lundi 30 octobre 2017

"Blade Runner 2049" de Denis Villeneuve

Blade Runner afficheL'histoire : En 2049, la société est fragilisée par les nombreuses tensions entre les humains et leurs esclaves créés par bioingénierie. L’officier K est un Blade Runner : il fait partie d’une force d’intervention d’élite chargée de trouver et d’éliminer ceux qui n’obéissent pas aux ordres des humains. Lorsqu’il découvre un secret enfoui depuis longtemps et capable de changer le monde, les plus hautes instances décident que c’est à son tour d’être traqué et éliminé. Son seul espoir est de retrouver Rick Deckard, un ancien Blade Runner qui a disparu depuis des décennies...

La critique Nelfesque : Qu'il est bon de voir de la SF de cette qualité au cinéma ! Après avoir fortement apprécié l'excellent "Premier contact" de Denis Villeneuve l'an passé, et pour aimer sa réalisation dans d'autres genres de films (notamment du côté du polar avec "Prisonners"), il était tout naturel pour moi d'aller voir le dernier né de ce réalisateur, "Blade Runner 2049".

Quelle maîtrise une fois de plus ici ! Le long métrage ne dure pas moins de 2h45 et pourtant à aucun moment on ne regarde sa montre. Le temps file à toute allure, hypnotisés que nous sommes par la beauté des images et l'histoire en elle-même. On ne présente plus "Blade Runner", film culte sorti en 1982 situant son histoire en 2019 et très apprécié des amateurs de SF. "Blade Runner 2049" prend la suite et nous donne à voir le monde tel qu'il est 30 ans après l'oeuvre originelle.

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On retrouve ici tout ce qui fait la beauté et la portée du premier du nom. Denis Villeneuve ne trahit pas le premier opus et vient moderniser l'ensemble. Les plans sont sublimes, il n'y a rien à dire sur la photographie, le choix des couleurs et l'ambiance qui en découle. Tout est maîtrisé à l'extrême et c'est un pur bonheur de contempler l'architecture futuriste, se promener dans les rues de Los Angeles, en prendre plein les yeux avec les pubs géantes et les prouesses technologiques présentées.

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Côté émotion, on est aussi servi ici avec une histoire d'amour qui n'est pas sans rappeler celle présente dans "Her" et qui bien que virtuelle est on ne peut plus palpable et émouvante. Ryan Gosling fait du Ryan Gosling, il est assez froid et joue sensiblement toujours pareil mais ici cela se justifie par sa condition de Blade Runner (je serai tout de même curieuse de le voir un peu évoluer côté rôle pour voir ce qu'il a vraiment dans le ventre...). On a plaisir à retrouver Harrison Ford et les seconds rôles tels que ceux de Robin Wright ou Jared Leto ne sont pas en reste. Dommage qu'on ne les voit pas un peu plus à l'écran et que justement le personnage de Niander Wallace (Jared Leto) ne soit pas plus exploité. Cela restera le seul léger bémol du film car j'aurais aimé en apprendre plus sur son cas mais peut-être y aura-t-il un jour un long métrage centré sur ce personnage (on peut rêver !). Mention spéciale pour la sublime Ana de Armas qui en plus d'être très jolie (si si il faut le dire, elle est magnifique) interprète avec brio le rôle d'une créature "holographique" générée par une application permettant à l'officier K de ne pas vivre seul. Un rôle loin d'être évident à tenir et qu'elle tient avec talent.

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Jeu d'acteurs, réalisation, visuel, musique... Tout est ici réuni pour faire de ce long métrage un film que l'on n'oubliera pas de si tôt ! Ambiance sombre et avenir déshumanisé, l'espoir n'est pas ce qui caractérise le plus ce long métrage et pourtant à travers quelques touches d'optimisme (histoires d'amour, relations filiales...), l'ensemble prend une teinte plus claire et laisse entrevoir de belles perspectives. Un monde de nouveau de retour à la vie. Très beau !

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La critique de Mr K : 6/6. Encore une sacrée claque cinématographique avec cette vraie / fausse suite d’un film culte, tiré d’un texte tout aussi culte de Philip K. Dick qu’on ne présente plus, MON auteur favori de SF. C’est un sacré tour de force que réalise Denis Villeneuve, un réalisateur que nous aimons beaucoup au Capharnaüm éclairé. Pour résumer ma pensée, ce film s’est révélé puissant, beau, magnétique et hyper respectueux de l’œuvre originelle. Franchement, je suis épaté.

Au centre de l’intrigue, l’agent K un réplicant travaillant pour la LAPD de 2049 interprété par Ryan Gosling, un blade runner chassant les anciens modèles qui se sont infiltrés dans la population humaine. Lors d’une opération de contrôle habituelle, l’interpellation se révèle musclée, le Nexus 8 en question résistant par la force et finissant occis par le héros. En opérant un scan de la zone, l’agent K va mettre à jour un secret enfoui à 30 mètres sous terre, une vérité qui révélée pourrait tout changer notamment le sort réservé aux réplicants, esclaves robots pour le moment entièrement soumis aux hommes. Commence une enquête qui le mènera aux limites du droit et de la légalité, au dépoussiérage de vieux dossiers faisant référence au film de 1982 et l’amènera surtout à se questionner sur lui-même, son passé et sa réelle nature. Il faut bien 2h45 pour montrer tout cela et croyez moi, on ne les voit pas passer !

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Tout d’abord, quelle beauté formelle. Tout en respectant l’original, Villeneuve propose une vision extra-ordinaire du futur, un avenir sombre, incertain et profondément pessimiste. Il pleut toujours autant, certaines zones irradiées cachent bien des secrets et l’on rejette aux marges les populations déshéritées vivant comme des marginaux (terrible passage sur l’orphelinat qui ne peut que rappeler une réalité bien présente en 2017). Malgré cet aspect repoussoir, c’est vraiment bluffant, intriguant et fascinant. On retrouve les grandes pubs qui couvrent les immeubles, les voitures volantes, les armes futuristes et l’on rentre dans l’appartement de K avec son intelligence artificielle qui lui tient lieu de compagne. Très cohérent, chaque détail compte, ne tombe pas dans le gadget ; c’est une véritable immersion qui nous est proposée ici. On s’en remet difficilement !

