samedi 30 septembre 2017

"Conan" de Robert E. Howard

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L’histoire : "C’est alors que vint Conan le Cimmérien – cheveux noirs, regard sombre, épée au poing, un voleur, un pillard, un tueur aux accès de mélancolie tout aussi démesurés que ses joies – pour fouler de ses sandales les trônes constellés de joyaux de la Terre." Les chroniques némédiennes

La critique de Mr K : C’est à l’occasion du Motocultor festival que je me décidai à me relancer dans un re-reading d’un ouvrage culte de fantasy : Conan de Robert E. Howard. Ça me semblait être le lieu idéal pour retourner en Aquilonie et suivre les aventures de ce barbare ultra-célèbre qui fit mon bonheur plus jeune entre lecture de l’ouvrage, BD pleines d’action et un film mémorable avec un futur gouverneur de Californie dans le rôle titre. Presque trente ans après, le bonheur de lecture est intact et j’ai redécouvert au passage la richesse de la langue de l’auteur qui est considéré à raison comme un pilier du genre.

Avant même la lecture des nouvelles en elles-mêmes (7 courts textes composent ce recueil), une judicieuse préface nous présente l’auteur et son apport à la littérature. C’est ainsi que j’ai appris que Howard fut au départ un enfant doué intellectuellement, timide et du coup (comme c’est encore trop souvent le cas) régulièrement malmené par les autres. En réaction, il devint un fanatique de sport et de culture physique, devenant même un temps boxeur. La peur changea de camp ! C’est après qu’il commença à entreprendre une carrière liée à l’écriture avec Conan mais aussi Solomon Kane. Malgré une réussite qui lui tend les bras, il finira par se donner la mort à l’annonce du décès prochain de sa mère dont il était très proche. Bien qu’indépendante de l’œuvre elle-même, je trouve que sa vie a été passionnante et éclaire quelque peu la teneur de ses ouvrages et notamment la raison d’être de ce cimmérien à la force brute et au cœur chaud.

Dans ces sept nouvelles, nous suivons donc Conan, un jeune barbare cimmérien qui trace sa route et son destin à travers les différents empires et royaumes de l’âge hyperboréen. Le jeune fuyard de la première nouvelle aux prises avec une horde de loup et une momie ressuscitée se transformera au fil des récits en voleur expérimenté puis en mercenaire / guerrier que l’on recherche ardemment en ces temps troublés. Les différentes nouvelles le mettent aux prises avec de vils magiciens, des créatures venues d’autres plans d’existence et du tréfonds des ténèbres. Chaque récit est l’occasion d’un voyage en terre étrangère avec la rencontre d’autres peuples et souvent le déclenchement d’une quête ardue qui mettra à rude épreuve notre barbare de héros.

Le personnage principal n’a rien perdu de son charisme malgré les années et le temps qui passe. On retrouve ce charme animal et sauvage qui font littéralement décoller le lecteur durant sa lecture. Impressionnant de force, les actes herculéens sont légions durant ces pages, le monde décrit est rude et Conan peut compter sur son physique hors norme pour se tirer des situations délicates où l’emmène un auteur assez sadique à son endroit. Loin d’être seulement un monolithe de force brute, Conan est plus malin qu’il n'en a l’air et se révèle parfois même faillible. Il n’est pas rare en effet que la peur l’envahisse lorsqu’il se retrouve face au surnaturel ou la magie, phénomènes que les cimmériens abhorrent. Bon, il reste malgré tout un bon gros barbare bourrin mais cette faiblesse ajoutée à son empathie envers certains personnages et les jeunes filles en détresse rajoute un caractère plus humain à ce géant qui s’apparente à une machine de guerre impitoyable.

Très branché action, le tempo est mené tambour battant. C’est la marque de fabrique de Howard dans sa façon de narrer et décrire les histoires qu’il propose. Le genre de la nouvelle est d’ailleurs exigeant dans le genre, il faut savoir planter rapidement et efficacement un lieu, un temps et une intrigue. Les textes présentés ici sont des modèles du genre avec à chaque fois des récits bien ficelés, jamais redondants ni bâclés. Malgré le peu de descriptions (je suis un aficionados du style de Tolkien d’où cette légère frustration), on est immergé immédiatement en ces temps sombres et on s’émerveille devant les lieux où se déroulent les histoires : des villes luxuriantes aux tripots les plus malfamés, des cryptes les plus darks aux forêts les plus mystérieuses, on voyage beaucoup et l’on côtoie divers dangers bien flippants. Et puis, les scènes d’action pures sont d’une rare efficacité et donnent à voir un spectacle total, sans fioritures où la crudité se mêle à la virtuosité. Un pur bonheur de lecture qui passe très vite sans que l’on s’en rende compte.

Force est de constater que depuis les années 30, Conan reste la pièce maîtresse du genre Sword and sorcery et qu’il est indéboulonnable en terme de référence ultime. Sous ces apparences de simple roman d’aventure et d‘action se cache une expérience littéraire toujours aussi délectable qui fait la part belle aux exploits et au dépaysement. Un classique parmi les classiques !

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mercredi 27 septembre 2017

"Opium" de Maxence Fermine

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L’histoire : Le goût du thé s’acquiert au fil du temps. Le poison de l’opium, lui, ne s’oublie jamais.

C’est une route aux mille parfums, aux mille périls aussi : celle qui, partant de Londres, suit la voie des Indes pour se perdre, irrémédiablement dans l’Empire de la Chine. Un périple que l’on nomme la route du thé.

Pour la première fois, en 1838, un homme va s’y aventurer, décidé à percer le secret des thés vert, bleu et blanc, inconnus en Angleterre.

La critique de Mr K : Quel joie j’ai ressenti quand je suis tombé sur cet ouvrage de Maxence Fermine lors d’un chinage de plus. C’est un auteur dont j’ai adoré les deux précédentes lectures, présentant à chaque fois un récit court, incisif, poétique et finalement remarquable d’humanité et de talent. Il s’aventure ici dans la Chine mystérieuse du XIXème siècle dans un roman d’aventure qui s’apparente aussi au roman d’initiation, le genre de récit dont un héros ne ressort jamais vraiment indemne. La lecture fut extrêmement rapide et savoureuse une fois de plus.

