jeudi 24 août 2017

"L'Age d'or" de Michal Ajvaz

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L’histoire : À travers un carnet d’exploration fictif, un voyageur revisite en imagination l’île peuplée d’excentriques où il vécut plusieurs années, faisant resurgir un univers de bruissements, d’odeurs et de lumières mouvantes, royaume de l’étrange et du beau dont le joyau le plus envoûtant est un livre labyrinthique que les indigènes complètent ou altèrent au gré de leurs humeurs...

La critique de Mr K : Il y a deux ans, je vous avais fait part d’une expérience hors norme en terme de lecture avec le nébuleux et foisonnant L’Autre ville de Michal Advaz. Mirobole editions réitère l’aventure avec la ressortie chez eux d’un ouvrage ancien de l’auteur, anciennement titré L’Autre île et rebaptisé pour cette réédition L’Age d’or. Autant le premier lorgnait sur le surréalisme, autant celui-ci bien qu’encore bien alambiqué se présente sur une forme plus fixe : le guide de voyage. Mais attention, pas n’importe lequel, un savant mélange de description, d’impression et de dérégulation de la réalité comme en a le secret cet artiste aux multiples facettes.

Le narrateur décide un jour d’écrire un guide concernant une étrange île où il a résidé durant quelques temps. Isolée du reste du monde malgré quelques liens conservés pour ne pas être en rupture totale (une cabine téléphonique, un port pour quelques échanges commerciaux), les êtres humains qui la peuplent n’ont pas du tout les mêmes mœurs que nous. En présentant leur langage, leur organisation politique, leur rapport avec leur milieu et l’étrange livre rédigé au fil du temps et de concert par les habitants de l’île ; le narrateur va bousculer ses certitudes et les schémas mentaux établis par nos sociétés occidentales.

Loin des schémas habituels, ce roman est plus qu’un récit car il n’y a pas vraiment de trame précise. Constitué de courts chapitres oscillants entre 2 et 6 pages, l’œuvre s’apparente à un gigantesque patchwork coloré qui de prime abord semble sans queue ni tête. Comme dans L’Autre ville, il faut accepter en tant que lecteur de lâcher prise, de ne pas tout comprendre et de se laisser guider par les multiples digressions qui peuplent ce roman quasi métaphysique tant il touche à la matière humaine pure, à l’existence en général. S’abandonner serait plutôt le terme exact, s’abandonner aux sensations différentes que procure la langue si poétique de cet auteur tchèque au talent incroyable et qui sème sur son passage de purs moments de grâce et d’étonnement.

Ode à la bizarrerie et à l’étrange, il n’en demeure pas moins que cet ouvrage nous parle aussi du monde avec notamment les relations complexes entre le peuple et les détenteurs du pouvoir, le rapport de l’homme avec la nature avec des îliens parfois en osmose avec leur environnement (les passages décrivant leurs habitats sont tout bonnement magiques), le rapport à la lecture, au conte et à la vérité avec un dernier tiers de livre consacré au fameux livre labyrinthique composé de multiples couches et poches où chacun donne son avis et réécrit l’histoire à l’envie. La mise en abyme avec la littérature et le langage est constante et donne à voir un monde étrange et dérangeant, à 10 000 lieux de nos modèles courants mais pas pour autant une utopie parfaite. D’ailleurs, le narrateur finit bien par partir de ce lieu hors norme et tenter de nous en expliquer le fonctionnement malgré des aspects abstraits impossibles à décrire précisément. Reste des empreintes, des sensations qui marquent le lecteur hypnotisé dans sa chair et son âme. J’en ai encore des frissons rien que d’y penser !

La lecture de L'Age d'or nécessite un temps d’adaptation surtout pour ceux qui n’ont jamais pratiqué cet auteur. Pour ma part, j’ai trouvé cet ouvrage plus accessible que ma précédente lecture. La langue reste toujours aussi affolante, laissant libre court à un imaginaire en roue libre où nulle limite ne semble admise à part celle de la grammaire. Les images foisonnent, les caractérisations étonnent et l’ensemble finalement détone. C’est un véritable voyage qui nous est proposé à travers cette île nébuleuse, impalpable et unique. Une fabuleuse lecture pour celui qui s'engage confiant et sans idées pré-conçues dans ce labyrinthe de mots au charme capiteux et déroutant. Une véritable claque !