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La musique est terrible, rappelant sans la copier la BO originelle qui a tendance à tourner en boucle à la maison quand il s’agit de corriger des copies. Vangelis ne rempile pas mais la relève assure. Denis Villeneuve propose quant à lui toute une série de séances chocs avec son inventivité qui le caractérise si bien, renversant les schémas établis, aimant perdre le spectateur pour mieux le retourner ensuite. C’est une fois de plus un travail d’orfèvre avec une photo incroyable, un travail sur les couleurs et un foisonnement d’effets spéciaux bien maîtrisé qui ne prend jamais le dessus sur le propos et les personnages.

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Et puis, que d’émotions ! J’avoue avoir versé ma petite larme à plusieurs reprises avec notamment une scène d’amour profondément triste (du genre de la scène de la baignoire dans The Foutain de Darren Aronofski), la scène finale reprenant le morceau Tears in the rain (Culte de chez culte la scène originelle sur le toit dans le film originel) et un Harrison Ford toujours aussi charmeur et touchant. Je dois avouer que la bonne surprise vient de Ryan Gosling que je qualifierai volontiers d’habitude d’acteur-moule, je trouve qu’il joue en général toujours de la même manière. Il est parfait dans ce métrage, le rôle lui va comme un gant et l’on guette la moindre de ses réactions pour assister à l’humanisation de cet être voué à servir. Les autres acteurs sont au diapason avec un Jared Leto impeccable mais que l’on ne voit malheureusement que trop peu (THE défaut du film, le méchant reste un peu trop caricatural, j’aurais nuancé davantage en creusant le perso – purée on ne me demande jamais mon avis !-) et des actrices au top avec une méchante bien teigneuse mais non dénuée de nuances et une IA adorable et sensible à souhait.

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Le fond du film est tout aussi intéressant avec une charge sans complexe contre la destruction de toute vie naturelle par l’homme (la symbolique de l’arbre mort est sans appel), une frontière entre réel et irréel qu’il est de plus en plus dure à repérer, l’acharnement de l’homme à asservir pour asseoir son pouvoir et avec un constat sans appel sur notre nature profonde et la curieuse humanisation des robots qui prennent le sens inverse des êtres humains. Ce sont les replicants qui nous émeuvent le plus au final comme le personnage joué par Rudget Hauer dans l’original. On ressort clairement bouleversé de cette séance et on prend conscience très vite que ce film fait partie des suites réussies qui n’ont pas à rougir de la comparaison à l’original même si ce dernier reste indépassable. Une sacrée expérience que tout amoureux de SF se doit de voir au cinéma et sans 3D c’est très bien aussi !

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dimanche 29 octobre 2017

Désherbage à domicile !

En septembre dernier se tenait le désherbage annuel de la médiathèque de notre commune. C'est typiquement le genre d'événement que nous ne manquons pas au Capharnaüm éclairé, fous que nous sommes de contribuer à l'atomisation de nos PAL respectives plus que bien portantes ! 

Acquisitions oct ensemble

Ils sont mignons les petits nouveaux, non ? Une fois de plus, nous sommes tombés sur de belles pièces avec notamment des auteurs que nous apprécions beaucoup chez nous, une belle colonie Actes Sud et deux ouvrages des éditions Stock. Voici la traditionnelle présentation des nouveaux arrivés qui tôt ou tard se verront chroniqués, une fois leur lecture effectuée !

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- L'Homme qui tombe de Don DeLillo. Un roman post 11 septembre d'un auteur reconnu et que je vais apprendre à connaître avec ce volume. Bien tortueuse, la quatrième de couverture fait la part belle aux ressorts brisés de la machine humaine et la rencontre entre l'intime et l'universel. Vous n'avez pas tout compris ? Moi non plus je vous rassure ! Ce qui est sûr par contre, c'est que cette oeuvre borderline a tout pour me plaire sur le papier.

- Prenez l'avion de Denis Lachaud. Un homme et une femme très différents survivent de façon inouïe à un crash aérien et vont essayer de comprendre le pourquoi de ce miracle. Un roman sur la peur, son apprivoisement et la renaissance de l'espoir. Branque, vous avez dit branque ? Je vous le confirme, ce livre est fait pour moi !

- Invisible de Paul Auster. Une relation triangulaire qui implose, roman d'apprentissage d'un naïf confronté au secret et aux interdits, voila le fond de ce roman d'un auteur que j'adore entre tous. Je dois avouer que je n'ai pas cherché plus loin, j'ai adopté ce volume de suite. L'amour rend aveugle dit-on...

- Dans la guerre d'Alice Ferney. De la même auteure, j'avais aimé Grâce et dénuement et je souhaitais découvrir d'autres titres. Le hasard fait bien les choses avec ce roman se déroulant durant la Première Guerre mondiale, une période que j'affectionne énormément. Nous suivons ici Jules un jeune homme appelé à combattre et les femmes de la famille qui restent à la maison et espèrent son retour. Ca ne respire pas la joie de vivre mais je sens que ça va me plaire !

Acquisitions oct 2

- L'Enquête de Philippe Claudel. Là encore, un auteur aimé et apprécié par chez nous. Ouvrage kafkaïen selon certains (mon enthousiasme grandit d'autant plus), on suit une mystérieuse enquête dans une entreprise où beaucoup de suicides d'employés sont à déplorer. À priori, les frontières entre imaginaire et réel sont très vite abolies, le genre de lecture qui peut me plaire. Wait and read.

- Veuf de Jean-Louis Fournier. Que j'aime cet auteur ! Il revient dans cet ouvrage sur la perte de sa femme qui selon lui avait toutes les qualités qui comblaient ses propres défauts. je m'attend à beaucoup de tendresse, de tristesse mais aussi de dérision. Sa plume est incomparable et je suis sûr qu'une fois de plus, il sublimera son sujet.

- L'Inaperçu de Sylvie Germain. Un roman alléchant qui nous propose d'explorer une famille ordinaire dans laquelle va s'incruster une branche rapportée qui à sa disparition va bouleverser la mécanique familiale. On nous promet beaucoup de choses en quatrième de couverture : pages sombres de notre Histoire, tragédies individuelles, imprévisibilité, rêves fous et emprise du temps. Miam miam !

- Jour sans retour de Kressmann Taylor. Depuis Inconnu à cette adresse, je traque sans relâche le moindre ouvrage de cet auteur culte. Me voila bien récompensé avec ce témoignage mêlant vérité et fiction pour écrire un roman sur l'ascension implacable du nazisme vue par un résistant. Sans doute un ouvrage essentiel à l'heure où certaines figures politiques se plaisent à dire que c'est la rue qui soit disant a chassé le nazisme...

