou : brut de décoffrage et à la fois poétique. La quatrième de couverture de Prière pour ceux qui ne sont rien m’avait pourtant prévenu, avec Jerry Wilson, on se retrouve au carrefour de Steinbeck et Bukowski, deux auteurs que j’affectionne beaucoup. Force est de constater que les références ne sont pas mensongères et qu’il est impossible de relâcher ce livre avant de l’avoir terminé, happé que nous sommes par ces récits hauts en couleur qui provoquent des émotions multiples et contradictoires.

L’auteur nous invite a suivre quelques tranches de vie partagées par son double Swiveller, garde municipal de parcs publics dans l’Idaho, à Boise plus exactement. Jour après jour, il est chargé de nettoyer les lieux des déjections et détritus les plus divers, allant de canettes de bières vides aux étrons les plus ragoûtants, en passant par des mégots et l'exécution de menues réparations nécessaires à l’entretien des structures dispatchées dans le parc (toilettes, espaces barbecue, jeux pour enfants...). Il est amené à côtoyer la lie de l’humanité, toute une horde de laissés pour compte-SDF qui survivent bon gré mal gré dans ces espaces verts. Des liens se créent et l’employé municipal ne se contente pas d’exercer ses fonctions, il écoute, apprécie et aide ces homeless qui ne le laisse pas indifférent, lui que la vie n’a pas épargné non plus.

Ce livre est d‘abord une plongée sans fards dans l’envers du décor du rêve américain. Derrière le modèle de réussite et l’idée que chaque homme peut se faire lui-même et accéder à la réussite, se cache une pauvreté parfois extrême, l’exclusion de tout un pan de la population qui ne rentre plus (ou n’est jamais rentré) dans les bonnes cases. À la manière d’un Steinbeck, ce livre est un témoignage, un cri d’engagement pour dénoncer les inégalités criantes du système US qui peut générer des cercles vicieux implacables où chacun peut glisser lors d’un moment de faiblesse. Perte d’emploi, divorce et ses complications, alcoolisme peuvent entraîner une lente et irrémédiable descente en enfer avec pour terminus le parc public de Boise en ce qui nous concerne aujourd’hui.

Et nous en croisons des destins et des vies brisées dans ce court ouvrage qui condense à merveille pour mieux exposer les difficultés rencontrées par une marge non négligeable d’américains. Ces damnés de la terre sont frustres, parfois repoussants, forts en gueule, désespérés mais ils vivent comme ils peuvent avec l’énergie du désespoir. C’est l’aspect Bukowski de ce livre qui nous donne à voir sans tabou et avec une langue bien rêche parfois les délires d’alcooliques, les engueulades débridées, les éléments de la survie du quotidien avec son lot d’embrouilles et de système D, les détails scabreux de la vie intimes de ces clochards asservis par la vie. On passe vraiment par une palette large d’émotions allant du rire au drame le plus atroce car ici rien n’est exagéré ou artificiel, on respire le parfum de la vie, sa puanteur, son angoisse sourde et sa difficulté. On relativise pas mal sur sa propre condition face à tant de malheurs.

Le héros n’est ni plus ni moins qu’une projection de l’auteur qui a eu une vie bien remplie avec notamment un nombre incalculable d’activités menées dont concierge, ouvrier dans une usine de traitement des eaux usées, routier, ouvrier en bâtiment jusqu’au poste de garde forestier pour les parcs municipaux de Boise, où il a rencontré les futurs protagonistes de son roman. Ce parcours atypique explique le réalisme crû et bouleversant de cette Prière pour ceux qui ne sont rien, une ode à la liberté mais aussi une charge sans concession contre l’Amérique pronée par Trump, entre révolte et ton pathétique.

D’une lecture aisée, très agréablement découpé en chapitres courts se concentrant sur des tranches de vie brutes, ce roman fait passer un moment déroutant et enrichissant au sein de cette faune interlope, miroir négatif de cette Amérique qui s’est rêvée grande à nouveau mais se ridiculise et s’affaiblit dans le monde depuis plus d’un an. Un ouvrage essentiel dans son genre, rude et poétique, une expérience assez bluffante que je vous invite à découvrir au plus vite !

http://cafardsathome.canalblog.com/archives/2018/01/14/36047267.html

Posté par Mr K à 18:14 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
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