comme le cristal

L’histoire : Lisette et Ada sont deux cousines. Lisette aime lire et Ada a tout le temps mal quelque part. Lisette rédige des notices fleuries, pimpantes, pour des brochures commerciales, Ada travaille pour une grande surface et est amoureuse du pharmacien. Elles s’entendent comme chien et chat, comme le chaud et le froid ; et entre elles, il y a Franz.

En août 1988, alors qu’ils écoutaient Powerslave d'Iron Maiden, Franz a embrassé sa cousine Ada sur la bouche. Si elle ne s’en souvient plus, lui ne l’a jamais oublié et l’aime encore de cet unique baiser partagé.

Et puis il y a le canapé de leur enfance. Un matin il est posé devant chez Franz, quinze ans après sa disparition dans un camion-benne. Après quelques jours il disparaît à nouveau. Avant de réapparaître. Et encore.

La critique de Mr K : Comme le cristal est le premier ouvrage que je lis de Cyphora Petitjean-Cerf qui a le vent en poupe et a reçu pas mal de critiques élogieuses de divers horizons. Parfois comparée à Anna Gavalda que j’aime beaucoup, je me laissais tenter par cette sortie littéraire du Serpent à plumes, une maison d’édition qui ne m’a jamais déçu. Malgré un démarrage difficile, ce fut encore une fois une belle lecture avec son lot d’émotions variées et un plaisir de lecture optimum.

Je vous parlais d’un début de lecture compliqué car les personnages sont d’un premier abord assez détestables, pénibles et irritants dans leur genre. On a tout d’abord du mal à s’accrocher à eux, à les apprécier et vouloir poursuivre un petit bout de chemin avec eux. Handicapés des sentiments, ressentant une solitude profonde, ils semblent passer à côté de leur vie amoureuse pour diverses raisons. Franz est un ours mal léché qui vit reclus dans sa tanière tout à sa passion d’apiculteur et de métalleux (un intégriste fan d’Iron Maiden). Ada, sa cousine, est une hypocondriaque obsessionnelle dernier degré qui travaille comme responsable du rayon lingerie de l’hypermarché du coin et voue une fascination sans borne à son pharmacien attitré. Enfin, Lisette est une crème, la bonté incarnée d’une niaiserie sans borne, toujours prête à aider les autres sans jamais vraiment s’occuper d’elle. D’autres personnages gravitent autour du trio : une boulangère à bout de souffle qui ne supporte plus son jeune fils (des passages bien thrash et fun), une jardinière haute en couleur, un pharmacien et un chef d’agence immobilière qui semblent inaccessibles aux deux cousines.

Peu à peu, la mayonnaise prend et l’on va comprendre les rapports parfois étranges qui les unissent et l’évolution radicale prise par certains personnages. Il est question de frustration par exemple, d’un souvenir vivace qu’on ne peut effacer et qui refait sortir des émotions perdues depuis longtemps et des questions commençant par la si pratique formule Et si, j’avais... Le poids de l’éducation, des habitudes de famille qui construisent l’individu, le façonnent et peuvent parfois le faire dévier vers des comportements outranciers (Ada en est un très bel exemple). C’est aussi avec Lisette un beau focus sur la peur de l’autre, de ce qu’il pense, l’angoisse de mal faire avec un stress qui peut nous tétaniser lorsque l’on se met trop la pression. Nos personnages principaux ont tous du mal à gérer leur vie à leur manière, ils ont des soucis en terme de sociabilisation et d’estime de soi. Ce qui au départ peut s’avérer troublant voir irritant en devient touchant quand on apprend à mieux les connaître. Un beau tour de force que ce roman à ce niveau là qui fait la part belle à la réflexion sur soi, l’introspection mais aussi aux blocages qui nous empêchent par moment d’avancer.

Comme élément déclencheur, un apport fantastique étonnant avec un canapé qui apparaît et disparaît. Il a fait partie de la vie des cousins pendant leur jeunesse et son retour impromptu (Comment ? Pourquoi ?) va réveiller des choses, remuer le passé et peu à peu agir sur la vie si millimétrée des personnages engoncés dans leurs certitudes et leurs habitudes de vie. D’abord fugace l’effet va prendre de l’ampleur et emporter très loin Franz, Ada et Lisette ainsi que le lecteur totalement pris par cette histoire en apparence simpliste mais qui s’avère profonde et émouvante à souhait. Délire hallucinatoire ? Farce ? Coup monté ? Quoiqu’il en soit, ce canapé a un rôle de catalyseur et va permettre aux principaux personnages de progresser et de tendre vers un avenir meilleur.

D’une lecture aisée, très rapide, la langue épurée de prime abord gagne en densité comme les multiples couches d’un mille-feuilles que l’on se prend à déguster lentement. Le ton est juste, plein d’humanité dans sa complexité. Les rapports humains sont ici purs et simples dans leur grande variété et nous renvoient bien souvent à des situations que l’on a pu connaître. Tristesse, humour, cynisme se mêlent pour donner une lecture unique et assez bluffante dans son genre. L’année 2018 commence décidément très bien !