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Voici les deux ouvrages dégotés par Nelfe qui une fois de plus s'est révélée plus raisonnable que moi...

- Les Jardins d'Allah de Sylvain Tesson. Elle était ravie de trouver un livre de cet auteur qu'elle aime beaucoup. L'écrivain-voyageur-géographe garde ici le cap à l'est pour nous entrainer en Asie du sud où les religions, les nationalismes et le mercantilisme post-moderne s'empoignent dans la plus totale confusion. Tout un programme !

- Le Pays des ténèbres de Stewart O'Nan. Une bande de gamins unis à la vie à la mort, un accident, le drame. Comment vivre avec cela sur la conscience ? C'est typiquement le genre de thématiques et de livre que Nelfe adore. M'est avis que c'est une très bonne pioche !

Notre tour d'horizon est complet, c'est la promesse de nombreuses et riches heures de lecture. Et dire qu'il va falloir que je vous parle bientôt de notre gros craquage à Emmaüs en début de mois... I.R.R.E.C.U.P.E.R.A.B.L.E.S je vous dis !

vendredi 27 octobre 2017

"Les Anciennes nuits" de Niroz Malek

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L’histoire : A Alep, un écrivain consulte un cardiologue car son cœur s'emballe. Le médecin lui diagnostique une hypertension psychologique et lui conseille d'écrire le soir pour calmer ses angoisses. Dès la nuit suivante, l'homme s'installe dans son bureau, écrit ses premiers mots et laisse surgir des pages toutes les vies de sa chère cité.

La critique de Mr K : C’est à une bien étrange lecture que je vous convie aujourd’hui avec Les Anciennes nuits de Niroz Malek, auteur récompensé en 2016 par le Prix Lorientales pour Le Promeneur d’Alep. Roman s’inspirant du fameux Mille et une nuits, cet ouvrage déconcerte énormément et vous demandera une force de concentration importante, notamment pour vous engouffrer dans ce récit à tiroirs où les contes s’enchâssent entre eux. Au final, on en ressort plutôt déstabilisé mais heureux de cette expérience vraiment différente.

Tout commence pas un banal rendez-vous chez le médecin. Le patient a le cœur qui s’emballe et ces palpitations l’inquiètent grandement, lui qui pratique régulièrement le sport et mange sainement. Son affection est d‘origine nerveuse selon le thérapeute qui lui conseille alors d’écrire pour expulser les mauvaises ondes et pulsions qui l’habitent. Mais voila, pas facile de retrouver l’inspiration quand celle-ci n’est plus aussi fertile qu’auparavant. Peu à peu, face à sa page blanche, des récits vont venir à lui et entraîner le lecteur dans la magie des contes entre philosophie, érotisme, politique et onirisme dans un mélange des genres borderline et hors du commun.

Nous sommes ici à dix mille lieues des images de la Syrie que nous connaissons. À part quelques rares passages se déroulant à notre époque (sans aucune référence d’ailleurs au contexte actuel de guerre civile et de terrorisme larvé), le lecteur navigue dans l’imaginaire fertile de cet écrivain. Et même si on peut se demander à l’occasion si ce mal ne vient pas justement de la situation terrible dans laquelle se trouve son pays et sa ville (les images d’Alep détruite hantent les écrans médiatiques), Niroz Madek s’attache à décrire sous forme de contes orientaux les rapports humains, la hiérarchie patriarcale, les croyances ésotériques et l’amour charnel à la mode syrienne.

On voyage beaucoup sur les terres arides et les espaces verdoyants d’un pays riche de sa culture et des rapports entre les personnes. Sultans, mendiants, voyageurs, commerçants, jeunes et vieux, hommes et créatures mythiques (dont les fameux djinn !) vivent de grandes aventures qui au-delà du surnaturel, du bizarre et du cruel racontent l’homme, sa nature et sa condition. Amours contrariés, découverte du sexe, rites de passages, malédictions en tout genre peuplent des histoires qui s’emboîtent entre elles, le conteur racontant l’histoire d’un autre conteur racontant une autre anecdote ou légende. Difficile dans un premier temps de réussir à suivre le rythme et à faire le rapprochement entre ces récits qui s’entrechoquent, s’opposent et se complètent (quelques indices chiffrés émaillent les chapitres et paragraphes mais honnêtement ça ne m’a pas du tout aidé au départ !). Je me suis surpris à parfois revenir en arrière pour bien saisir le sens et la portée des propos rapportés. Une fois le coup pris et l’esprit adapté à cette étrange approche littéraire, c’est un pur délice.

La langue au départ ésotérique (surtout dans sa structure) se fait ensorcelante, d’une légèreté et d’une poésie rare, l’auteur aime sa matière et ses personnages. On ne peut plus dénombrer les passages envoûtants avec de belles pages sur l’amour physique, de très belles descriptions de femmes et l’exposition d’enjeux qui dépassent les simples protagonistes de l’histoire en cours. On en apprend donc beaucoup sur les traditions du Moyen-Orient mais aussi sur nous-même à travers des thèmes universels qui touchent chacun d’entre nous.

Ce livre ne plaira sans doute pas à tout le monde, il nécessite je pense un temps d’adaptation, une ouverture d’esprit et parfois même de l’abnégation. Mais quel bel écrin et quelle richesse de contenu une fois que l’on a ouvert cette boite à histoires. Une très belle expérience, riche d’enseignements et de plaisir de lecture. À chacun de tenter l’expérience ou pas.

mercredi 25 octobre 2017

"Héloïse, ouille !" de Jean Teulé

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L’histoire : En l'an 1118, le célèbre théologien Pierre Abélard est sollicité par un influent chanoine pour parfaire l'éducation de sa ravissante nièce, Héloïse. D'une réputation irréprochable, Abélard n'a qu'une seule et unique maîtresse : la dialectique. Mais les charmes irrésistibles d'Héloïse s'apprêtent à lui faire découvrir une dimension jusqu'alors inconnue : l'amour fou, quel qu'en soit le prix à payer. Le plus grand logicien de son temps et sa jeune et brillante élève se laissent alors emporter par une passion au-delà de toute rationalité.

La critique de Mr K : Retour à Jean Teulé avec cet ouvrage que j’avais loupé lors de sa sortie en librairie et que j’ai dégoté à un prix fort sympathique lors d’un chinage en douce compagnie. Teulé, c’est un trouvère des temps modernes, un sacré faiseur d’histoires qui aime l’Histoire. Avec cet ouvrage, il s’attaque à du lourd, du très lourd : la mythique liaison entre Pierre Abélard et Héloïse. Loin de se laisser décontenancé par la tâche, l’auteur au contraire se lâche comme jamais et a divisé ces lecteurs avec un ouvrage très très rabelaisien pour rester poli.