Charles Stowe a baigné très tôt dans l’exotisme et le rêve oriental. Son père Robert a ouvert une épicerie fine de produits orientaux sans jamais quitter la capitale britannique. Le démon de l’aventure ne tarde pas à titiller le jeune homme qui ne peut réaliser son rêve de partir qu’à la trentaine. Lui qui désire plus que tout découvrir le secret du thé et notamment les variétés qui pour l’époque sont encore méconnues en Angleterre (notamment le thé impérial blanc qu’aucun occidental n’a pu consommer jusque là), va débarquer en Chine et commencer son périple. Il y rencontrera un commerçant irlandais bavard qui deviendra très vite son associé. Il lui racontera alors d’étranges histoire d’empereur du thé caché en un lieu secret et dont nul n’a pu voir le visage... En s'enfonçant dans les rizières, Charles poursuivra ses recherches en rencontrant un riche commerçant de thé chinois et une mystérieuse jeune femme aux charmes vénéneux et imparables...

Comme à chaque fois avec Fermine, l’addiction est immédiate. La faute à un style d’une grande fluidité, d’une apparente simplicité qui cache en fait une grande profondeur avec des personnages caractérisés au cordeau, sans fioriture mais dont la substantifique moelle régale le palais et l’intellect. Bien que plutôt classiques, les âmes qui errent dans ce roman hantent longtemps après la lecture le lecteur possédé par un récit virevoltant, sans temps morts et qui nourrit la réflexion. Le héros tient une grande place dans cet intérêt tant son parcours relève de la mystique et de l’universalité de la condition humaine. Peuplé d’espoir, de déception, de fascination et même de possession, ce récit voit Charles vivre entièrement pour sa passion bientôt remplacée par une autre. L’attrait du thé cède à l’attrait du mystère, de la féminité (et au-delà le grand amour ici) pour finalement retomber vers la réalité et la nécessaire prise de recul face à l’expérience éprouvée.

Ce livre est aussi une remarquable fenêtre sur un monde désormais disparu : celui du XIXème siècle, période de colonisation et de fortes tensions dans cette région du monde. L’Empire brittannique et l’Empire chinois redoublent de stratagèmes pour étendre leur influence, la lutte se révélant parfois féroce avec notamment la première guerre de l’opium ici évoquée. C’est l’occasion pour l’auteur de confronter un étranger à un monde qui le dépasse et d’évoquer une réalité difficile dans le domaine des relations entre civilisations, échanges teintés de méfiances et parfois même de pactes. Rajoutez dessus, l’ombre du mystère qui plane sur ce fameux Lu Chen qui semble régner sur toute une partie des campagnes et régit à la fois les récoltes de thé et le trafic d’opium, et vous avez une vague idée de l’ambiance si particulière et prenante de ce roman qui se lit d’une traite.

Récit ultra-épuré, au parfum d’authenticité et au charisme redoutable, ce livre est une fois de plus un petit bijou qui alimentera vos désirs d’aventure et d’ailleurs. Un chef d’œuvre en puissance que je vous invite à découvrir au plus vite !

Également lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Neige
- Le Violon noir

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lundi 25 septembre 2017

"Courir au clair de lune avec un chien volé" de Callan Wink

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Le contenu : Toutes les nouvelles réunies dans ce recueil se passent dans le Montana ou le Wyoming. Plus qu'un décor, l'Ouest américain, la Nature et les grands espaces prennent vie dans ces récits, et les hommes que Callan Wink met en scène dans son univers si riche et singulier sont seuls de bien des façons ; pourtant, ça ne les empêche pas d'être drôles, courageux ou insoumis.

On rencontre ainsi un ouvrier du bâtiment poursuivi par deux types un peu louches qu'on appelle Charlie Chaplin et Montana Bob, à qui il a volé leur chien ; un homme marié qui entretient une liaison avec une Indienne alors que sa femme se bat contre un cancer du sein ; ou encore un jeune homme amoureux d'une femme bien plus âgée que lui.

La critique de Mr K : La collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel frappe un grand coup avec la parution pour la rentrée littéraire de ce recueil de nouvelles d'un jeune auteur US plus que prometteur, Courir au clair de lune avec un chien volé. Cette lecture s'est révélée extraordinaire dans son genre tant on touche à l’émotion à l’état pure et une forme de naturalisme moderne à la sauce américaine qui prend aux tripes et fait réfléchir longtemps après la lecture.

Liberté et/ou responsabilité sont les deux termes annoncés en quatrième de couverture et qui résument assez bien les morceaux d’existences qui nous sont livrées à travers neuf nouvelles. Collant au plus près de ses personnages, Callan Wink nous invite à partager des vies bien différentes mais qui finalement se rejoignent autour de l’idée de construire sa vie, mais aussi de ces moments d’échappée que l’on décide ou non de prendre par rapport à la réalité ou à sa situation.

On croise ainsi un adolescent exterminateur de chats (mon Dieu moi qui adore ces petites bêtes…) partagé entre ses deux parents qui se déchirent et qui essaie de se faire sa place, un couple illégitime à la différence d’âge importante, un homme courant nu dans la nuit poursuivi par les propriétaires du chien qu’il a embarqué, un homme marié qui trompe sa femme cancéreuse durant ses périodes de travail loin de chez lui, un professeur un peu paumé qui décide de partir à la campagne pour faire un break avec son existence qui ne l’épanouit plus, un homme rongé par le remord suite à la mort d’ouvriers travaillant pour lui, la vie d’une famille pendant que le fils aîné purge deux ans de prison pour homicide involontaire lors d’une altercation alcoolisée, les souvenirs filés d’un père et son fils et enfin, la dernière nouvelle (la plus bouleversante, la plus belle à mes yeux) qui suit Lauren une veuve qui se débat avec sa vie et ses souvenirs.

