mardi 30 mai 2017

"Bagdad, la grande évasion" de Saad Z. Hossain

agullo22-2017

L’histoire : Prenez une ville ravagée par la guerre : Bagdad, 2004.
Prenez deux types ordinaires qui tentent de survivre ; ajoutez un ex-tortionnaire qui veut sauver sa peau, un trésor enfoui dans le désert, un GI bouffon mais pas si con.
Incorporez un fanatique religieux psychopathe, un alchimiste mégalo, une Furie et le gardien d'un secret druze.
Versez une quête millénaire dans un chaos meurtrier chauffé à blanc ; relevez avec sunnites, chiites, mercenaires divers et armée américaine.
Assaisonnez de dialogues sarcastiques et servez avec une bonne dose d'absurde.

La critique de Mr K : Voilà typiquement le genre de quatrième de couverture qui a le don de m’intriguer et d’aiguiser mon envie de lecture. Quand en plus, il s’agit d’un titre de chez Agullo et que chacune de mes incursions chez eux s’est révélée riche en émotions par le passé, je m’attends au meilleur dans un ouvrage proposant un mix improbable entre aventure, récit de guerre et ésotérisme, le tout placé sous le sceau de l’absurde. Tout un programme !

Se déroulant en 2004 en Irak, en plein conflit post attentats de 2001, on plonge, avec Bagdad, la grande évasion, dans la réalité d’un pays en guerre où l’anarchie règne en maître. On ne compte plus les camps en présence entre les "libérateurs" américains, les autorités irakiennes nouvellement installées, les anciens baasistes (anciens soutiens de Sadam Hussein), les islamistes, les chiites, les sunnites... Au milieu de ce chaos, on retrouve un certain nombre de personnages d’horizons divers qui tentent de tirer leur épingle du jeu de massacre qui se déroule dans l’un des plus vieux pays du monde. Leurs objectifs sont très différents allant de la simple survie à l’obtention d’un mystérieux pouvoir absolu. À la manière de la théorie des dominos, chaque action a ici sa conséquence et les répercussions dans ce roman se révéleront parfois quasi bibliques tant les éléments en jeu dépassent le simple entendement humain.

La première caractéristique de ce roman est son aspect drolatique malgré des passages bien rudes parfois. Cela tient à la nature profonde des personnages et leur manière de s’exprimer. On a le choix en tout cas entre une belle brochette de pieds nickelés adeptes d’opérations commando suicidaires (Hamid, Kinza et Dagr) qui miraculeusement ont tendance à fonctionner, un GI (Hoffman) complètement allumé qui cache bien son jeu entre deux pétards, un chef de bande intégriste complètement accro au pouvoir et à la terreur qui perd peu à peu pied, un mystérieux alchimiste qui cache son jeu, une folle furieuse qui lutte contre ce dernier, des seconds couteaux complètement abrutis... Tout cela paraît être un imbroglio sans queue ni tête et d’ailleurs le lecteur doit s’armer de patience au départ pour capter le fin fond de l’histoire. En même temps, il est parfois bon de se laisser porter par le flot continu et ici impétueux de l’écriture qui donne à lire des dialogues hauts en couleurs et plein de verve. Dialogues à la Tarantino s’enchaînent ne ménageant personne et ponctuant l’ouvrage de punchlines dévastatrices et très souvent cyniques. Le rythme est enlevé, ne désemplit jamais et accroche directement le lecteur.

Miroir sans censure d’une guerre épouvantable, rien ne nous est épargné dans ce livre malgré un vernis humoristique certain : massacres et destructions se succèdent ainsi que les histoires dramatiques en sous-texte de certains personnages qui ont tout perdu lors de ce conflit meurtrier : famille, maison, métier. Chacun doit se reconstruire à sa manière et surtout comme il peut, accompagné par des fantômes qui le feront souffrir jusqu'à la fin de ses jours. Cela donne un mélange étonnant de visions apocalyptiques vraiment puissantes et de scènes / réflexions plus intimistes qui touchent en plein cœur. Ce livre apporte une vision sans fioriture sur la violence, la course au pouvoir et la propension de l’être humain à ne reculer devant rien pour gagner une place au soleil quitte à bafouer la morale la plus élémentaire.

Dernière dimension de l’ouvrage qui par bien des égards pourrait être qualifié de livre-somme, l’aspect roman d’aventure ésotérique. En quatrième de couverture, l’éditeur fait référence à la série de films Indiana Jones. Ce n’est pas du tout usurpé car au milieu d’un contexte militaire prégnant apparaît une mystérieuse montre, au mécanisme secret qui renfermerait un secret pluri-millénaire. Tous les personnages de près ou de loin s’y intéressent ou gravitent autour, on se retrouve alors dans un pur roman d’aventure avec son lot de rebondissements et de révélations qui mènent le lecteur loin, très loin vers des sphères insoupçonnées entre alchimie, religion, secte et rêve d’immortalité. Je suis assez client de ce genre de thématiques, je peux vous dire qu’ici c’est très réussi, pas du tout cliché et complètement barré. Encore un bon point !

Tous ces éléments mis ensemble peuvent paraître bancals, délirants et peut-être même inquiétants pour les amateurs de récits plutôt balisés et classiques. Mais arrivé à la fin de Bagdad, la grande évasion, tout se complète, se nourrit, fournissant une œuvre assez unique en son genre, jubilatoire et complètement décomplexée. Le genre d’expérience littéraire qui au départ peut ne pas sembler forcément évidente mais qui prend sa juste mesure au fil de la lecture, pour finalement procurer une gigantesque claque qui reste longtemps en mémoire. Un sacré petit chef d’œuvre à découvrir au plus vite !