L’histoire d'Heloïse, ouille ! débute avec la première rencontre entre le célèbre professeur philosophe et une jeune fille dont l’éducation lui a été confié. Très vite, les deux tourtereaux ne vont pas se contenter de réciter des leçons mais vont plutôt explorer les arcanes du Kamasutra, au nez et à la barbe du tuteur légal de la jeune fille. Cela se termine par une mutilation très douloureuse, une rupture et le retrait du monde pour les ordres. Mais quel histoire, quel destin ! Amour, sexe, jalousie, vengeance, nostalgie, retraite hors du monde sont au programme d’un livre virevoltant et totalement borderline mais tellement vivant.

Clairement, l’ouvrage peut se diviser en deux et beaucoup de lecteurs ont été choqués / rebutés par la première partie qui fait la part belle aux ébats amoureux version porno rabelaisien. C’est crû et frontal, l’auteur n’y allant pas par quatre chemins et s’amusant à décrire les moindres fantaisies érotiques des deux amoureux. Le déballage est entier, longuet certes mais assez virtuose dans son genre. Si le sexe en littérature vous laisse froid ou pire vous choque, passez votre chemin. Rien de gratuit dans le procédé pour autant, le cul a ses vertus et ici, il sert magnifiquement la passion que se vouent mutuellement Pierre et Héloïse, passion jusqu’auboutiste et destructrice qui va finir par déboucher sur un drame.

Car toute passion finit par s’évanouir pour céder la place aux regrets et à la nostalgie. La deuxième partie du roman change du tout au tout en offrant un récit plus classique, suivant la grande Histoire en y distillant quelques saillies (sic) bien senties comme sait si bien le faire un Teulé amoureux de son sujet. Comme souvent, l’évocation historique est assez fidèle à la réalité malgré quelques formulations volontairement anachroniques pour dynamiser le récit. La matière originelle est suffisamment riche pour fournir un roman passionnant et on se plaît à contempler les tableaux riches en couleur que peint un auteur épris d’Histoire et de détails culturels. Rentrant dans l’intimité des gens, des castes et notamment des plus puissants, on retrouve de vieux souvenirs d’école lorsque l’on étudiait encore l’absolutisme et le Moyen-âge. Je m’y suis totalement retrouvé et le charme a fonctionné à plein.

D’une lecture aisée et rapide (si la première partie ne vous rebute pas), on retrouve tout le talent de compteur de Jean Teulé qui transfigure son sujet pour proposer un roman à la fois drôle et cruel. On alterne vraiment les émotions et en fin de lecture, on s’amuse à aller consulter une biographie d’Abélard pour confronter vérité historique et sujet de roman. C’est assez bluffant de voir la manière dont Teulé a essayé de compléter certains vides et éléments absents et c’est plutôt réussi. Une bonne lecture, pas ma préférée de l’auteur (ces livres sur Villon et le Montespan sont indépassables à mes yeux) mais on passe vraiment un moment surprenant entre Histoire et érotisme. Le cocktail a bien fonctionné avec moi, en sera-t-il de même avec vous ? À chacun de tenter sa chance si le cœur (ou autre chose…) vous en dit !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
Darling
Je, François Villon
Charly 9
Mangez-le si vous voulez
Le Montespan
Fleur de tonnerre
Le Magasin des suicides
- Les Lois de la gravité

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lundi 23 octobre 2017

"L'Accusé du Ross-Shire" de Graeme Macrae Burnet

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L’histoire : Alors qu’il fait des recherches généalogiques sur ses ancêtres écossais, Graeme Macrae Burnet découvre des archives relatives à une étrange affaire. En 1869, Roderick Macrae, dix-sept ans, a été arrêté après un triple assassinat dans un village isolé des Highlands. Dans un document écrit, le jeune homme relate sa vie et ses meurtres, sans jamais donner le moindre détail sur ses mobiles. Hormis ce récit, aucune preuve tangible de sa culpabilité n’a été trouvée. Était-il tout simplement fou ?

Graeme Macrae Burnet nous livre toutes les pièces du procès : témoignages, articles de journaux, rapports des médecins. Peu à peu, le doute s’installe. Le récit de ces crimes est-il bien l’œuvre de ce jeune garçon, a priori illettré ? S’agit-il d’un faux ? Si c’est le cas, que s’est-il réellement passé ? La solution semble se trouver dans la vie de cette petite communauté repliée sur elle-même, où chacun doit rester à sa place, sous peine de connaître les pires ennuis.

La critique de Mr K : Une lecture express de plus avec ce roman entretenant habilement le mystère entre fiction et faits divers réels. Constitué de matériaux et formes de texte diverses, Graeme Macrae Burnet dans L’Accusé du Ross-Shire nous invite dans le XIXème siècle écossais avec une maestria incroyable, plongeant le lecteur dans les affres de l’addiction extrême. C’est le gage d’une expérience littéraire hors du commun, voici pourquoi.

Dans une préface bien sentie, l’auteur nous explique qu’il a réuni divers documents autour d’une affaire de meurtre datant de 150 ans et dans laquelle aurait été impliqué un de ces aïeux. Il se propose alors de porter à la connaissance du lecteur les dépositions des témoins clefs, le journal rédigé par l’accusé lors de son séjour en prison précédent son procès, les rapports médicaux suite à la découverte des corps et les minutes du jugement croisées avec les impressions des journalistes de l’époque. On multiplie donc les points de vue à la manière d’une enquête policière et l’on plonge sans filet dans une époque rude dans un coin reculé des Highlands écossais.

Roderick Macrae a 17 ans au moment des faits. Orphelin de mère depuis peu, il seconde son père à la ferme en compagnie de sa sœur Jetta. Les temps sont rudes pour cette famille pauvre, le père au cœur attristé par la perte de son épouse a la main leste et les paroles dures. Pourtant, l’existence poursuit son chemin, Roderick est d’une intelligence rare et malgré son extraction modeste, il pourrait prétendre à un avenir meilleur. Mais la fatalité semble s’acharner sur la famille endeuillée, suite à diverses bisbilles et tracasseries, la tension monte entre eux et la famille Mackenzie dont le patriarche devient le constable du village, c’est à dire celui chargé de faire respecter la loi et les prérogatives des lords sur leur terres. C’est le début d’un engrenage qui va conduire à un drame épouvantable. Vient ensuite l’analyse faite par les médecins, les aliénistes (spécialistes de l’esprit humain de l’époque) et enfin les débats lors du procès.