Seulement 33 ans et déjà l’auteur, Callan Wink, fait montre d’un talent d’orfèvre pour capter les cœurs et les esprits. Ses nouvelles dissèquent avec douceur, franchise et vérité l’âme humaine. Magnifiant le quotidien et ses personnages, il donne à voir une humanité versatile, riche et complexe. C’est aussi des personnages qui évoluent énormément, réfléchissent beaucoup à leur vie, leur destin. Sans chichis, sans pédanterie mais avec une simplicité et une poésie des mots, ces hommes, ces femmes se découvrent, souffrent, rebondissent, tombent, se relèvent et prennent conscience à leur manière de la condition qui est la nôtre. Loin des strass et des paillettes, on gagne beaucoup à rencontrer et explorer ses existences à l’apparence simple et sans reliefs mais qui au final dégagent une humanité brute et pure.

On passe donc par nombre de sentiments lors de cette lecture. L’auteur aime éprouver ses personnages et par là même ses lecteurs. Chaque récit se lit, se dénoue et s’ingère avec une facilité déconcertante. On passe constamment de la routine à la surprise, laissant parfois en suspens des situations que le lecteur essaiera à son tour de démêler par son imagination. C’est une des marques de fabrique des nouvelles US contemporaines, le style volontiers contemplatif par moment peut s’accélérer et fournir des émotions fortes sans pour autant partir dans les effets de manche. La vie en elle-même est parfois un miracle ou une épreuve, ces nouvelles en sont les meilleurs exemples. Vous y croiserez des victimes et des bourreaux, des abîmés de la vie, d’autres que la vie semble avoir comblés : bonheur, malheur, cruauté, altruisme et pléthore de sentiments et réactions humaines se mêlent pour habiter longtemps un lecteur prisonnier d’une œuvre magistralement maîtrisée. C’est aussi de très beaux passages sur les rapports humains dont la filiation, l’amour marital et le rapport difficile à l’autre avec les dysfonctionnements qui peuvent apparaître au fil d’une vie. Vraiment tripant dans son genre, la cible est atteinte à chaque fois.

Et puis, il y a les décors, l’espace américain : l’auteur aime le Montana où il réside désormais (il est aussi guide de pêche à la mouche et a partagé plusieurs parties de pêche avec un certain Jim Harrisson, excusez du peu !) et il le lui rend bien à travers des tableaux magnifiques où le moindre bruissement de vent, le murmure de l’eau ou la faune en effervescence prennent une part importante dans le récit. Sans compter aussi au détour de certaines nouvelles, l'imposition d'un regard sensible sur les sociétés humaines avec notamment de très belles évocations des traditions indiennes ou de scènes familiales loin des clichés véhiculés dans les séries et films américain standardisés. Poésie et sensibilité accompagnent tous les éléments constitutifs de ces nouvelles qui touchent au coeur de manière mesurée, juste et intemporelle.

D’approche aisée et plaisante, l’écriture est ici en apparence simple et directe mais elle cache une générosité et une justesse de tous les instants. Une nouvelle terminée, on est immédiatement conquis par la suivante et l’ensemble dégage une cohérence, une force peu commune et au final ces historiettes peuplent notre esprit bien des jours après avoir refermé cet ouvrage. Une lecture formidable et émouvante qui me hérisse encore les poils du dos au moment où j’écris ces lignes. Un must dans le genre, incontournable pour les amateurs mais aussi pour les autres.

dimanche 24 septembre 2017

"1275 âmes" de Jim Thompson

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L’histoire : Je m’appelle Nick Corey. Je suis shérif d’un patelin habité par des soûlauds, des fornicateurs, des incestueux, des feignasses et des salopiaux de tout acabit. Mon épouse me hait, ma maîtresse m’épuise et la seule femme que j’aime me snobe. Enfin, j’ai une vague idée que tous les coups de pied qui se distribuent dans ce bas monde, c’est mon postérieure qui les reçoit. Eh bien, les gars, ça va cesser. Je ne sais pas comment, mais cet enfer va cesser.

La critique de Mr K : Ce roman a une histoire personnelle au sein du Capharnaüm éclairé. C’est Nelfe qui la première a jeté son dévolu sur ce titre, 1275 âmes, dont la quatrième de couverture l’avait bougrement séduite de prime abord. Et puis, au moment de la lecture, le blocage, impossible pour elle de supporter le personnage principal. Vu que je lorgnais aussi sur l’ouvrage lors de son adoption, je le glissai dans ma PAL en attendant des jours meilleurs. Au final, j’ai fini par y revenir et comme vous allez pouvoir le lire, j’ai hautement apprécié l’expérience de ce roman noir sans concession.

Au centre de la mécanique infernale, un homme : Nick est le shérif d’une petite localité perdue au milieu de nulle part. Il ne fait pas grand-chose de ses journées tant sa fainéantise atteint des sommets. Mal marié et finalement très fataliste ; les jours s’écoulent sans saveur à un rythme désespérant. Puis vient le jour du déclic lors d’une visite qu’il effectue chez un collègue d’une ville voisine. Celui-ci met en exergue son apathie et surtout l’irrespect qu’il inspire à ses concitoyens. Cette goutte d’eau va déclencher chez Nick une réaction forte, enterrant l’ancien lui-même, il rentre alors dans une spirale de violence et de mensonges qui vont peu à peu se refermer sur lui et son entourage...

J’ai de suite été séduit par ce roman contrairement à ma moitié. Certes le perso principal est répulsif à souhait : feignasse comme pas deux, menteur, profiteur, impoli, irrespectueux... aucun qualificatif négatif ne peut lui être épargné à part peut-être celui de raciste, sur cela il se positionne dans le vent contraire des idées de l’époque (l’action se déroule aux USA dans la première partie du XXème siècle). Nick évolue pas mal durant l’ouvrage mais quelle chiffe molle en début de récit ! Engoncé dans un mariage insensé (il s’est plus ou moins fait piéger), il subit l’humeur massacrante de sa femme et la débilité sénile de son beau-frère. Il va se rassurer dans les jupes de Rose, sa maîtresse gourgandine victime d’un mari violent. Mais il ne peut au fond de son cœur oublier Amy, son premier amour qui ne lui a jamais pardonné de l’avoir lâché au dernier moment juste avant le mariage. Pour autant, il s‘en tire pas mal le Nick, la vie se déroule sans surprise et bien que dominé de manière général, il ne manque de rien.

