mercredi 26 avril 2017

"Les Déportés du Cambrien" de Robert Silverberg

ldp7242-2002

L’histoire : Révolutionnaires de toutes obédiences, arrêtés par un gouvernement trop magnanime pour les condamner à mort, ils ont été déportés.
Plus loin que l'Alaska, la Sibérie ou l'Antarctique.
Dans le passé. L'ère primaire, le Cambrien. Un milliard d'années avant notre ère.
Le Marteau, ce gigantesque piston à refouler dans le temps les dépose sans espoir de retour dans un monde où la vie n'a pas encore quitté les océans.
Avec les années, ils succombent peu à peu au désespoir et à la folie. Jusqu'à ce que soit déporté parmi eux Lew Hahn qui ne ressemble en rien à un prisonnier politique.
Pourquoi a-t-il été condamné ?

La critique de Mr K : Petit voyage en terre SF aujourd’hui avec Les Déportés du Cambrien de Robert Silverberg, un des auteurs-phare de l’âge d’or de la SF américaine. C’est un auteur que j’affectionne tout particulièrement car à la dimension prospective et imaginaire propre au genre, Silverberg rajoute la dimension psychologique en proposant bien souvent une étude approfondie de ses personnages qui renvoient à des thématiques universalistes sur le genre humain et sa dualité : la lutte de la raison et de la folie, l’essor du genre humain ou sa chute notamment. Ce petit roman de 191 pages (en fait, une de ses nouvelles "augmentées") est une belle réussite qui tient en haleine et donne à réfléchir.

On pourrait décrire le contenu de ce livre comme une métaphore filée du goulag. L’idée des autorités est d’isoler définitivement les éléments les plus séditieux de la société en un endroit (ici un "temps") inatteignable où ils ne causeront aucun souci au pouvoir en place. C’est ainsi qu’en plein Cambrien sont envoyés un certain nombre d’extrémistes de toute obédience qui sont condamnés à y vivre jusqu’à leur mort. Grâce à des envois réguliers de matériels et de prisonniers, une micro-société s’est construite avec un leader et une certaine répartition des tâches qui permettent aux membres de cette étrange colonie de subsister. Cependant, l’arrivée d’un nouveau prisonnier va changer la donne. Qui est cet homme au comportement décalé et étrange ? Que fait-il ici ?

Le livre est construit de manière binaire. On alterne les époques d’un chapitre sur l’autre. Ainsi, nous suivons essentiellement le personnage de Barrett, le chef désigné de la colonie pénitentiaire préhistorienne entre sa gestion au quotidien de la communauté et des flashback qui peu à peu éclairent le lecteur sur les raisons de sa présence en ces lieux. L’alternance des chapitres permet une bonne mise en perspective de l’univers concentrationnaire par rapport au passé du personnage principal. De manière générale, l’épaisseur psychologique est au RDV et ce personnage précisément suinte d’humanité avec un passé révolu qui le fait encore souffrir notamment de la perte de l’amour de sa vie et d'un acte de traîtrise inique. Fine, délicate et pleine d’attention, la caractérisation des personnages procure empathie et immersion dans l’esprit de ces hommes perdus au fin fond des temps.

C’est d’ailleurs l’occasion une fois de plus pour Silverberg d’explorer, dans ce roman, les abysses de l’âme humaine avec un focus plus particulier ici sur la notion de folie liée à l’isolement du reste de l’espèce humaine. Les portraits de ces détenus aliénés est saisissant de justesse tant Silverberg excelle une fois de plus dans la description des pathologiques psychologiques qui peuvent frapper les plus fragiles d’entre nous. La souffrance transpire littéralement de certaines pages, très touchantes et déstabilisantes mettant en exergue la nécessité pour cette communauté d’un genre particulier d’organiser la gestion de groupe. C’est une entière réussite à ce niveau tant ce microcosme est crédible, précis et sans pour autant appesantir la trame narrative.

L’univers SF est très riche sans pour autant boursoufler l’ensemble et le rendre indigeste (des fois, je trouve que certains ouvrages peuvent en faire trop au détriment du sens). Le principal élément futuriste est cette mystérieuse machine qui permet de voyager dans le temps mais seulement vers le passé ! L’effet est garanti surtout qu’il s’oppose à une communauté humaine reculée, quasiment revenue au stade primitif. Le contraste est fort et valorise les éléments futuristes mais aussi la superbe description qui nous est faite du Cambrien, époque lointaine où la vie n’est pas encore sortie de l’océan primordiale et où la monotonie s’installe des paysages aux cœurs. Il se dégage de l’ensemble une mélancolie poisseuse qui colle à l’âme du lecteur qui se demande bien comment tout cela va finir...

Cet ouvrage est aussi l’occasion pour l’auteur de fournir une réflexion intéressante sur le pouvoir et sa gestion, la notion d’opposition et la tentation liberticide des régimes en perte de vitesse. L’ordre et le progrès ont ici un goût amer, les deux préceptes écrasant l’homme pour mieux le dominer, le domestiquer. En parallèle, le lecteur découvrira des personnages forts, portés par leurs convictions passées et qui sont des modèles d’engagement avec de beaux passages sur les notions de combat, de lutte pour des idéaux peu ou pas représentés dans la société de leur époque. Les flashback permettent de clarifier beaucoup de choses et d’extrapoler sur notre propre vision des sociétés humaines d’aujourd’hui. Loin de jouer les donneurs de leçons ou les moralistes, l’auteur pave notre chemin de lecture de saillies éclairantes et d’éléments de réflexion qui trouveront ou non un écho chez vous. Pour moi, ça a marché à plein régime !

Pour résumer : des personnages ciselés et attachants, une SF immersive qui provoque la réflexion, un récit intelligent, bien mené et accrocheur et enfin une écriture très accessible et très nuancée. Tous ces éléments contribuent à un plaisir de lecture total et à proposer une très belle aventure. Un super voyage littéraire que je vous encourage à entamer à votre tour.

Posté par Mr K à 18:32 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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