Cet ouvrage s’est apparenté pour moi tout d’abord à un retour à mes chères années de fac quand j’avais suivi un cours d’étude comparée des systèmes agricoles anglais et français aux XVIIè et XVIIIème siècle. Loin d’être aussi rébarbatif que ce cours puisse paraître aux non initiés, j’ai retrouvé ici une belle évocation du système sociétal mis en place outre-manche avec le système des lords, régisseurs, constables et bailleurs. Les terres n’appartiennent pas aux paysans, ces derniers louent leur fermage et doivent l’entretenir au mieux. La lutte des classes est ici quotidienne et très vite on se rend compte que la famille du personnage principal est considérée comme une quantité négligeable dont on se fiche éperdument que l’on soit noble ou membre de l’église. Le poids des traditions et des us est lourd à porter, il est donc quasiment impossible de s’extraire de sa condition et aucun recours n’est à disposition des simples gens du peuple. Cela donne lieu dans cet ouvrage à des passages à forte charge émotionnelle, à des crises de rage intérieure face aux iniquités et aux injustices. Personnellement j’avais parfois l’estomac retourné face à tant de cruauté institutionnelle.

L’ajout de documents extérieurs notamment médicaux donnent ainsi à voir la perception qu’ont les médecins sur les maladies mentales et leur lien présumé avec les classes sociales. Le déterminisme règne en maître sur les esprits : un pauvre restera un pauvre, sujet à la maladie, aux dérèglements d’humeur et à la tentation du crime. Effroyable lecture par moment mais à mon avis nécessaire et éclairante, surtout quand on entend encore ce genre de propos dans le cadre de certaines réunions du MEDEF, syndicat qui a toute l’attention de nos autorités ces derniers temps...

Le cœur des hommes est aussi sondé en profondeur dans ce drôle de roman. La solidarité des humbles dans le partage des tâches et le soutien dans les épreuves de la vie, les rites simples d’une existence solaire et loin des agitations de la ville mais aussi les rumeurs, les jalousies et toutes les crasses que l’on peut se faire dans une communauté repliée sur elle-même. C’est un mélange d’attirance et de répulsion qui guide le lecteur dans ces pages hantées par le malheur, le deuil et la pauvreté au milieu d’un paysage splendide qui inspire la liberté mais ne la donne pas pour autant. Cette ambiguïté omniprésente donne une force et une puissance hors du commun à ce fait divers finalement banal dans sa cruauté et son irrationalité. L’être humain ne ressort pas grandi une fois de plus mais cette histoire met en lumière sa complexité, sans pathos ni raccourci.

Passionnant, intelligent, divertissant mais aussi révoltant et très triste, ce roman (car c’en est bien un malgré le caractère "authentique" de la proposition) est avant tout bouleversant et terriblement accrocheur. L’écriture bien que vieillie intentionnellement pour crédibiliser l’entreprise (bravo à la traductrice au passage, ça n’a pas du être évident à réaliser) est d’une fluidité et d’un charme fou, on se laisse emporter sans efforts vers ces rivages lointains avec un plaisir de lecture renouvelé à chaque page. C’est bien simple, le temps semble s’arrêter et c’est tout groggy qu’on arrive à la fin sans s’en rendre compte. Une vraie petite bombe à retardement que je ne saurais que vous conseiller tant le bonheur de lire est au rendez-vous. Chapeau bas !


samedi 21 octobre 2017

"La Légende des Akakuchiba" de Kazuki Sakuraba

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L’histoire : Lorsqu’une fillette est retrouvée abandonnée dans la petite ville japonaise de Benimidori en cet été 1953, les villageois sont loin de s’imaginer qu’elle intégrera un jour l’illustre clan Akakuchiba et régnera en matriarche sur cette dynastie d’industriels de l’acier. C’est sa petite-fille, Toko, qui entreprend bien plus tard de nous raconter le destin hors du commun de sa famille. L’histoire de sa grand-mère, femme dotée d’étonnants dons de voyance, et celle de sa propre mère, chef d’un gang de motards devenue une célèbre mangaka.

La critique de Mr K : Attention chef d’œuvre, voici un livre d’une rare puissance qui conjugue vents de l’Histoire, saga familiale et écriture magique. Gare à l’addiction car une fois que vous avez pénétré dans La Légende des Akakuchiba de Kazuki Sakuraba, il est très difficile de s’en dépêtrer et de pouvoir revenir à la réalité.

C’est plus de 60 ans de la vie familiale de la famille Akakuchiba qui se déroulent sous nos yeux durant les 410 pages de cet ouvrage d’une rare densité. Tout débute par un mariage arrangé entre l’héritier de la famille et une jeune fille de rien, Man’yô, recueillie par une famille d’ouvriers suite à son abandon par une mystérieuse tribu des montagnes. Par cette alliance, elle rentre dans un nouveau monde, celui d’une famille aristocratique spécialisée dans l’acier et dont le rôle est proéminent dans le village de Benimidori. Le temps file entre événements heureux et malheureux, et drames historiques. La deuxième partie de l’ouvrage s’attarde davantage sur la fille de Man’yô, Kibari, jeune loubarde haute en couleur qui va devenir une mangaka (dessinatrice de manga) reconnue et adulée. Enfin, c’est au tour de la petite fille (la narratrice du livre) de raconter son existence et surtout de lever le dernier mystère qui plane sur sa grand-mère désormais disparue.

Entrer dans cette lecture, c’est voyager tout d’abord entre tradition et modernité. Des années 60 à l’heure de la croissance d’après guerre et l’ultra-développement japonais jusqu’aux années 2000 et la bulle économique qui a ruiné nombre de familles, que de changements ! À travers, les péripéties vécues par les Akakuchiba et tout ceux qui les entourent, c’est le monde qui change avec l’apparition de la télévision, la disparition de certains métiers, la généralisation des transports individuels (au premier rang desquels les voitures), les changements d’habitudes et de manières de vivre, les logements qui évoluent aussi... Un monde s’estompe peu à peu laissant place à un nouveau. Nostalgie mais aussi espoirs se côtoient entre les différentes générations qui se succèdent, ne se ressemblent pas, se heurtent parfois mais qui finalement restent de la même famille et soudées à leur manière. Ces bouleversements brutaux ou ces changements progressifs sont très bien rendus par l’auteur qui sans alourdir son récit, développe à merveille le contexte historique, immergeant complètement le lecteur dans l’Histoire, en la rendant digeste et intéressante.