Et puis, vient la révélation et le changement. Dans une ville aussi arriérée que celle-ci, peuplée de péquenots et de bouseux ça va dépoter ! Règlements de compte, manigances, manipulations et complots ne seront pas de trop pour vivre sa nouvelle vie. Mais le fatum veille et tout se complique très vite, la situation devient inextricable et franchement on se demande bien comment tout cela va finir. Derrière son apparente débilité, Nick est bien plus malin qu’il paraît. Jouant sur son apparente faiblesse, il mène bien sa barque et personne ne semble y voir du feu. Il est remarquablement caractérisé ainsi que toute la communauté qui l’entoure, l’ouvrage nous présente un monde en vase clos, angoissant à souhait où règne une chape de plomb insupportable. Tous les personnages qui peuplent l'ouvrage sont barrés à leur manière et la concomitance des actes et pensées donnent lieu à de sacrés échanges et télescopages !

C’est une certaine Amérique qui nous est ici présentée, une Amérique à la Trump où la femme se doit de fermer sa bouche en présence de son mari, où les noirs sont encore appelés nègres et considérés comme quantité négligeable. Âpre, réactionnaire ; l’Amérique profonde fait peur et doit vivre avec la pauvreté et la débrouille. L’ensemble est très bien ficelé et donne à voir des réalités désormais oubliées ou presque. Le portrait est sans concession mais d’une beauté brute et pure. Même si l’histoire est hantée par le meurtre, l’inceste, le mensonge et la tromperie ; il donne à voir un condensé de vies humaines livrées aux aléas du hasard et du désir. Forcément, l’histoire ne peut que finir très mal !

En terme d’écriture, je me suis régalé. Racontée à la première personne du singulier, l’auteur nous présente cette triste histoire à travers les yeux de son héros qui bien qu’éduqué, parle de manière très familière et même arriérée parfois. Cela permet une immersion totale et rapide (c’est d’ailleurs ce qui a déplu à Nelfe sur cet ouvrage) dans l’univers d’un demeuré presque total. Au fil de la lecture, l’addiction ne se dément pas et même progresse encore plus vers les sommets face aux imprévus et décisions que va prendre Nick. On tombe de Charybde en Sylla et la gorge se noue progressivement, soumise à une pression et une tension qui ne va que crescendo durant tout le récit.

Un très grand ouvrage qui invite fortement à poursuivre la découverte d’un auteur, Jim Thompson, très talentueux. Hâte d’y retourner dès que je retomberai sur lui lors d’un chinage de plus.

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vendredi 22 septembre 2017

"Vous connaissez peut-être" de Joann Sfar

Vous connaissezL'histoire : Au début il y a cette fille, Lili, rencontrée sur Facebook. Ça commence par "vous connaissez peut-être", on clique sur la photo du profil et un jour on se retrouve chez les flics.
J'ai aussi pris un chien, et j'essaie de lui apprendre à ne pas tuer mes chats. Tant que je n'aurai pas résolu le problème du chien et le mystère de la fille, je ne tournerai pas rond. Ça va durer six mois.

La critique Nelfesque : Joann Sfar est un homme aux multiples facettes. Doué dans beaucoup de domaines, on le retrouve aux dessins, à l'écriture, à l'enseignement, à la réalisation... Certains le trouvent "trop touche-à-tout", "trop sur tous les fronts", "trop éparpillé"... Mais il est comme ça Joann, il a un côté hyperactif et un cerveau sans cesse en ébullition. Chose que l'on peut constater ici encore avec son dernier ouvrage paru en librairie, "Vous connaissez peut-être", roman témoignage dans la droite lignée de son précédent "Comment tu parles de ton père".

Si vous détestez les auteurs qui se regardent trop le nombril, fuyez ! Nous sommes ici en présence d'une autobiographie, un focus dans la vie de Joann Sfar qui ne parlera pas à tout le monde, qui en tiendra même certains à distance. Si en revanche, vous aimez l'auteur sous tous ses aspects, ses bons et ses mauvais côtés, ses excès, ses obsessions, il se pourrait bien que vous appréciez cette nouvelle production.

Car oui, comme je l'ai déjà dit pour son ouvrage autobiographique précédent, il faut aimer Joann Sfar pour apprécier ce matériau ci. Même si l'auteur aborde des sujets universels tels que l'amour, le rapport aux réseaux sociaux, les faux semblants, la vie 2.0 au XXIème siècle, il met énormément de lui-même dans cet ouvrage, quitte parfois à partir dans tous les sens, à ouvrir des tiroirs sans fin et perdre ses lecteurs. Quand on aime l'homme, on s'en amuse, quand ce n'est pas le cas, on est quelque peu désarçonné.

La sexualité est au cœur de cet ouvrage. Sfar nous fait part de ses difficultés sentimentales passées, de ses réflexions, de ses remises en question. Tantôt drôle, tantôt cru, tantôt tendre. J'ai ri, parfois à ses dépens, parfois avec lui. Joann Sfar a un don pour se détacher de sa propre histoire et prendre de la distance pour user d'ironie et juger sans ambages le ridicule de la situation dans laquelle il s'est mis tout seul. Ou presque.

Un soir, Joann clique sur le bouton "vous connaissez peut-être" de son application facebook. Attiré par une belle inconnue qui lui est ainsi présentée, il entame une discussion avec elle. Sans savoir que tout cela le conduira à sa perte à un moment de sa vie où il est vulnérable sentimentalement parlant, une relation virtuelle va alors naître et au fil des mois prendre une place disproportionnée dans sa vie. Que veut véritablement Lili ? Qui est-elle réellement ? Sfar, comme d'autres hommes avant lui, va se faire mener par le bout du nez et tomber de haut.

Cette histoire avec Lili est mise en avant dans la quatrième de couverture, l'ouvrage commence avec elle, pourtant l'auteur va avoir beaucoup de mal à entrer dans le vif du sujet. Evitement, honte, pudeur, Joann Sfar va tourner autour du pot longtemps, aborder différents sujets sans rapport avec ce pourquoi le fan à acheter son roman. Par voyeurisme, curiosité, besoin de constater qu'il n'est pas seul face aux doutes d'un célibataire d'aujourd'hui, ne nous voilons pas la face, c'est avant tout pour se mettre du croustillant sous la dent que le lecteur quidam se lance dans "Vous connaissez peut-être". Pour se dire qu'il n'est pas l'unique couillon à s'être fait avoir sur internet, pour avoir l'illusion d'entrer dans l'intimité d'un homme public, pour apprendre de la bouche même de l'auteur des choses inavouables sans passer par la case "presse people" qu'il exècre mais épluche dans les salles d'attente des médecins et autres salons de coiffure...

A défaut d'être immergé dans son histoire de coeur, le lecteur suit Joann Sfar aux Beaux-Arts de Paris où il donne des cours (fut un temps où nous aurions pu nous croiser dans les couloirs), participe à des soirées, part en province chercher un chien qui se révélera "compliqué", partage des moments de réflexion sur la vie et l'actualité, des petites anecdotes de tous les jours savoureuses et tellement vraies. La dialectique et le style particulier partent parfois dans tous les sens mais tout cela correspond bien à l'homme qui a écrit ces pages, face à lui-même. Un moment de vérité qui ne changera pas la face du monde mais participe à comprendre son prochain. Même si celui-ci s'appelle Joann Sfar.


mercredi 20 septembre 2017

"La Vénus anatomique" de Xavier Mauméjean

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L’histoire : 1752. L’Europe en dentelles est teintée de sang. Le philosophe-chirurgien Julien de la Mettrie, dont les ouvrages ont jadis été brûlés, mène une vie sans histoire derrière les remparts de la bonne ville de Saint-Malo. Repos troublé, un soir, par une convocation fort déplaisante : le Secret du Roi, ce cabinet obscur qui conduit la diplomatie souterraine de Louis XV, souhaite l’exposer aux feux de Versailles... Une telle invitation ne se refuse pas, amis qu’attend-on de lui ? Sur la route, les Mousquetaires noirs menacent le carrosse ; à Paris, la Chambre ardente, redoutable tribunal d’inquisition qui aime peu la science et la raison, entend bien faire respecter la justice de Dieu.

Du paradis à l’enfer, le chemin est tout droit... Ainsi bascule la vie de la Mettrie. Biomécaniciens et sculpteurs de chair, monarques cyniques, séducteurs emperruqués et femmes de tête se succèdent en des lieux que la morale réprouve – magasin d’enfants, mausolée des plaisirs ou Manufactures de cadavres -, tandis que plane en coulisse l’ombre mécanique des automates, anatomies mouvantes de chair et d’acier...

La critique de Mr K : C’est toujours avec un plaisir non feint que je me plonge dans un roman de Xavier Mauméjean. Celui-ci date déjà d’un petit bout de temps et je m’en étais porté acquéreur lors des dernières Utopiales de Nantes où nous avons l’habitude Nelfe et moi de nous rendre chaque année. C’est l’occasion entre autre de discuter avec cet écrivain au talent immense et à la gentillesse qui ne se dément jamais. Cet ouvrage lorgne vers l’uchronie et pourrait se résumer en un mix improbable (mais très réussi) de roman d’aventure de cape et d’épée et de récit fantastico-SF. Un mélange des genres étrange au départ mais fort bien maîtrisé, pour un plaisir de lecture optimal.

Julien de la Mettrie, un philosophe-chirurgien (si si à l’époque des Lumières c’est possible !) vit tranquillement à St-Malo derrière les remparts centenaires de la cité maritime. Il a déjà bien vécu entre des expériences parfois traumatisantes sur le Front en tant que médecin et les autodafés dont il a été victime par les autorités religieuses voyant d’un mauvais œil ses travaux scientifiques mettant à mal les certitudes théologiques en vogue dans les hautes sphères du pouvoir. Le siècle des Lumières est celui des idées nouvelles certes mais aussi celui de confrontations parfois rudes et la mise au placard de grands penseurs comme l’exemple de Diderot abordé au détour de l’histoire narrée ici. Tout au long du roman, Mauméjean y fait constamment référence en glissant ici et là quelques éléments véridiques qui contrebalancent l’uchronie ambiante.

Le récit de La Vénus anatomique bascule quand le cabinet secret du roi Louis XV convoque de force Julien de la Mettrie pour lui confier à lui et d’autres savants une mission de la plus haute importance : participer à un mystérieux concours scientifique où ils seront en concurrence avec les puissances allemandes et vénitiennes. Julien fera la connaissance de deux autres spécialistes qui avec son concours vont devoir construire une vie artificielle, n’en déplaise aux défenseurs de la Foi. C’est le début des ennuis avec une fuite en Allemagne pour pouvoir élaborer leur projet. Cependant, les fanatiques ont plus d‘un tour dans leur sac et de grands moyens pour combattre ceux qu’ils considèrent comme hérétiques : entre escarmouches, complots et intrigues, la mission de Julien n’est pas de tout repos pour le plus grand bonheur du lecteur qui se plaît à suivre les aventures tumultueuses des tenants de la Raison.

Le mélange des genres fonctionne quasi immédiatement avec un Xavier Mauméjean qui n’a pas son pareil pour reconstituer un passé glorieux, à savoir ici l’époque moderne et plus particulièrement un XVIIIème siècle à la croisée des chemins entre un Ancien Régime à bout de souffle et l’émergence de la bourgeoisie éclairée qui s’en remet de plus en plus à la science et la raison. Volontiers érudit, le récit est d’une densité incroyable, mêlant aventures palpitantes avec des scènes qui ne souffrent pas de la comparaison avec un Alexandre Dumas au sommet de sa forme (l’attaque du carrosse, la scène du duel, l’attaque de l’atelier) et passages plus intimistes donnant à lire les troubles et doutes qui habitent un narrateur un peu dépassé par les enjeux que sa mission implique. Lui et ses amis se révèlent être des apprentis sorciers qui jouent avec la nature et l’ordre des choses, actes qui déplaisent au plus haut point aux représentants de l’ordre ancien qui voient d’un mauvais œil le développement de la science.