Ce plaisir renouvelé, on le doit aussi clairement à l’amour porté par l’auteur à ses personnages qui sont remarquablement caractérisés. On pénètre ici au cœur de l’intime, de la vie d’une famille japonaise aisée qui doit survivre en s’adaptant à l’époque et aux circonstances. Unions arrangées, amours filiaux, jalousies et trahisons, grandes décisions sur l’avenir de l’entreprise familiale, nostalgie du temps qui passe, aspirations de la jeunesse et prises de consciences tardives ponctuent ce roman d’émotions fortes et renouvelées. On s’attache immédiatement à tous ces destins et même si certains personnages sont agaçants par leur nature même, on se prend à vouloir connaître leur destinée car chacun ici a sa part d’ombre et de lumière. C’est fin, lumineux et une fois de plus maîtrisé de main de maître.

Très belle fenêtre sur le Japon du XXème siècle et d’après, on retrouve cette douce langueur propre à cette littérature que j’apprécie beaucoup. Bien que moins poétique voir ésotérique que l’écriture d’un Murakami, Kazuki Sakuraba propose une langue d’une extraordinaire finesse entre exigence de précision et envolées intimistes d’une rare force. Provoquant l’empathie, l’addiction et le bonheur de lire tout simplement, cet ouvrage laisse un merveilleux goût d’érudition et de virtuosité narrative en bouche bien après la lecture. Un petit bijou de plus dans ma bibliothèque qui mérite amplement qu’on se penche sur son cas si on est amateur de littérature asiatique et / ou de saga familiale.

vendredi 20 octobre 2017

"Deuils de miel" de Franck Thilliez

Deuils_de_mielL'histoire : Une femme est retrouvée morte, agenouillée, nue, entièrement rasée dans une église. Sans blessures apparentes, ses organes ont comme implosé. Pour le commissaire Sharko, déjà détruit par sa vie personnelle, cette enquête ne ressemblera à aucune autre, car elle va l'entraîner au plus profond de l'âme humaine : celle du tueur... et la sienne.

La critique Nelfesque : Retour dans l'univers de Franck Thilliez après quelques années de disette. J'ai découvert sa plume en 2011 et n'avais lu que 3 romans de lui jusqu'alors. Il était donc temps de me replonger dans ses écrits avec "Deuils de miel", troisième volet de sa saga dédiée à Franck Sharko et Lucie Hennebelle. Comme avec beaucoup de saga thriller / polar, il est tout à fait possible de lire les ouvrages indépendamment les uns des autres, chacun étant dédié à une enquête. Seulement, si vous souhaitez comme moi, en apprendre plus sur le personnage et suivre son évolution, il vaut mieux les prendre dans l'ordre.

Franck Sharko est ici un homme meurtri. Veuf et démoli, il tente chaque jour de reprendre le dessus et s'accroche à son métier pour ne pas perdre pied. C'est alors que le cadavre d'une femme est retrouvée dans une église. En position de prière, entièrement nue et rasée, elle ne présente pas de blessures apparentes et l'ensemble semble être une mise en scène particulièrement macabre. Sept papillons sont posés sur son crâne lisse. Commence alors un jeu de pistes où le commissaire Sharko tiendra une place de choix. Principal "chasseur" du tueur, il va se jeter corps et âme dans cette enquête qui réveillera des douleurs encore vives du passé.

Dépassant allégrement les frontières du bien et du mal et de ce qui se fait dans le cadre de ses fonctions, Sharko est ici borderline à souhait. N'en faisant qu'à sa tête, fonctionnant 100% à l'instinct, il a des réactions on ne peut plus primaires et basiques et perd totalement pied pour le plus grand bonheur du lecteur qui se délecte de la précision avec laquelle Franck Thilliez fait sombrer son personnage.

Après une première partie intéressante mais somme toute assez classique dans son approche (ceux qui sont friands de thrillers y trouveront leur compte mais sans crier au génie pour autant) le dernier tiers est un festival jouissif qui vaut à lui seul la lecture de ce roman. La tension monte crescendo et l'auteur ne fait pas dans la dentelle pour nous servir un final absolument dantesque. Quel pied ! L'épilogue vient d'ailleurs clore l'ensemble et laisse le lecteur sans voix. Je suis une habituée de thrillers mais je dois dire que là Thilliez fait très fort ! Que va-t-il advenir du commissaire dans les volumes suivants ? La question reste plus que jamais en suspens et je ne tarderai pas autant à me plonger dans la suite.

L'écriture est maîtrisée, laissant voir au départ un ouvrage de bonne facture mais en gardant sous le pied pour mieux nous amadouer et nous époustoufler par la suite. Un parti pris qui paye puisque la surprise n'aurait pas été aussi intense si Thilliez n'avait pas aussi bien jaugé son suspens et la tension au fil de ses pages. Autant par le passé, j'ai pu faire preuve de tempérance sur ses écrits, autant ici, je suis bluffée et je l'avoue, je n'aurai pas pensé l'être autant par cet auteur (pourtant adoré dans le genre, j'aurai dû m'en douter).

Amateurs de thrillers, je crois qu'il est inutile de vous faire un dessin : foncez ! "Deuils de miel" vous ravira sur tous les points : histoire, personnages, psychologie, écriture et émotions. Ca fait du bien par où ça passe !

mercredi 18 octobre 2017

"La Seine est pleine de revolvers" de Jean-Pierre Ferrière

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L’histoire : Marion et Fanny sont les meilleures amies du monde. Entre elles, pas de secret ! Leur mariage ? Un désastre confortable. Leurs rêves d’enfants ? Un tombeau de regrets. Et leur mari ? De simples obstacles, dont la disparition précoce ne les chagrinerait pas plus que ça...

Justement, ne devrait-on pas toujours pouvoir compter sur sa meilleure amie ? Aussi bien en cas de coup dur, de chagrin d’amour... que d’assassinat ?

Des brasseries parisiennes au Casino de Cannes, entre les deux femmes va se mettre en place une mécanique meurtrière... capable de changer la plus solide des amitiés en polar renversant. Et quand le rideau tombera, quelles que soient les coupables, une chose est sûre : la Seine sera pleine de revolvers.