Dans ce roman, on visite tour à tour les salons dorés de Versailles (avec une entrevue avec le roi bien rendue et tendue à souhait), les laboratoires secrets d’hommes de science émergents, les bas fonds des villes avec les premiers grognements d’une révolution à venir, les cachots obscurs où l’on enferme les grands esprits pour éviter la contamination de la modernité mais aussi des lieux interlopes où la vie d’un enfant est monnayable ou d’autres endroits où le vice est à la portée de toutes les bourses. Très réaliste, La Vénus anatomique est un miroir fidèle d'une époque emblématique de notre histoire. Mais le malicieux auteur s’en donne aussi à cœur joie en y introduisant des éléments purement uchroniques qui font basculer le récit dans l’irréel et le délirant. Quel plaisir pour le lecteur de démêler le vrai du faux, de séparer les éléments historiques des ajouts SF qui teintent le roman d’un fantastique de bon aloi, classique dans sa forme mais sacrément efficace.

Ainsi les savants s’apparentent en milieu d’ouvrage aux savants fous classiques de la littérature au premier rang desquels Victor Frankenstein qui plane au dessus de l’ouvrage. Les esprits s’échauffent, l’action s’accélère et l’histoire cède la place à une rétro-SF au charme indéniable qui fait mouche et hypnotise le lecteur prisonnier d’une histoire éternelle : celle du créateur, de sa créature et des oppositions qui vont en naître. Rajoutez là dessus, quelques rencontres avec des personnages devenus célèbres comme Casanova ou encore le chevalier d’Eon et la lecture devient jubilatoire. C’est bien simple, une fois bien avancé dans la lecture, il est impossible de reposer le volume tant on est happé par ce souffle si singulier qu’insuffle Mauméjean par son style à la fois érudit, joueur et si littéraire dans son approche des mots et de la langue. Ici, les phrases se goûtent, se savourent et se digèrent lentement entre finesse et traits d’esprit nombreux et bien pensés. Un pur bonheur de lecture.

Inutile d’en dire plus, au risque de lever trop le voile sur le contenu de ce récit décalé, Xavier Mauméjean signe une fois de plus un roman conjuguant à la fois exigence formelle, malice narrative et puissance du propos. Un bijou littéraire qui plaira à tous les amateurs d’Histoire uchronisée.

Lus, appréciés et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
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Lilliputia

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lundi 18 septembre 2017

"La Vengeance du pardon" d'Eric-Emmanuel Schmitt

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L’histoire : Quatre destins, quatre histoire où l’auteur, avec un redoutable sens du suspens psychologique, explore les sentiments les plus violents et les plus secrets qui gouvernent nos existences. Comment retrouver notre part d’humanité quand la vie nous a entraîné dans l’envie, la perversion, l’indifférence et le crime ?

La critique de Mr K : En chronique aujourd'hui, mon Éric Emmanuel Schmidt annuel avec ce recueil de quatre nouvelles centrées sur les sentiments contradictoires que l'on peut éprouver dans une vie lors de phases de crise ou d’aléas malheureux de l’existence. Amour, trahison, haine, envie, obsessions, indifférence sont au cœur de ces quatre courts textes aussi percutants que réussis. Suivez le guide !

Dans Les Sœurs barbarins, nous suivons la vie de deux jumelles depuis leur naissance à trente minutes d’intervalle à la mort de l’une d’entre elles. La benjamine très vite éprouve un certain ressentiment envers son aînée qu’elle trouve plus choyée et au centre de toutes les attentions. De caractères très différents, elles vont vivre deux vies parallèles qui s’entrecroisent à l’occasion de drames ou d’événements plus joyeux. Jusqu’où ira cette relation, vous verrez que l’on va ici très loin. J’ai bien aimé cette nouvelle qui finit assez sèchement par un twist final qu’on ne voit pas venir. Le suspens est très bien dosé et l’étude de personnage parfaitement maîtrisée par un as en la matière. La lecture commence bien !

On enchaîne ensuite sur Mademoiselle Butterfly, variation autour du célèbre opéra Madame Butterfly. Tout commence par une réunion au sommet dans une tour bancaire en pleine crise : les flics débarquent pour éplucher les comptes et l’entreprise va sombrer. Le patron a réuni ses cadres pour réfléchir au problème. Une fois l’annonce choc effectuée auprès de ses employés les plus hauts placés, il se retire dans son bureau et repense à son passé. Lors d’un pari stupide, un jeune homme fortuné en vacances avec des copains dans un chalet va séduire et coucher avec la retardée mentale du village d’une beauté à couper le souffle. Il part sans donner de nouvelles alors que cette dernière est fortement éprise. Arrive ce qui arrive, elle tombe enceinte. Lui est indifférent, elle voit son rêve de prince charmant s’évanouir... mais l’histoire ne s’arrête pas là et le présent et le passé vont finir par se rencontrer. Gare à la chute là encore ! Sans doute mon récit préféré qui m’a même tiré quelques petites larmes par moments. Au centre de tout, le sentiment d’indifférence et le gouffre qui peut séparer deux personnes. Les émotions sont exposées à vif, sans fioriture, difficile de résister dans ces conditions. Lu d’une traite, cette histoire écrite au cordeau m’a de suite séduit et conquis. Un bijou de concision et d’intelligence. Le message final délivré par le personnage principal finit de nous achever.

La Vengeance du pardon poursuit ce voyage sans filet au cœur de l’humain avec l’histoire troublante d’une femme qui va visiter le violeur et meurtrier de sa fille en prison. La confrontation entre le monstre implacable et la maman inconsolable est digne des meilleurs thrillers à suspens. La tension est palpable à chaque page et l’on se demande bien au début pourquoi la victime se prête à ce jeu malsain. Bien caractérisés, ces deux personnages antinomiques vont voir leurs rapports complètement changer suite à leurs différentes rencontres dans le parloir. Cette nouvelle s’est révélée très sympathique, bien menée ; par contre j’ai été déçu par la fin que j’ai finalement vu venir assez vite. Manque d’originalité pour le coup malgré une thématique bien déviante... la solution trouvée a déjà écrite et/ou filmée. Un petit bémol donc.

On clôture le recueil avec Dessine-moi un avion qui fait directement référence à un des plus beaux livres en langue française jamais écrite, Le Petit prince de Saint Exupéry que je relirai d’ailleurs avec grand plaisir à l’occasion, tant cette nouvelle m’a incité à le faire. Une petite fille rencontre son vieil homme de voisin, ils commencent à se voir de plus en plus souvent entre lecture de contes et dialogues enlevés car la petite est sagace et vive d’esprit. En parallèle, on en apprend plus sur le passé du vieillard, ancien aviateur dans l’armée allemande durant la Seconde Guerre mondiale. Là encore, l’histoire en elle-même ne m’a pas convaincu à 100%, la faute à un récit plutôt convenu et sans réelle surprise. Par contre, la relation intergénérationnelle tissée par l’auteur est brillante de douceur et de justesse. Sans pathos ni fausse note, ces deux là sont touchants au possible et il se dégage un humanisme de tous les instants d’un texte bien maîtrisé.

Globalement, cet ouvrage est une belle réussite. Les amateurs de l’auteur aimeront forcément même si comme moi vous verrez que certaines ficelles commencent à apparaître au fil des lectures que l’on peut effectuer de cet auteur qui ne surprend plus comme auparavant. Reste des personnages très bien construits, des situations qui éclairent de manière plus générale sur la nature de l’être humain et un plaisir de lire renouvelé pour une lecture éclair. Ce n’est déjà pas si mal, non ?

Egalement lus et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Les dix enfants que madame Ming n'a jamais eus
- Le Poison d'amour
- L'Elixir d'amour
- Crime parfait, Les Mauvaises Lectures : deux nouvelles à chute
- Oscar et la dame rose
- La Part de l'autre
- L'Evangile selon Pilate

samedi 16 septembre 2017

Unanimisme suspect...

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Dessin de Bar tiré de son blog.

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jeudi 14 septembre 2017

"Espace lointain" de Jaroslav Melnik

Espace lointain

L’histoire : À Mégapolis, ville-monde peuplée d’aveugles, seul "l’espace proche" existe. Les habitants se déplacent grâce aux multiples capteurs électro-acoustiques qui jalonnent l’espace, et dont ils sont entièrement dépendants.

Un beau jour, Gabr recouvre la vue. Il découvre avec répulsion l’aspect sordide de "l’espace proche" : un enchevêtrement de métal où déambulent des êtres en haillons. Terrifié par ce qu’il prend pour des hallucinations, il se rend au ministère du Contrôle où on lui diagnostique une psychose des "espaces lointains" avant de lui promettre de le guérir.

Mais Gabr est saisi par le doute : et si ce qu’il percevait n’étaient pas des hallucinations, mais bien la réalité ? Et si ses yeux n’étaient pas un organe secondaire, mais un organe sensoriel soudain réveillé ? Sa rencontre avec Oksas, un ex-voyant dont le ministère a détruit la vue, devenu chef d’un groupe révolutionnaire qui veut détruire Mégapolis, va confirmer les intuitions de Gabr et bouleverser sa vie.

La critique de Mr K : Décidément la rentrée littéraire de cette année recèle quelques grands crûs et ce roman SF ukrainien m'a fait très forte impression. C'est bien simple, une fois la lecture entamée, il est très difficile de relâcher Espace lointain qui provoque une addiction immédiate et propose une dystopie orwellienne extrêmement bien ficelée et passionnante de bout en bout. Vous voila prévenus, prévoyez quelques longues heures de plongée immersive dans un univers déviant où la quête de liberté se révèle âpre et éprouvante.

Gabr vit dans un monde clos (Megapolis) où tous les êtres humains sont aveugles. Ils vivent dans une totale dépendance grâce à des capteurs qui leur permettent de se déplacer, de travailler et de se constituer une vie sociale et affective. "L'espace proche" est la base de leur philosophie et toute approche des espaces lointains (ceux qu'ils ne peuvent percevoir du fait de leur infirmité) est interdite. Tout bascule le jour où notre héros retrouve la vue et s'aperçoit que l'envers du décor est peu reluisant. L'obscurité cède la place à la découverte d'une cité ultra-surveillée, codifiée, qui aliène les personnes et leur cache bien des vérités. Bouleversé, égaré et apeuré, il va devoir apprivoiser sa nouvelle condition entre doutes et aspirations. Cela ne plaît bien sûr pas à tout le monde, il représente une menace sérieuse aux yeux des autorités et un intérêt extrême pour un groupe de résistants qui veut renverser l'ordre existant. Gabr en plus de son nouveau statut va devoir se redéfinir et trouver sa place. Mais que c'est difficile quand on doit s'adapter et combattre les manipulations des uns et des autres… Il devra payer le prix pour accéder au bonheur et à la liberté.

Cette dystopie est avant tout une fable d’une extrême noirceur sur le contrôle des foules et l’aspect liberticide d’une société basée sur la sécurité et l’ignorance. Car c’est bien connu, on ne contrôle jamais aussi bien les gens que lorsqu’ils ne se posent pas de questions et ne remettent jamais en cause le système établi. Cet ouvrage comme évoqué précédemment se place dans la digne lignée d’oeuvres cultes telles que 1984, Un Bonheur insoutenable ou encore Le Meilleur des mondes. Il n’a pas pour autant à rougir de ces comparaisons. On retrouve ici la bonne recette d’une dystopie réussie et intelligemment construite : un pouvoir autoritaire fort qui ne fait pas dans la dentelle, une masse amorphe dominée dans tous les aspects de son existence, une vérité cachée qu’il va falloir découvrir et au final une critique redoutablement efficace de l’uniformisation des esprits et la manipulation mentale. C’est souvent une personnalité différente, en marge, qui va révéler la nature profonde de cet enfer au lecteur et parfois même aux autres personnages.