La critique de Mr K : Nouvelle réédition réussie chez French Pulp éditions avec La Seine est pleine de revolvers de Jean-Pierre Ferrière, auteur connu, prolifique et apprécié des amateurs de polar qui a officié dans la deuxième partie du XXème siècle. Pour ma part, c’est ma première incursion chez lui et je suis tombé littéralement sous le charme entre intrigue diabolique, style fluide et un suspens terrible maintenu jusqu’au dernier chapitre.

Deux copines de lycée se sont retrouvées au hasard d’un après-midi de soldes. Ce hasard heureux leur rappelle des souvenirs de jeunesse, très vite elles se présentent leurs maris et c’est partie pour la grande amitié. Durant cinq ans, ils passent leur temps ensemble. Week-end et vacances se font à quatre entre sorties culturelles, sport et soirées bien arrangées. Malgré quelques rumeurs salaces, pas un nuage dans cette relation collective fusionnelle. Et puis survient un événement dramatique qui bouleverse l’ordre établi et dans l’esprit des deux femmes l’idée germe de se débarrasser de leurs maris respectifs. Elles fomentent un plan quasiment parfait et passent à l’acte. Comme toujours, c’est un minuscule grain de sable qui va enrayer la mécanique infernale mise en place par l’auteur qui va se faire un plaisir de torturer ses personnages et retourner l’estomac du lecteur qui tombe de Charybde en Scylla.

Très vite, le décor planté, l’action démarre dare-dare. À première vue, rien ne prédestinait Marion, une actrice ratée bourgeoise, et Fanny, une traductrice effacée, à commettre un crime. Mais la jalousie, la culpabilité, l’appât du gain et la vengeance guident leurs pas avec une Marion déchaînée qui s’inspire de ce qu’elle peut croiser dans sa vie de comédienne pour créer le double meurtre parfait. On suit avec étonnement et fascination la mise en place du piège, on n’aimerait pas être à la place de Vincent et Edouard ! La mayonnaise prend très vite avec un auteur qui n’a pas son pareil pour décrire les affres des âmes humaines avec notamment deux beaux portraits de femmes blessées qui vont céder à leurs pulsions criminelles et des enquêteurs doués mais dont l’action est contrée par l’absence de preuves tangibles. Puis, au bout d’un moment, les personnages secondaires prennent une importance autre et renversent la situation établie pour le plus grand plaisir du lecteur.

On passe régulièrement d’un point de vue à un autre ce qui rajoute un soupçon de perversité à l’ensemble : la confection du plan, la consolidation des alibis, l’élaboration de fausses pistes, l’enquête policière qui semble tourner court et puis très vite, des révélations fracassantes qui vont changer la donne. Sous ses allures très classiques, l’histoire réserve bien des méandres tortueux à ses personnages et je dois avouer que Jean-Pierre Ferrière m’a surpris plus d‘une fois. Les événements s’accélérant, on commence à soupçonner un peu tout le monde et l’on se demande bien qui va avoir le dernier mot. Suspens, crime, sexe et introspections déviantes peuplent ce livre qui ne laisse pas une seconde de répit et se dévore en moins de temps qu’il faut pour le dire !

Bien que classique dans sa forme mais non dénué de charme bien au contraire, l’écriture est un bijou de simplicité et procure une évasion immédiate. Malgré quelques scories en terme d’impression (mots doublés et fautes de frappes, une dizaine en tout), le contenu est d‘un bel acabit et l’on passe un excellent moment, prisonnier d’un suspens haletant qui procure un plaisir sadique certain. J’adhère totalement et je ne peux que vous conseiller de tenter l’expérience La Seine est pleine de revolvers si le genre vous plaît.

dimanche 15 octobre 2017

"Bakhita" de Véronique Olmi

bakhitaL'histoire : Elle a été enlevée à sept ans dans son village du Darfour et a connu toutes les horreurs et les souffrances de l'esclavage. Rachetée à l'adolescence par le consul d'Italie, elle découvre un pays d'inégalités, de pauvreté et d'exclusion.
Affranchie à la suite d'un procès retentissant à Venise, elle entre dans les ordres et traverse le tumulte des deux guerres mondiales et du fascisme en vouant sa vie aux enfants pauvres.

La critique Nelfesque : J'ai décidé de lire "Bakhita" sans savoir grand chose de son contenu. Remarqué avant sa sortie en sachant juste qu'il traiterait de l'esclavage, je voulais aussi découvrir Véronique Olmi que Mr K aime beaucoup. Depuis, les critiques positives pleuvent et l'ouvrage est dans la sélection pour le Prix Goncourt. A croire que "Bakhita" est LE roman à lire absolument ? Oh que oui !

Quel roman que celui-ci ! Quel destin tragique et quelle femme lumineuse ! "Bakhita" narre l'histoire vraie de Sainte Giuseppina Bakhita de sa naissance à sa mort. Née au Soudan, dans un village tranquille et une famille aimante, elle va passer les premières années de son existence dans la douce insouciance de l'enfance. Les journées sont  rythmées par la nature et le chant des femmes. Bakhita aime son village, ses parents, ses soeurs, les animaux dont elle s'occupe. Mais à l'âge de 7 ans, sa vie bascule. Elle est enlevée, traitée comme une chose, vendue sur un marché aux esclaves. Avant cela, elle va parcourir des kilomètres à pied, voir les pires horreurs, perdre son innocence et découvrir ce que l'homme est capable de faire dans ses heures les plus sombres. 

Puis viendra le temps de l'esclavage, celui de l'humiliation, de la souffrance où tout sentiment est refoulé, où la personne humaine est annihilée. Bakhita n'existe plus, Bakhita obéit, Bakhita ne doit plus avoir de sentiments, ne doit plus s'attacher à personne, Bakhita ne sait plus qui elle est. Les années passent, les maîtres aussi ainsi que les bleus au corps et à l'âme. Même lorsqu'elle verra poindre à l'horizon un avenir meilleur, jamais elle n'aura droit à une vie normale, une vie paisible où elle pourra panser ses plaies. Bakhita est née pour souffrir et par sa souffrance elle trouvera son salut, en aidant les autres et en faisant don de tout ce qu'elle a de plus intime.

Avec cette histoire douloureuse et pleine d'espoir à la fois, je découvre la plume de Véronique Olmi et je tombe littéralement sous le charme. L'écriture est simple et fluide, les pages s'enchainent. L'auteure n'en rajoute jamais, l'histoire est déjà bien assez tragique et dure comme cela. Pas d'emphase, pas de pathos, des mots simples décrivent les horreurs vécues par cette enfant, cette jeune femme, cette adulte, cette dame âgée, cette religieuse. Cela suffit pour glacer le sang et faire monter les larmes aux yeux. Un sujet terrible servi dans un écrin précieux. Superbe !