Le procédé est connu mais rien de tel qu’un petit grain de sable qui va se révéler à lui-même pour destructurer l’ensemble et provoquer sa chute. Gabr va très vite s’avérer être cet élément discordant de par sa naïveté, son approche plus sensible de l’existence (des passages d’une rare poésie composent souvent ses réflexions intérieures) et sa quête d’un bonheur qui semble se dérober sous ses pieds à chaque fois qu’il tente de le toucher du doigt. Cet innocent, tiraillé par son conditionnement originel et ses aspirations est en quête d’une troisième voie qui le laisserait libre de ses pensées et de ses mouvements, loin du cartel étatique dictatorial ou des groupes de résistants. Ce personnage est vraiment d’une force et d’un charisme rare, on s’y attache immédiatement tant il représente à merveille l’humain dépassé par son environnement et sa condition d’être pensant encarté dans une société déshumanisée. C’est donc avec beaucoup d’émotion que l’on poursuit sa lecture entre ravissement de connaître les rouages de ce destin hors du commun et la peur de ce que lui a réservé l’auteur.

De manière générale, tous les personnages qui peuplent ce roman sont réussis avec notamment une ex fiancée accrochée à l’idée qu’il faut sauver le héros malgré lui (quitte à le "vendre" aux autorités), un chef rebelle charismatique qui va peu à peu montrer sa vraie nature (ce que propose ce groupuscule n’est pas si loin du système qu’il combat en terme d’aliénation voir d’annihilation), une caste dirigeante aussi mystérieuse que déconnectée de la morale la plus élémentaire et toute une foule de personnages secondaires qui donnent une densité folle à ce roman. Détail important et non des moindres, la narration est très diversifiée, le récit classique s’interrompant parfois avec des textes poétiques tirés d’ouvrages mis au pilori par la censure de Mégapolis, des articles de propagande, des télégrammes officiels des autorités, des articles de presse, des extraits de lettres ou de journaux intimes. Cette confluence des genres fait varier le plaisir de la lecture et donne à voir un monde plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord. L’effet est saisissant pour une immersion totale et bien souvent dérangeante. Rajoutez à cela de nombreuses références érudites mais jamais pédante, et vous obtenez un très bel univers neuf et bien conçu, qui tient la route malgré un postulat de départ étonnant.

Ce roman se lit avec une facilité déconcertante, l’écriture de Jaroslav Melnik est souple, multiforme et se révèle être un régal de tous les instants. On est vraiment pris dans le jeu dès le départ et l’on se couche tard en général, vu l’impatience qui bouillonne en nous pour connaître la suite des aventures de Gabr. On a ici affaire à un excellent ouvrage de SF, mêlant réflexion profonde sur les communautés humaines et notre tendance à nous réfugier dans un certain confort qui gomme parfois les réalités du monde. C’est aussi un très beau récit sur l’espoir qui devrait nous habiter tous, la quête de l’épanouissement et du bonheur malgré tous les obstacles qui peuvent jalonner notre route en sachant se libérer de ses chaînes et de son passé. C’est beau, c’est puissant, c’est juste... c’est un ouvrage essentiel dans son genre. Les amateurs ne doivent pas passer à côté au risque de le regretter !

mardi 12 septembre 2017

"Nulle part sur la terre" de Michael Farris Smith

Nulle part sur la terreL'histoire : Une femme marche seule avec une petite fille sur une route de Louisiane. Elle n'a nulle part où aller. Partie sans rien quelques années plus tôt de la ville où elle a grandi, elle revient tout aussi démunie. Elle pense avoir connu le pire. Elle se trompe.

Russel a lui aussi quitté sa ville natale, onze ans plus tôt. Pour une peine de prison qui vient tout juste d'arriver à son terme. Il retourne chez lui en pensant avoir réglé sa dette. C'est sans compter sur le désir de vengeance de ceux qui l'attendent.

Dans les paysages désolés de la campagne américaine, un meurtre va réunir ces âmes perdues, dont les vies vont bientôt ne plus tenir qu'à un fil.

La critique Nelfesque : J'aime particulièrement le roman noir. Ceux qui nous suivent le savent, plus on est englué dans une situation inextricable, plus les sentiments humains sont torturés, plus l'homme se voit pousser dans ses derniers retranchements, plus une oeuvre me touche. Avec "Nulle part sur la terre", on est totalement dans cet état d'esprit, celui de la survie, de la dernière chance, du besoin d'avoir sa petite parcelle de bonheur, si infime soit-elle, de le toucher du doigt. Servi par une écriture sublime et inattendue, ce roman est tout simplement magnifique.

"Nulle part sur la terre", c'est l'histoire de la rencontre de deux âmes perdues. Maben est une femme blessée, une mère aimante mais fragilisée qui envisage la prostitution pour nourrir son enfant. Seule, elle porte à bout de bras son existence faite de mauvais choix et de fatalité. Russel sort de prison. Soir d'été, alcool, vitesse. L'accident et la mort d'un homme sur la conscience.

Ces deux êtres n'ont pas que le mal de vivre comme point commun, ils vont se trouver, s'entraider, affronter leurs démons et prendre des risques pour tenter l'aventure de la vie. Quand deux existences au bout du chemin trouvent en l'autre le soupçon d'humanité qui manque à leur quotidien, de nombreux obstacles se dressent sur leur route. A commencer par les fantômes du passé et la soif de vengeance.

Dans un monde où on ne cesse d'encenser ceux qui réussissent, Michael Farris Smith rappelle avec pudeur qu'il y a aussi des hommes et des femmes transparents, des êtres en dehors du système, loin des canons de réussite sociale, qui tentent de mener leur barque en ne demandant rien d'autres qu'un peu de considération et de respect. Mabel et Russel, écorchés vifs, touchent au coeur, forcent l'empathie du lecteur. Ni tout blancs, ni tout noirs, tout simplement humains. Une ambivalence et une humanité qui transpirent de la plume de l'auteur, simple, belle et évocatrice.

Bouleversant, sombre, fort mais aussi plein d'espoir, "Nulle part sur la terre" est un roman de l'errance, de la rédemption, du pardon. Un excellent roman noir à découvrir et un auteur à suivre de très près !