"Bakhita" est un roman qui se vit plus qu'il ne se lit et je suis ravie d'avoir découvert le fil de son histoire au fur et à mesure de ma lecture (n'ayant même pas lu la quatrième de couverture). Allant de surprise en surprise, d'effroi en effroi, le lecteur est pris dans un tourbillon de sentiments. L'horreur est présente sur chaque page, aucun répit, le coeur doit être bien accroché et on le retrouve souvent au fond de sa gorge ou au bord des yeux. Mais quelle expérience de lecture nous vivons ici ! La littérature existe pour nous divertir parfois, nous faire grandir et ressentir des émotions aussi. Ici elle nous ouvre les yeux, nous va droit au coeur et nous change viscéralement. Dans la vie d'un lecteur il y a un avant et un après "Bakhita". Merci Madame Olmi !

samedi 14 octobre 2017

"La Température de l'eau" de George Axelrod

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L’histoire : Westport, Connecticut, fin des années soixante. Harvey Bernstein, 46 ans, ne compte plus les bonnes raisons de se suicider. Ses livres, qui ne se vendent pas, son travail de critique, alimentaire et absurde, sa femme Margery, présidente du comité pour une législation raisonnable du port d'armes, ses deux enfants, au mieux indifférents. Sans oublier ses cours d'écriture créative à L'École des Meilleurs Auteurs de Best-Sellers. Harvey n'est taraudé que par une seule question : somnifères ou revolver? Avant qu'il ne trouve la réponse, une jeune femme pour le moins originale, Cathy, va faire une entrée inopinée dans son existence. Avec un faible bien marqué pour les perdants nés, elle va entraîner Harvey dans des aventures aussi torrides que périlleuses, dont on ne révèlera rien ici, sinon qu'elles se concluront à Hollywood, au cœur même de l'usine à rêves.

La critique de Mr K : Un sacré roman que cet ovni livresque venu tout droit des années 70 à l’occasion de la rentrée littéraire de cette année chez Sonatine. L’auteur, George Axelrod, est fort connu dans le milieu du cinéma hollywoodien, surtout comme le scénariste de deux films cultes Sept ans de réflexion et Diamants sur canapé film adapté de sa pièce de théâtre. Plus rarement romancier, ce livre écrit en 1971 est une expérience hors du commun où l’on s’amuse beaucoup et qui délivre une satire bien thrash du milieu artistique de l’époque.

Harvey a raté clairement sa vie, c’est pourquoi il a décidé de l’abréger. Écrivain à la carrière qui n’a jamais vraiment décolé est devenu professeur dans une école sensée apprendre à ses élèves la manière d’écrire un bon best seller (sic). Marié et père de famille, sa vie personnelle n’est pas reluisante non plus et l’avenir ne le fait plus rêver depuis un certain temps. Heureusement pour lui (même si ça ne va pas être de tout repos), une jeune femme complètement déjantée va rentrer dans sa vie. Cette prostituée au grand cœur aime les causes perdues et souhaiterait devenir écrivaine à succès. Ces deux là que tout oppose étaient finalement fait pour se rencontrer tant leurs aventures débridées vont faire des étincelles et changer leur vie à tout jamais.

Un souffle délirant se fait sentir durant toute la lecture. On rentre vraiment dans un univers littéraire différent avec cet ouvrage qui fait la part belle aux personnages ubuesques aux réactions imprévisibles. Domestiques branques, acteurs et professionnels de cinéma azimutés du bulbe, un héros désabusé en roue libre qui fait n’importe quoi et Cathy, une jeune femme débrouillarde et irréaliste au possible. Ce mix improbable fonctionne à plein régime, faisant de cette lecture une expérience foldingue à nulle autre pareille. Malgré tout, l’histoire tient la route et même si on n'y croit parfois pas plus d’une seconde, on se prend à délirer et suivre les aventures érotico-humoristique du duo principal.

L’alchimie fonctionne parfaitement entre l’écrivain looser et la prostituée aux grandes aspirations. Les quiproquos s’enchaînent au départ pour une relation étrange basée sur le sauvetage d’un être en perdition par une femme qui semble enfin découvrir l’amour véritable. Cela donne lieu à des scènes mémorables comme l’énorme cuite que prend Harvey en début d’ouvrage (une des plus belles descriptions du mal aux cheveux à mes yeux), les échanges épistolaires entre le professeur et sa future élève, la visite de maisons à louer et tout un cortège de scènes du quotidien qui deviennent étranges à cause de l’attitude nébuleuse des deux personnages en roue libre. On s’attache immédiatement à eux et on ne peut s’empêcher de se demander où leurs pas vont les mener.

Du cul, de l’alcool, des drogues diverses, les mœurs des milieux artistiques et notamment dans le cinéma sont connus. L’auteur s’en donne ici à cœur joie en nous relatant quelques épisodes hauts en couleur et en chaleur entre orgies, beuveries et fêtes qui durent jusqu’au bout de la nuit. Rien de glauque pour autant, George Exelrod se plaisant toujours à démystifier par l’humour des situations parfois limites. Pas d’affaire Polanski et autres abus du même type ici, plutôt de joyeuses réjouissances entre adultes consentants sous fond de création artistique et de projets à venir. À l’occasion c’est d’ailleurs assez fun de découvrir qui se cache derrière les prénoms que l’on rencontre dans ces pages et qui appartiennent au showbiz de l’époque : une Elisabeth est mariée avec un Richard par exemple. On rentre aussi dans les coulisses de l’élaboration d’un roman, puis d’un film avec les étapes de la production, la scénarisation, le choix du réalisateur et des acteurs. C’est très bien fait mais ça n’a rien d‘étonnant quand on connaît la carrière de scénariste de l’auteur.

Enfin, c’est un ouvrage qui n'a pas loin de 50 ans et pourtant, on a l’impression qu’il a été écrit hier. Le style vif, incisif, sans fioriture permet une immersion immédiate dans l’histoire, clairement on retrouve les caractéristiques d’une écriture de type cinématographique, de celles qui vont à l’essentiel en soignant leurs personnages et en explorant l’âme humaine avec justesse et distanciation. Livre très drôle mais qui ne se résume pas qu’à cela, La Température de l’eau est un bijou à sa manière, un bond dans le temps rafraîchissant et jubilatoire. À lire donc !